Il est certains personnages que l’Histoire enferme un peu vite dans une case. Théodoric le Grand, que j’ai découvert avec émerveillement lors de mon voyage à Ravenne, en Italie du Nord, en est l’exemple parfait : roi des Ostrogoths qui régna sur l’Empire romain d’Occident, il est souvent relégué à son statut de souverain barbare, perdu parmi les siècles qui nous séparent de l’Antiquité tardive. Un conquérant sanguinaire ? Certes. Mais on oublie que derrière le guerrier se dissimule un homme d’État d’une modernité stupéfiante, éduqué à la cour de Constantinople, fasciné par Rome, hanté par l’idée d’une coexistence possible entre deux mondes que tout oppose. C’est cette histoire, celle du Barbare le plus romain de toute l’Antiquité, que je souhaite vous raconter.
Ravenne avant Théodoric
Si vous avez lu mon précédent article sur Galla Placidia, vous connaissez déjà l’importance de Ravenne au Ve siècle : capitale de l’Empire romain d’Occident, ville lagunaire et marécageuse choisie pour sa facilité à défendre, cité où se mêlent premiers chrétiens catholiques et premiers chrétiens ariens, influences romaines et byzantines, querelles politiques et religieuses. Une ville que Galla Placidia, régente pendant douze ans au nom de son fils Valentinien III, façonne à son image : catholique.
Après la mort de Galla Placidia en 450, l’empire d’Occident s’effrite à une vitesse vertigineuse. Les empereurs se succèdent, faibles marionnettes manipulées par des généraux tout-puissants. En 455, Rome est mise à sac par les Vandales puis, en 476, le général Odoacre dépose le dernier empereur, le très mal nommé Romulus Augustule, un gamin d’une quinzaine d’années. Odoacre renvoie de façon fort cavalière les insignes impériaux à Constantinople. Le message est clair : l’Occident, désormais sous sa coupe, se passera d’empereur. Ravenne reste la capitale d’un territoire immense dont l’existence semble suspendue aux querelles de pouvoir. C’est dans ce monde en ruines que Théodoric entre en scène.

L’enfant otage de Constantinople : les années formatrices
Pour comprendre Théodoric, il faut remonter un peu dans le temps, côté peuples “barbares”. Nous sommes en 453, l’année de la mort d’Attila, le très redouté chef des Huns. Sa disparition libère une bonne partie de l’Europe orientale autrefois terrorisée par ses armées. Parmi les peuples qui cherchent une place sur l’échiquier géopolitique de l’époque : les Ostrogoths. Installés dans les plaines de Pannonie (l’actuelle Hongrie), ils souhaitent s’installer dans l’orbite de Constantinople.
C’est au sein de cette peuplade que Théodoric voit le jour vers 454. Son père, le grand chef de guerre Thiudimir, dirige la puissante lignée des Amales, une dynastie qui revendique une ascendance quasi divine (et légendaire) parmi les Goths. Sa mère Eusebia, est une concubine convertie au catholicisme, alors que son père est arien : ce détail en dit long sur la complexité de ce monde où les frontières entre légitimité romaine et coutume germanique apparaissent parfois perméables.
Vers l’âge de huit ans, Théodoric est envoyé comme otage à Constantinople pour garantir un traité entre son père et l’empire byzantin, alors gouverné par l’empereur Léon Ier. Aussi choquante soit-elle, cette pratique diplomatique est courante, voire valorisante pour un fils de roi qui bénéficie d’une éducation dans les plus hautes sphères du pouvoir impérial. Présenté à l’Empereur Léon dès le lendemain de son arrivée au palais sacré, Théodoric s’apprête à y passer dix ans.

