La découverte de Ravenne, en Italie du Nord, est l’une de mes révélations de l’année 2026, et se hisse au rang de mes plus beaux voyages. Parmi les somptueux édifices qui subsistent dans cette ancienne capitale de l’Empire romain d’Occident, la chapelle de Galla Placidia m’a profondément marquée. Le sobre manteau de ce minuscule édifice de briques rouges n’annonce en rien l’éblouissement qui nous saisit en pénétrant à l’intérieur. J’en ai eu le souffle coupé. Un firmament de bleu nuit constellé de milliers d’étoiles dorées, une croix lumineuse qui scintille dans la pénombre, des cerfs qui s’abreuvent dans un décor de feuilles d’acanthe, un Christ imberbe en Bon Pasteur brandissant sa croix d’or comme un sceptre de lumière. C’est l’une des plus belles œuvres de l’Antiquité tardive qui nous soit parvenue, un chef-d’œuvre absolu de l’art paléochrétien.
Mais qui est Galla Placidia ? Derrière ce nom se cache l’une des destinées les plus romanesques, les plus fascinantes de toute l’histoire de Rome.
Fille, sœur et mère d’empereur, otage puis reine des Wisigoths, elle devient enfin régente et impératrice (Augusta) de l’Empire romain d’Occident. Véritable tête politique, Galla Placidia fut aussi une talentueuse législatrice, une grande bâtisseuse et une véritable stratège de la foi chrétienne. À une époque où le monde antique se fracture de toutes parts, où les légions reculent devant les « barbares » ces peuples des steppes et des forêts, où le christianisme cherche encore sa forme définitive, elle apparaît comme « la dernière figure sublime de l’Empire romain, […] une femme d’hier pour inspirer les femmes d’aujourd’hui », selon les mots de l’essayiste Anne Soupa, auteure d’un bel ouvrage consacré à Galla Placidia.
En France, on connaît très peu cette figure féminine antique. Une injustice que j’ai souhaité réparer.

I. Un empire immense en pleine mutation
Rome et Constantinople : deux cœurs battants
Pour comprendre Galla Placidia, il faut d’abord apprivoiser le monde dans lequel elle naît. Nous sommes à la fin du IVe siècle de notre ère. L’Empire romain, colosse aux pieds d’argile, est encore officiellement unifié. Mais pour combien de temps ?
Depuis l’empereur Auguste, Rome règne sur un territoire immense, qui s’étend des rives brumeuses du Rhin aux sables dorés de l’Euphrate, des neiges de Bretagne aux rives ensoleillées d’Afrique du Nord. Un empire de quelque soixante millions d’habitants, structuré autour d’un réseau de routes, de légions, de lois et d’une langue commune. Mais cet empire est trop grand pour un seul homme, trop vaste pour un seul centre.
En 330, l’empereur Constantin, qui a accordé la liberté de culte aux chrétiens avant de se faire baptiser lui-même sur son lit de mort, fonde une nouvelle capitale sur le site de l’ancienne cité grecque de Byzance, sur le détroit du Bosphore : Constantinople, la ville de Constantin. Bâtie à l’image de Rome, avec ses sept collines, son sénat et ses forums, cette Nova Roma devient très vite un centre politique et culturel majeur. Désormais, l’empire a deux visages, deux capitales, deux cœurs qui battent à l’unisson. Enfin, pas tout à fait.

Le christianisme : d’une poignée de croyants à la religion d’État
Autre réalité fondamentale du monde dans lequel Galla Placidia grandit : le christianisme. C’est loin d’être une évidence. Pendant des siècles, Rome a été résolument polythéiste. Les dieux étaient légion (Jupiter, Mars, Vénus, Mercure…) et leur culte, profondément ancré dans la vie civique et militaire. On sacrifiait avant les batailles, on consultait les augures…
Comment le monothéisme a-t-il pu s’imposer dans ce vaste empire aux mille croyances ? Lentement, douloureusement, au prix de persécutions terribles. Les premiers chrétiens sont jugés dangereux, refusant de rendre un culte à l’empereur, refusant de sacrifier aux dieux de Rome. Leurs convictions leur coûtent souvent la vie. Mais leur foi résiste, se propage, gagne les couches populaires, puis les classes supérieures.
