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Le Bal des ardents, où Charles VI manqua de brûler vif

 

   5 août 1392, forêt du Mans. Le roi Charles VI est victime d’un accès de folie : il dégaine son épée et tue quatre gentilshommes de sa suite. On est obligé de s’y prendre à plusieurs pour le maîtriser et le ramener dans la chambre qu’il occupe à Creil, au nord de Paris. Dans les semaines qui suivent, le monarque alterne entre abattement profond et crises de fureur. Il lui arrive de briser des objets par terre, et il tente même de se jeter par la fenêtre de sa chambre.

   Peu à peu, à force de repos, le roi guérit. Il est tout à fait rétabli après quatre ou cinq mois de convalescence. Les médecins préconisent d’éviter toute contrariété. Surtout, il faut le divertir. Son épouse Isabeau de Bavière se charge d’organiser tous les soirs des petits concerts, de quoi lui rendre le sourire. 

 

Six « sauvageons »

   Au mois de janvier 1393, une favorite de la reine épouse un jeune homme de fort bonne maison appartenant à la suite de Charles VI. Le monarque tient à organiser des festivités somptueuses en l’honneur des mariés. Le 23 janvier, les réjouissances se succèdent toute la journée à l’hôtel Saint-Paul, l’une des résidences préférées de la famille royale dans la capitale.

   Pour pimenter un peu le spectacle, Charles VI accepte (fâcheuse idée) d’organiser une mascarade avec cinq gentilshommes de sa maison. Ils projettent de se déguiser en « sauvageons » et imaginent des costumes de circonstance qui leur permettent de garder l’anonymat : « une sorte de maillot enduit de poix-résine » et couvert de bourre de lin, afin d’imiter la toison velue d’un animal. Un masque fait des mêmes matières et agrémenté de plumes doit couvrir leur visage.

   À la tombée de la nuit, Charles VI et ses joyeux compagnons s’éclipsent. Ils abandonnent leurs habits brodés et leurs capes de soie pour revêtir leurs déguisements. Des costumes originaux mais dangereux : on se souvient subitement que la poix et la bourre de lin sont des matériaux facilement inflammables ! Afin d’éviter tout incident, Charles VI fait demander à ce que les torches soient maintenues à bonne distance.

   Rassuré, il entre en scène avec ses acolytes, qui se sont attachés les uns aux autres avec des chaînes. Sautant et gesticulant, ils poussent des cris et font des gestes obscènes devant l’assistance hilare. Laissant ses amis se contorsionner, le roi s’écarte pour venir conter des plaisanteries à sa jeune tante par alliance, la duchesse de Berry, qu’il apprécie beaucoup. La duchesse elle-même ne sait pas si elle parle à son souverain ou à l’un de ses compagnons.

Miniature enluminée représentant le Bal des ardents dans les Chroniques de Jean Froissart (Gallica BNF)
Miniature enluminée représentant le Bal des ardents dans les Chroniques de Jean Froissart (Gallica BNF)

 

Il suffit d’une étincelle…

   Le religieux de Saint-Denis raconte alors le déclenchement du drame :

Pendant que les jeunes seigneurs ne songeaient qu’à se divertir, un des assistants, sans prévoir sans doute le mal qu’il pouvait faire, jeta une flammèche sur un de ceux qui faisaient partie de la mascarade. 

   Cet « assistant » est en fait le duc Louis d’Orléans, qui vient à ce moment d’arriver dans la salle. La semi-obscurité l’empêche de bien jouir du spectacle. Il prend une torche et l’approche pour mieux voir… Malheur ! Une étincelle, que la postérité l’accuse d’avoir fait tomber exprès, jette le feu sur l’un des satyres.