Cette décennie est décisive dans la formation de Théodoric. Il apprend les lettres grecques et latines, le cérémonial du palais, les ordres de préséance, la géographie de l’empire et les rouages de son administration. Il observe de près la montée du général Zénon, auquel l’empereur donne sa fille en mariage, les luttes de factions, les coups de théâtre du pouvoir impérial. Sans doute profondément impressionné par la pompe et la splendeur de Constantinople, il participe aussi à des opérations militaires d’envergure et démontre des capacités guerrières hors du commun.
Une anecdote légendaire court sur cette période formatrice à Constantinople : Théodoric serait resté tout sa vie analphabète, utilisant un pochoir d’or pour signer ses édits. Selon l’historien Wolfram, auteur d’une Histoire des Goths (University of California Press), ce passage tiré du récit de l’Anonyme de Valois n’est qu’une calomnie destinée à ternir l’image du souverain. Difficile en effet d’imaginer qu’un homme éduqué dans la famille impériale n’ait jamais appris à lire et à écrire !
Quand il rentre chez les siens à dix-huit ans, Théodoric incarne le mélange rare et parfait des civilisations orientales et germaniques, à la fois profondément goth et parfaitement romain. Ce paradoxe fondateur ne le quittera jamais.
Théodoric devient roi d’Italie
Après la disparition de l’empereur Léon, décédé sans héritier en 474, son ancien général Zénon monte sur le trône. La même année, le père de Théodoric convoque une assemblée de Goths sur son lit de mort : son fils et successeur est élu roi des Ostrogoths. À la tête de son peuple, il mène plusieurs campagnes militaires réussies contre les ennemis de l’Empire romain d’Orient, ce qui assoit sa réputation de guerrier charismatique et stratège, et lui permet d’obtenir d’importantes positions politiques et militaires : Zénon couvre Théodoric d’honneurs et lui décerne le titre de Consul puis de magister militum, réservé aux plus grands chefs de guerre romains.
En 488, l’Empereur Zénon se retrouve face à un dilemme : Théodoric, devenu trop puissant à ses portes après avoir unifié les peuplades ostrogothes, et Odoacre, qui gouverne selon son bon plaisir en Italie, sans tenir compte des directives de Constantinople. Odoacre apparaît finalement plus dangereux que Théodoric. Zénon décide donc de jouer le roi Goth ambitieux contre le général fanfaron qui tient l’Empire romain d’Occident sous sa coupe : une stratégie classique de l’empire byzantin, qui consiste à régler les problèmes de ce territoire trop éloigné de Constantinople en utilisant un homme lige pour couper le mal à la racine.
L’entente stipulait […] au sujet de la position constitutionnelle de d’Odoacre que, d’abord reconnu roi, il était devenu un tyran qu’il convenait maintenant d’abattre, et que Théodoric devait régner en personne sur ce qu’il libérerait au nom de l’empereur […] en attendant que Zénon se déplace lui-même en Italie.
(Yan Zurbach, Le projet politique de Théodoric le Grand)

Théodoric pénètre en Italie à la tête de son peuple. Soldats, femmes, enfants et troupeaux suivent leur chef avec espoir et ferveur. S’il est difficile de donner des chiffres précis, il est certain que cette conquête se double d’une véritable migration : l’objectif, pour Théodoric, est d’assoir sa légitimité politique pour offrir à son peuple un territoire où s’établir de façon perenne. Et ses talents militaires surprennent l’adversaire. Il bat Odoacre à plusieurs reprises, l’assiège à Ravenne pendant près de trois ans et conclut finalement un traité de cogouvernance. C’est un piège destiné à endormir la méfiance de son adversaire : Théodoric n’a pas la moindre intention de partager le pouvoir. Le 15 mars 493, lors d’un dîner officiel censé sceller la paix, il poignarde Odoacre sans autre forme de procès, levant l’obstacle principal à sa prise de pouvoir.
Une nuance essentielle : Théodoric prend possession de l’Italie officiellement au nom de l’Empereur d’Orient. Il ne portera jamais le titre d’Empereur. Néanmoins, le Sénat romain, qui soutient sa candidature dès ses premières ambassades à Constantinople, le reconnaît comme princeps romanus, un souverain de plein exercice. Cassiodore lui-même le désigne ainsi dans les Variae. L’Anonyme de Valois passe significativement du terme praeregnare (gouverner provisoirement) à regnare (régner) lorsque Théodoric obtient quelques garanties du successeur de Zénon : en 497, Anastase Ier reconnaît Théodoric comme “roi” des Goths et des Romains.
Sur le papier, il gouverne au nom de Constantinople. Dans les faits, sa puissance est totale. Cette ambiguïté lui permet de se légitimer auprès des Romains tout en se présentant en continuateur de l’empire, et lui laisse les mains libres pour son grand projet fondateur.
Le gouvernement de Théodoric par la civilitas
Dans un premier temps, Théodoric se montre soucieux de réparer les dommages causés par troupes sur le territoire entre 488 et 493. Il comprend, sans doute marqué par la richesse presque indécente de l’Empire romain d’Orient par rapport à l’Occident, que sans économie florissante, impossible de gouverner correctement.
De nombreuses forêts avaient été détruites, soit décimées lors des batailles, soit abattues pour la défense, et sans arbres pour absorber l’eau de pluie, un certain nombre de régions étaient régulièrement inondées tandis que d’autres, dépouillées de leur sol superficiel par les batailles, étaient arides. Théodoric fit assécher les marécages, planter des arbres et employa des foreurs experts pour forer des puits, créer des fossés d’irrigation et cultiver la terre.
(Joshua J. Mark, Théodoric le Grand)