L’édit de Milan de 313, promulgué par Constantin et son co-empereur Licinius, accorde enfin la liberté religieuse à tous les sujets de l’empire. C’est un tournant. Mais l’unité des chrétiens eux-mêmes est loin d’être acquise : des querelles théologiques déchirent la communauté sur la nature même du Christ. Est-il de même substance que le Père ? C’est la position dite « nicéenne » ou catholique. Ou bien lui est-il inférieur et simplement la première créature de Dieu ? C’est la thèse d’Arius, le prêtre d’Alexandrie qui donne son nom à l’arianisme, doctrine qui rencontre un certain succès.
Le concile de Nicée, convoqué en 325 par Constantin lui-même dans l’espoir de clore le débat, tranche en faveur de l’unité et identité de substance du Père et du Fils. Mais l’arianisme ne disparaît pas pour autant : il prospère notamment chez les peuples barbares évangélisés. Ce sera l’une des sources de tension les plus profondes du Ve siècle, et l’une des clés pour comprendre le destin de Galla Placidia. En 380, l’édit de Thessalonique fait du christianisme nicéen (catholique donc, bien que le terme n’existe pas encore) la religion d’État de l’empire. L’auteur de ce décret fondateur ? Théodose, père de Galla Placidia.

Théodose le Grand, père de l’unité… et de la division
Flavius Théodose, dit Théodose Ier ou Théodose le Grand, est un homme de poigne, un soldat devenu souverain, un Espagnol monté sur le trône de Rome. Il est profondément nicéen, et cette conviction religieuse est au cœur de toute sa politique. C’est lui qui interdit les cultes polythéistes en 391, condamnant officiellement les anciens dieux de Rome à l’oubli.
Théodose se marie deux fois. De sa première épouse Flaccilla, il a deux fils : Arcadius et Honorius. Après la mort prématurée de Flaccilla, Théodose se remarie avec une jeune femme prénommée Galla, de filiation impériale : une union à la fois politique et sentimentale. Cette nouvelle épouse lui donne, en 388 ou 389, une petite fille née à Constantinople : Galla Placidia. Orpheline de mère à quatre ou cinq ans, la petite princesse est alors conduite à Milan où réside son père.
Le règne de Théodose le Grand marque un tournant fondamental : l’Empire est officiellement uni sous un même sceptre pour la dernière fois. L’Adriatique et l’Euphrate, l’Afrique et la Bretagne… Ce gigantisme territorial relève encore d’un seul souverain. Mais autour des frontières, les menaces s’accumulent depuis des décennies. Les Huns déferlent d’Asie centrale, poussant devant eux des peuples entiers qui cherchent refuge dans l’empire. Les Goths, les Vandales, les Alains : des peuples en mouvement, des guerriers redoutables, des réfugiés en masse. Théodose opte pour une politique de compromis nécessaire, mais périlleuse. Il négocie un traité de paix avec les Wisigoths, qui obtiennent le droit de s’installer dans l’Empire. L’empereur s’efforce ensuite de les intégrer, de les recruter dans ses légions, de transformer des chefs barbares en officiers romains.
En janvier 395, alors que Galla Placidia a à peine sept ans, Théodose meurt subitement à Milan, sans doute d’hydropisie. Comme il l’avait souhaité, l’empire est partagé entre ses deux fils : le plus jeune, Arcadius, prend l’Orient et s’installe à Constantinople, Honorius, l’aîné, s’installe dans le berceau de l’empire, l’Occident.
En programmant la division de l’Empire, Théodose espérait peut-être empêcher les querelles d’héritage, mais la rivalité entre les deux cours, Constantinople et Milan, entrava toute velléité de coopération, surtout entre des souverains si jeunes et inexpérimentés.
(Judith Herrin, Ravenne)

II. L’enfance d’une princesse sous tutelle
Stilicon et Serena : les tuteurs providentiels
Après la mort de Théodose, la petite princesse est confiée à la garde du général Stilicon et de son épouse Serena, nièce et fille adoptive de Théodose, autre figure féminine d’envergure dans la famille impériale. Ce couple joue un rôle considérable dans les premières années de Galla Placidia.