   Aussitôt, le pauvre homme s’embrase. Comme il est lié à ses comparses par une chaîne, les flammes ne tardent pas à se propager… En un rien de temps, les « sauvageons » se transforment en torches vivantes, se contorsionnant de terreur et de douleur tandis que la panique gagne l’assistance :

Il eût fallu un cœur de roche pour entendre sans frémir les cris affreux que poussèrent alors ces malheureux, pour les voir de sang-froid courir en désordre et dans les transports d’une frénésie qui n’était maintenant que trop véritable. La flamme dévorante s’élevait jusqu’au plafond ; la poix liquéfiée ruisselait sur leurs corps et pénétrait dans leurs chairs. (…) En essayant d’éteindre le feu, en cherchant à déchirer leurs vêtements, ils se brûlèrent et se calcinèrent les mains. 

   Une fumée noire emplit la salle, une odeur âcre de chair brûlée qui se consume chatouille les narines des convives. Tout le monde s’agite et pousse des cris d’effroi. Au milieu de ce chaos, la reine, qui entame son troisième mois de grossesse, s’évanouit. On la porte tant bien que mal dans une chambre voisine.

   Charles VI veut porter secours à ses compagnons mais la duchesse de Berry, découvrant l’identité de son interlocuteur, le retient par le bras. Elle jette sur lui la traîne de sa robe et l’enroule dans l’épais tissu afin de le protéger de tout projectile enflammé. Le monarque doit ainsi la vie à la présence d’esprit de la duchesse…

   Pour les autres, il est trop tard. L’un des satyres décède sur le coup de ses brûlures, trois autres « meurent de leurs blessures après plusieurs jours d’agonie », et le dernier survit en ayant le réflexe de courir aux cuisines se jeter dans la cuve pleine d’eau qui sert à laver les écuelles et les gobelets.

Le Bal des ardents par Georges Rochegrosse (1889)
Le Bal des ardents par Georges Rochegrosse (1889)

 

Charles VI devient définitivement fou ?

   Le calme revenu, on se préoccupe surtout de la santé du roi. Le traumatisme de l’événement n’aura-t-il pas réveillé sa folie ? Contre toute attente, Charles VI garde un parfait sang-froid. Il se défait de son costume, revêt les insignes royaux, s’informe de l’état de santé des blessés puis s’empresse d’aller rassurer sa chère épouse.

   Le peuple de Paris, lui, panique. Il faut organiser dès le lendemain une procession solennelle de la porte Montmartre à l’église Notre-Dame, pour montrer aux Français que leur souverain est bien vivant. Puis l’incident est vite oublié. Le duc d’Orléans (qui culpabilise tout de même un peu), fait bâtir une chapelle dans l’église des Célestins en guise de repentance.

   Durant plusieurs mois, Charles VI ne trahit pas la moindre once de folie. Il s’occupe des affaires de l’État, mange et dort correctement, s’exprime avec pertinence. Contrairement à ce que certains historiens affirment, le Bal des ardents n’est donc pas l’événement déclencheur de son état de folie définitif. Ce n’est que six mois plus tard, au mois de juin 1393, qu’il est à nouveau victime d’une crise, au cours d’une messe cette fois-ci. La rémission dure plus de sept mois. Désormais, la vie de celui que l’on appellera « le Fol » n’est plus qu’un long calvaire… pour le plus grand malheur de la France !

Le Bal des ardents, miniature du XVeme siècle dans les Chroniques de Jean Froissart, par Philippe de Mazerolles (British Library)
Le Bal des ardents, miniature du XVeme siècle dans les Chroniques de Jean Froissart, par Philippe de Mazerolles (British Library)

 

Sources

♦ Charles VI : Le roi fol et bien-aimé, de Georges Bordonove
 Charles VI – Le Bal des ardents, de Pierre Gascar
♦ La folie du roi Charles VI : analyse clinique en faveur d’un trouble de l’humeur – Thèse pour le diplôme d’État de docteur en médecine, de Sonia Hakimi (2017)

♦ La folie de Charles VI, roi de France – Le docteur Dupré dans la revue des Deux Mondes, tome 60

 

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