Stilicon est l’homme fort de l’Occident. Fils d’un officier vandale et d’une mère romaine, il est ce que l’on appelle un « barbare romanisé » (ou un « Romain barbarisé », c’est une question de point de vue !) Généralissime des armées (magister militum), c’est lui qui gouverne au nom d’Honorius, trop jeune et trop effacé pour tenir vraiment les rênes du pouvoir. Son génie militaire repousse les Goths en 401 et en 403. Son autorité politique est aussi immense que ses ambitions. Pour consolider les liens avec la famille impériale, il marie sa fille Marie au jeune Honorius, puis, après la mort prématurée de celle-ci, sa seconde fille Thermantia devient à son tour impératrice.
C’est dans ce foyer que grandit Galla Placidia. Elle vit d’abord à Milan avec sa gouvernante Elpidia, sous la protection de Serena. La future impératrice y reçoit une éducation soignée, digne de son rang : lecture des classiques en latin et en grec, étude de l’histoire de l’Empire, leçons de bonnes manières. Et chaque soir, à la table du généralissime, elle côtoie un homme à moitié barbare, dont la culture et les références sont différentes des siennes. Comme un signe prémonitoire.
De Milan à Ravenne
En 402, sous la pression croissante des Wisigoths qui menacent à présent la plaine du Pô, Stilicon convainc Honorius de transporter la capitale de l’empire d’Occident de Milan à Ravenne. La ville est stratégiquement parfaite : entoure de marécages et de lagunes, proche du port de Classe, base navale romaine depuis Jules César, alimentée par le réseau fluvial du Pô. Elle est pratiquement imprenable. La cour s’y installe. Et la petite Galla Placidia assiste à la métamorphose de cette ville encore modeste qui va devenir, en quelques décennies, l’une des plus belles capitales de la chrétienté.
La position de Stilicon, si brillante soit-elle, est fragile. Ses ennemis sont nombreux au Sénat, ses origines barbares lui sont constamment reprochées. Quand les Germains franchissent le Rhin en masse le 31 décembre 405, lançant une offensive spectaculaire sur l’Empire, la situation se détériore brutalement. Une conjuration accuse Stilicon de vouloir s’emparer du trône.
En 408, Stilicon cherche refuge dans une église à Ravenne. Il en est arraché et exécuté. Son épouse Serena et leur fils Euchère sont assassinés dans la foulée, sur ordre d’Honorius lui-même. Ce conflit meurtrier entre Romains et la disparition du brillant généralissime laisse le champ libre à Alaric, roi des Wisigoths, qui marche sur Rome.

III. Otage des Wisigoths : le rêve de fusion
Le sac de Rome, août 410
La date du 24 août 410 résonne comme un cataclysme dans toute la civilisation antique. Les Wisigoths d’Alaric franchissent les portes de Rome. C’est la première fois depuis 390 avant notre ère que la Ville éternelle est prise d’assaut. L’événement traumatise l’empire tout entier. Alaric et ses troupes ne restent que trois jours. Mais ils pillent, massacrent, violent, emportent les trésors des églises et des palais. Parmi les otages qu’ils emmènent en se retirant vers le sud de l’Italie : Galla Placidia.
Pourquoi la princesse, âgée d’une vingtaine d’années, est-elle alors seule à Rome, sans protection, alors que son frère Honorius et le reste de la famille impériale se trouvent bien à l’abri derrière les remparts de Ravenne ? Le mystère reste entier.
La voici donc, cette jeune femme courageuse, arrachée à la pourpre des palais puis embarquée dans un chariot de bois, menant une vie errante au milieu des guerriers goths. Alaric descend vers la Sicile, puis tente de passer en Afrique, mais plusieurs de ses navires font naufrage dans le détroit de Messine. Alaric meurt subitement et les Wisigoths désignent pour nouveau roi son beau-frère, Athaulf.
Le mariage de tous les espoirs
Athaulf est un homme remarquable. Pragmatique, intelligent, fasciné par la civilisation romaine. Il rêve d’abord de substituer Rome à la Romania, autrement dit de remplacer l’empire romain par un empire goth. Mais il finit par comprendre que les Goths sont trop indisciplinés pour cela, et que la seule voie viable est la coopération avec Rome, non sa destruction.
Entre le chef wisigoth et la princesse romaine, une relation se noue. Fascination mutuelle ? Amour véritable ? Calcul politique ? Probablement un peu de tout cela. En 414, à Narbonne, dans l’ancienne demeure d’un aristocrate romain, Athaulf épouse Galla Placidia en grande pompe, revêtu d’un costume romain. L’événement est sans précédent : un mariage entre la fille d’un empereur de Rome et un roi barbare.
En épousant Athaulf, elle ouvre la porte à une fusion des deux cultures. Tout le monde se rend compte que des enfants vont naître de cette union et qu’ils seront un composé extraordinairement unique de ce brassage culturel. C’est une promesse tellement prodigieuse qu’elle fait peur.
(Anne Soupa dans le podcast Dialogue sur RCF)
Un enfant naît effectivement de leur union, un garçon prénommé Théodose, comme son grand-père maternel. Symbole parfait de la synthèse entre Rome et les Barbares. Mais l’enfant meurt en bas âge, inhumé dans une petite boîte d’argent à Barcelone. Le rêve de réconciliation se brise.
Athaulf lui-même est assassiné par un de ses officiers, à Barcelone, en 415. Galla Placidia, vingt-cinq ans, se retrouve veuve pour la première fois. Et la voilà de nouveau otage des Goths. Le nouveau roi, Wallia, négocie la paix romaine et des victuailles : contre 600 000 mesures de céréales, il rend la princesse aux émissaires d’Honorius en 416 !

IV. Entre Ravenne et Constantinople : un empire en transformation
Le mariage forcé
Galla Placidia reprend la route de l’Italie après six ans parmi les Goths. À vingt-six ans, elle a traversé des épreuves auxquelles peu de femmes de son rang auraient survécu. Elle a perdu un mari, un fils, et vu Rome pillée. Elle a vécu aux côtés d’un peuple dit « barbare », appris à les connaître, à les comprendre. Elle porte en elle quelque chose d’unique : cette double culture, cette capacité à habiter deux mondes à la fois. Quand sonnera l’heure d’exercer le pouvoir, elle saura s’en servir avec brio.
Les évènements se bousculent à nouveau. À peine rentrée à Ravenne, elle découvre que son demi-frère Honorius a promis sa main à son généralissime Flavius Constance, en récompense des services rendus. Le mariage a lieu le 1er janvier 417. Galla Placidia y consent-elle de bon gré ? Les sources laissent entendre qu’elle résiste, ne cachant pas son aversion pour ce nouveau prétendant. Mais elle n’a pas son mot à dire.
Durant les cinq années de leur union, Galla Placidia se révèle, selon l’historienne Catherine Salles, « une épouse attentive dont les conseils ont été précieux à son mari ». Le couple donne naissance à deux enfants : une fille, Honoria, et un fils, Valentinien, le futur Valentinien III. En 421, Constance est élevé au rang d’Auguste par Honorius. Par ricochet, Galla Placidia devient Augusta, autrement dit, impératrice. Mais Constance s’éteint prématurément quelques mois plus tard. Pour Galla Placidia la situation apparaît plus riante qu’à l’époque de son premier veuvage : débarrassée d’un époux qu’elle aimait peu, elle reste sœur de l’empereur et mère de l’héritier potentiel. C’est sans compter un nouveau rebondissement.
L’exil à Constantinople
Les relations avec son demi-frère Honorius se dégradent rapidement après la mort de Constance, et de façon pour le moins étrange. Le chroniqueur Olympiodore rapporte qu’Honorius éprouve pour sa demi-sœur « une affection excessive », leur façon de s’embrasser continuellement sur la bouche en public amenait « nombre de gens à les soupçonner des pires ignominies ». Amour incestueux ? Probablement pas. Emprise malsaine d’un homme faible sur une femme qui l’intimide ? Peut-être. Mais derrière ces rumeurs sulfureuses se joue quelque chose de bien plus politique et de bien plus violent.
Car la cohabitation entre la garde prétorienne gothe de Galla Placidia et les troupes impériales d’Honorius tourne à l’affrontement ouvert : des émeutes éclatent dans les rues de Ravenne entre ces deux camps qui se détestent. Et puis vient le coup de grâce : un serviteur de Galla Placidia, Léontius, et deux de ses servantes, Spadusa et Elpidia, sont accusés de conspiration contre l’empereur. On frappe ses proches pour l’atteindre, elle : l’intelligence politique de Galla Placidia, désormais Augusta avec un fils qui porte le sang de Théodose, représente une menace sérieuse pour les courtisans qui agitent le faible Honorius comme une marionnette.
Galla Placidia, sa famille et ses domestiques sont bannis de Ravenne. Le bannissement de 423 ressemble fort à un complot de cour : on a utilisé les rumeurs, peut-être fabriqué des incidents, pour pousser l’empereur à se débarrasser de cette sœur trop encombrante.
Elle prend donc la mer pour Constantinople avec ses deux jeunes enfants, et trouve refuge à la cour de son neveu Théodose II. Un exil qui ressemble à une fin. Sauf qu’Honorius meurt quelques mois plus tard, en août 423. Deux ans plus tard, en 425, Galla Placidia rentre en Italie en impératrice victorieuse. Celle que l’on avait chassée comme une gênante revient, à 35 ans, comme régente de l’Empire romain d’Occident pour le compte de son fils Valentinien III. Le rebondissement le plus spectaculaire d’une vie qui n’en manquait pourtant pas.

(Découvrez l’histoire d’une autre impératrice, Cléopâtre : à travers les différents visages qu’on a bien voulu lui donner, lequel se rapproche le plus de la femme et de la souveraine qu’elle fut ?)
Ravenne, la ville de tous les possibles
Avant d’aller plus loin dans le récit de la vie politique de Galla Placidia, arrêtons-nous sur la ville qui va être le décor principal de son règne : Ravenne. Grâce au travail de quelques historiens consciencieux, à des inscriptions, à des registres de papyrus et aux chroniques médiévales (notamment celles d’Agnellus de Ravenne au IXe siècle), il est possible de reconstituer en partie l’histoire extraordinaire de cette ville.
Lorsque la cour impériale s’y installe sous l’empereur Honorius, des artisans de toute l’Italie affluent, des spécialistes de toutes les techniques architecturales et artistiques. Bâtisseurs, mosaïstes, sculpteurs : Ravenne devient un chantier permanent, un laboratoire de l’art paléochrétien. Ses monuments, d’une austérité déconcertante dans leur architecture extérieure, referment des décors d’une splendeur inouïe.
La ville offre une situation idéale : entourée de marais naturels qui la protègent, proche du port de Classe qui permet de commercer avec toute la Méditerranée, alimentée par un réseau de canaux et par un grand aqueduc de 35 kilomètres construit par l’empereur Trajan pour faire transiter l’eau pure des Apennins. Devenue la capitale politique et administrative avec Honorius, elle se transforme également en capitale religieuse et artistique de l’Occident romain sous l’égide de Galla Placidia.
V. L’impératrice régente : tenir l’empire à bout de bras
Récompenser les fidèles, mater les rivaux
De 425 à 438, Galla Placidia dirige l’empire d’Occident en lieu et place de son fils, Valentinien III. Elle est de facto impératrice, « la seule femme de toute l’histoire romaine réellement aux commandes », selon Anne Soupa. Treize ans pendant lesquels elle administre, légifère, nomme, déplace, négocie, contraint. Elle peut s’appuyer sur une longue tradition de femmes de pouvoir dans la famille impériale : sa grand-mère Justine, sa mère Galla, Serena qui l’a élevée, sa nièce Pulchérie à Constantinople. Mais Galla Placidia va plus loin.
La première action symbolique de l’impératrice est l’intronisation solennelle de son fils : le 23 octobre 425, l’enfant de six ans est revêtu de la toge impériale, couronné et acclamé à Rome. Puis la famille impériale retourne à Ravenne, où la mère gouverne au nom du fils.
Galla Placidia est une femme politique avisée. Elle récompense ceux qui lui ont été loyaux : Boniface, qui lui avait envoyé de l’argent pendant son exil, reçoit le titre de comte d’Afrique. Elle place des personnages fiables à des postes clés et purge l’administration des partisans de ceux qui cherchent à usurper sa place et celle de son fils.
Mais les difficultés sont immenses. La principale vient de ses propres généraux. Car les armées romaines de la fin du IVe siècle sont largement composées de non-Romains : des mercenaires barbares qui, lorsqu’ils ne sont pas payés à temps ou font face à des supérieurs incompétents, n’hésitent pas à déserter ou à passer à l’ennemi !
Les deux grands généraux de l’époque, Aèce et Boniface, se détestent cordialement et refusent de coopérer. Aèce, homme habile qui a vécu en otage chez les Huns et entretient de précieuses relations avec Attila, finit par s’imposer comme l’homme fort après 433. Un autre fidèle de l’impératrice, Flavius Constantius Felix, connaît un destin tragique : il est assassiné sur les marches de la cathédrale de Ravenne, avec son épouse et l’un de ses diacres, victime des intrigues sans fin qui minent le pouvoir impérial.

Chrétienne « nicéenne » dans un empire divisé
La foi de Galla Placidia est profonde, constante, chevillée à son être le plus intime. Elle est nicéenne (catholique, comme on dirait aujourd’hui) dans un empire qui compte d’innombrables ariens parmi les peuples barbares. C’est une position délicate : comment s’imposer face aux généraux goths, recruter des soldats, gouverner des peuples dont la foi diffère de la sienne, et maintenir malgré tout la paix religieuse ?
La réponse de Galla Placidia est pragmatique et visionnaire : elle soutient l’épiscopat catholique, mais laisse les ariens vivre leur foi. À Ravenne, catholiques et ariens coexistent sous son règne. Forte de son expérience unique de femme ayant vécu entre deux mondes, elle se montre capable de créer ce fragile équilibre : seul l’empereur Théodoric, qui bénéficiera de ce même brassage et de cette indéniable intelligence, saura faire de même plus tard.
Au fil des années, Galla Placidia développe une relation étroite avec le pape Léon Ier, dit Léon le Grand. Des lettres ont été conservées, dissimulées dans les registres du pape Léon Ier parmi les actes du concile de Chalcédoine : ce sont les seules traces qui nous restent de la production littéraire de la Galla Placidia. Dans l’une d’elles, adressée à sa nièce Pulchérie à Constantinople, elle écrit :
Il est donc approprié, très chère sainte et vénérable fille Augusta, comme cela a toujours été le cas de notre côté, de faire prévaloir la piété.
(Judith Herrin, Ravenne)
Pour gouverner efficacement en accord avec sa foi, Galla Placidia trouve un précieux allié dans son évêque : Pierre Chrysologue, Pierre à la « parole d’or ». Évêque de Ravenne à partir de 431, ce prédicateur exceptionnel devient le bras droit ecclésiastique de l’impératrice, qui assiste régulièrement à ses sermons avec ses enfants et sa cour.
Les homélies de Pierre Chrysologue sont des chefs-d’œuvre d’éloquence et de précision théologique. Il y condamne les rites encore pratiqués à l’occasion des calendes de janvier (masques d’animaux, travestissements…), met en garde contre la divination et la lecture des lignes de la main, qu’il qualifie d’ « instruments du diable ». Il exhorte ses ouailles à pratiquer la charité, à se libérer des superstitions. Ces textes, recueillis par des ecclésiastiques, révèlent la prospérité de la communauté chrétienne de Ravenne sous le règne de Galla Placidia.
La loi des Citations et le Code théodosien
Sur le plan juridique, l’action de Galla Placidia est remarquable. En 426, elle fait promulguer au nom de son fils la Loi des Citations, un texte qui tente de mettre de l’ordre dans les contradictions accumulées au fil des siècles de jurisprudence romaine. Ce code en miniature réforme le droit des successions, des dons et des transferts de propriété, et stipule quels grands juristes romains peuvent être cités en cas de litige.
D’autres discours officiels proclament que les empereurs sont tenus de respecter la loi, que la loi doit être « commune à nous-mêmes et aux autres », l’empereur n’est pas au-dessus des lois, mais contraint par elles. Une vision profondément républicaine.
En 437, Valentinien III approuve le Code théodosien, l’œuvre colossale de compilation et de systématisation de tout le droit romain. Pour la première fois, « tout le corpus du droit romain était accessible sous une forme compacte et utilisable ». Et l’on peut y voir, indéniablement, la marque et l’impulsion de Galla Placidia.

VI. Galla la bâtisseuse : Ravenne transfigurée
La chapelle dite « mausolée » de Galla Placidia
Il faut maintenant parler de ce qui reste peut-être l’œuvre la plus personnelle de l’impératrice : ce petit édifice de briques rouges que l’on appelle improprement le « mausolée de Galla Placidia », mais qui n’est pas son mausolée : elle sera enterrée à Rome. À l’origine, cette chapelle est rattachée à la grande basilique de la Sainte-Croix, l’un des premiers chantiers majeurs commandés par l’impératrice entre 425 et 450.
L’extérieur est d’une modestie trompeuse, car l’intérieur est un éblouissement. La mosaïque recouvre entièrement la partie haute et la coupole. Un ciel de bleu nuit profond, constellé de milliers d’étoiles dorées. Une croix lumineuse en son centre. Aux quatre coins, les symboles des évangélistes : l’aigle de saint Jean, le lion de saint Marc, l’ange de saint Luc, le taureau de saint Matthieu.
Au-dessus de la porte d’entrée, le Christ imberbe en bon pasteur, tenant sa croix d’or dans un paysage pastoral : c’est la dernière image du bon pasteur dans l’iconographie chrétienne à Ravenne, avant que la représentation du Christ ne devienne plus austère. En face, saint Laurent marche vers le gril de son martyre, tenant un livre ouvert (lui qui était bibliothécaire !) Et partout, des cerfs se désaltèrent dans des décors de feuilles d’acanthe.
Quand elle relève la tête, Placidia se trouve enveloppée d’une voûte constellée d’étoiles d’or qui se détachent d’un ciel offrant toutes les nuances de la nuit. Un léger vertige la saisit. Quelle audace.
Car c’est bien d’audace qu’il s’agit : Galla Placidia est l’une des premières à immortaliser ainsi sa foi catholique sur les murs, à créer un espace où le regard se lève vers le ciel et y voit le paradis.
Malgré leurs quinze siècles, ces mosaïques nous frappent par leur fraîcheur et leur richesse. Les couleurs sont d’une vivacité stupéfiante, les tesselles de verre et de pierre scintillent dans la lumière tamisée de l’albâtre. C’est un miracle de survie autant qu’un chef-d’œuvre d’art.

La basilique Saint-Jean l’Évangéliste et le vœu du naufrage
La seconde grande œuvre architecturale de l’impératrice est une basilique monumentale dédiée à saint Jean l’Évangéliste. Son origine est romanesque : lors du voyage retour de Constantinople en 425, une terrible tempête menace de couler le navire transportant Galla Placidia et les siens. Elle fait alors un vœu solennel à saint Jean : si l’apôtre les sauve, elle lui érigera une basilique.
Ils survivent. Et l’impératrice tient parole. La basilique Saint-Jean est l’une des plus grandes de Ravenne, un édifice à la fois pieux et politique. Galla Placidia fait représenter les portraits des membres de la famille impériale (elle-même, ses enfants, les empereurs d’Orient…) entourés de scènes évoquant le rôle de saint Jean dans la tempête. Il ne reste que le tympan illustrant l’apparition de saint Jean Galla Placidia pendant la tempête. Elle-même est représentée, couchée, une couronne sur la tête. Dans le basilique Saint-Jean, le mécénat impérial s’y affiche sans pudeur, instrument d’une propagande royale sans précédent dans l’histoire de Ravenne.
Sous le règne de Galla Placidia, Ravenne connaît un développement sans précédent. Basiliques, baptistères, chapelles, palais, édifices administratifs : la ville se couvre de monuments. L’impératrice est mécène au sens le plus plein du terme, dotant l’Église de Ravenne de candélabres d’or de plus de trois kilos, de calices gravés, de pièces d’orfèvrerie somptueuses. Elle joue probablement un rôle décisif dans la promotion de Ravenne comme centre ecclésiastique majeur en Italie. Sous sa régence, la ville se renforce comme place commerciale, religieuse, administrative et artistique dans toute l’Adriatique et au-delà.
VII. La fin de règne chaotique de Galla Placidia
Un fils mal préparé et une fills révoltée
En 438, Valentinien III, désormais âgé de dix-neuf ans, épouse Licinia Eudoxia à Constantinople lors d’une cérémonie fastueuse. Il rentre ensuite à Ravenne avec son épouse, ce qui contraint Galla Placidia à se retirer dans sa propre résidence, près de l’église de la Sainte-Croix. Sa régence officielle s’achève.
Mais le bilan est cruel : il convient de noter qu’elle ne fut pas une mère extraordinaire. Valentinien III est devenu un homme de caractère faible, peu préparé aux réalités du pouvoir. Galla Placidia a pourtant eu treize ans pour le former. Peut-être est-elle trop absorbée par les affaires de l’État pour consacrer suffisamment de temps à son fils ? On ne peut pas être parfaite partout.
Valentinien III finira par faire assassiner Aèce de ses propres mains, éliminant ainsi le dernier grand général capable de tenir les Huns et les Vandales à distance. Il sera lui-même assassiné quelques mois plus tard, en 455. Et les Vandales déferleront sur Rome cette même année.
Si Valentinien III est une déception politique, le cas de sa sœur Honoria est franchement stupéfiant. Vouée à la chasteté par son frère, qui la confie au service du Christ pour mieux la tenir à l’écart du pouvoir, la princesse rompt secrètement son vœu et a une liaison avec son intendant Eugène. Le scandale éclate. Eugène est exécuté. Honoria est bannie à Constantinople.
Mais la princesse ne s’avoue pas vaincue. Dans un geste d’une audace folle, elle envoie sa bague au roi des Huns, Attila, accompagnée d’une lettre lui proposant de l’épouser en échange de son soutien ! On imagine le séisme à la cour romaine quand Attila réclame officiellement sa fiancée et avec elle, la moitié de l’empire comme dot… Le Sénat est en furie. C’est sans doute l’intervention de Galla Placidia qui sauve Honoria d’une condamnation à mort pour haute trahison. On se contente de lui ôter son titre d’Augusta et de la marier en hâte à un dignitaire romain. Elle disparaît ensuite de l’histoire.
Ce geste d’Honoria ressemble à un acte de révolte, une version antique de la femme qui refuse le destin qu’on lui impose. Car si la princesse se rapproche d’Attila, c’est aussi probablement pour jouer un rôle politique que son frère (et sa mère) lui refusent.

La mort et le legs d’une impératrice
Les derniers mois de Galla Placidia sont troublés par le scandale d’Honoria et par les inquiétudes théologiques qui entourent la convocation du concile de Chalcédoine. Sa dernière grande action publique est un acte d’amour : faire rapatrier à Rome le cercueil de son premier fils, le petit Théodose qu’elle avait eu d’Athaulf et qui était mort à Barcelone longtemps auparavant. Elle veille à ce qu’il soit inhumé auprès des membres de la famille théodosienne dans le mausolée de Saint-Pierre.
Le 27 novembre 450, Galla Placidia rend l’âme à Rome. Elle a soixante-deux ans : une longévité remarquable pour l’époque, après une vie d’une intensité extraordinaire. Elle est inhumée à Rome, dans le mausolée de Saint-Pierre, auprès des siens. La chapelle de Ravenne qui porte son nom n’est pas son tombeau : c’est son testament artistique, sa déclaration de foi en tesselles d’or.
Galla Placidia a tenu l’empire d’Occident à bras-le-corps pendant treize ans, peut-être davantage si l’on compte les années où elle continuait à influencer la politique depuis sa retraite de Ravenne. Cinq ans après sa mort, en 455, Rome est saccagée par les Vandales de Genséric. L’empire d’Occident s’effondre définitivement en 476, quand Odoacre, guerrier germanique, dépose le dernier empereur.
Galla Placidia aura retardé l’effondrement de l’Empire, laissant une empreinte culturelle, juridique et religieuse qui allait durer bien au-delà de la chute de Rome. Le Code théodosien, qu’elle a contribué à faire naître, influencera les codes juridiques des royaumes barbares et, à travers eux, les fondements du droit européen. Les basiliques de Ravenne qu’elle a fait construire témoignent encore aujourd’hui d’un art d’une beauté inégalée. Sa chapelle reste l’un des plus émouvants monuments paléochrétiens. Galla Placidia n’est pas seulement la dernière figure sublime de Rome : elle est l’une des premières grandes figures de l’Europe à venir.