Une fois son règne consolidé, Théodoric met en œuvre son grand projet. Pendant près de trente ans, il gouverne avec une conception de l’égalité et de la justice jamais expérimentée jusqu’alors. Certes sanguinaire dans ses conquêtes, comme tous les chefs militaires de son temps, le souverain se montre étonnamment moderne et réfléchi dans sa manière d’aborder l’hétérogénéité qui caractérise ses sujets. Ce vaste dessein baptisé la civilitas peut être résumé ainsi : deux peuples, deux droits, deux religions cohabitent avec harmonie dans un même territoire, l’Italie, au sein d’une même cité, Ravenne, sa capitale.
De manière assez saisissante, l’expérience fonctionne. Les Romains conservent leurs lois, leur Sénat, leurs magistratures civiles. Les Goths gardent leurs coutumes et fournissent les soldats. Ce programme politique original basé sur l’équilibre et la répartition des tâches : Théodoric s’efforce de maintenir la paix entre ses sujets en ne favorisant pas son propre peuple au détriment des autres, instaurant pour la première fois un système de coexistence réussie entre Romains et peuplades barbares unifiées. Il promulgue d’ailleurs de nombreux édits, notamment L’Edictum Theodorici regis de 512, qui garantissent une représentation équitable devant la loi, surtout pénale.
Chacun est intégré dans une relation stable et permanente avec l’État romain. La force des institutions italiennes est d’ailleurs préservée et augmentée, comme les prérogatives de l’aristocratie. Théodoric fait ainsi progressivement renaître un Occident exsangue, chacun en tirant son bénéfice.
(Yan Zurbach, Le projet politique de Théodoric le Grand)
Roi diplomate, philosophe et bâtisseur
Pour consolider son pouvoir, Théodoric tisse une toile diplomatique remarquable à l’échelle européenne. Il envoie l’une de ses filles, Theodegotha, épouser Alaric II, roi des Wisigoths. La seconde est unie à Sigismond des Burgondes. Le souverain lui-même épouse Audoflède, sœur de Clovis, roi des Francs.
Grand protecteur de l’éducation, Théodoric apprécie les débats philosophiques et accueille à sa cour le philosophe Boèce (480-524), l’un des plus grands philosophes de l’Antiquité tardive. Il charge Cassiodore (c. 485-c. 585), son brillant scribe et secrétaire, l’architecte intellectuel de son programme de gouvernement, de rédiger une Histoire des Goths susceptible de plaire à un public romain. Le souverain encourage encore l’alphabétisation du peuple et offre régulièrement à ses sujets des divertissements en donnant un nouveau souffle à la grande tradition des cirques de Rome. Il emploie aussi une part importante de sa population à son vaste programme de constructions publiques, d’une ampleur inégalée depuis des générations.

Le programme de construction et de restauration de Théodoric […] comprenait la création ou la réparation d’aqueducs, de bains publics, de murailles et de palais – ces derniers étant des centres d’administration plutôt que des résidences privées – dans diverses villes, dont Rome, Ravenne, Vérone et Pavie.
(Joshua J. Mark, Théodoric le Grand)
Aucune ville n’illustre mieux ses ambitions de bâtisseur que Ravenne, sa capitale, où il bâtit, décore et célèbre avec faste et conviction. Décidé à laisser son empreinte, il fait ériger un palais grandiose assorti d’une église palatine, Saint-Apollinaire-le-Neuf. Pour légitimer sa dynastie, il fait orner l’abside de l’église d’un somptueux décor en mosaïques représentant sa propre personne, sa famille et les membres de sa cour, dans son palais, menant des processions de saints et de saintes. C’est absolument révolutionnaire pour l’époque : jamais des membres encore en vie de la famille régnante n’avaient figuré dans une église !
Religion : de l’équilibre théodorien à la fracture justinienne
Théodoric est de confession arienne : il considère que le Christ est inférieur à Dieu le Père, à l’inverse des Romains nicéens, ancêtres des catholiques. Si vous avez lu mon article sur Galla Placidia, cette querelle vous est familière : c’est la même ligne de fracture politique qui a traversé tout son règne. Théodoric prône la tolérance et espère unifier son royaume par-delà ces divisions. Pendant des décennies, il y parvient.

Mais l’évolution de la situation à Constantinople fait tout basculer. L’Empereur Justin Ier, puis surtout son héritier Justinien Ier, persécutent les chrétiens ariens, les dénonçant comme un danger pour la “véritable église”. De colère, Théodoric se venge sur ses propres sujets chrétiens catholiques. Le roi vieillissant soupçonne les aristocrates romains de sa cour de trahison, de connivence avec l’ennemi byzantin. Sa méfiance devient paranoïa. En 523, Boèce soutient un Consul accusé de correspondance avec l’ennemi. Théodoric, ne supportant pas que son philosophe préféré prenne la défense d’un traitre, condamne Boèce et le fait exécuter.
Sujet à de nombreux problèmes de santé, torturé par l’échec de sa politique de tolérance religieuse et hanté, selon les chroniqueurs, par le remords des dernières exécutions, Théodoric le Grand rend son âme à Dieu en 526, après 30 ans de règne. Il laisse à sa fille Amalasonte un empire prospère, mais sa disparition réveille les vieilles rivalités politiques. Éduquée et formée comme son héritière, Amalasonte s’efforce de maintenir la ligne pro-romaine, mais elle meurt de façon tragique, étranglée dans son bain par son cousin Théodahat en 535.

Les fantômes de Ravenne
L’usurpation du trône italien par Théodahat offre sur un plateau le prétexte qu’attend Justinien depuis des années pour reprendre le contrôle du territoire et le ramener entièrement sous la coupe de Constantinople et du catholicisme. Le chapitre des « guerres gothiques » ouvre vingt ans de conflits qui ravagent de nouveau l’Italie. Le général en chef de l’empereur, le magister militum Bélisaire, reprend Ravenne en 540.
Les vainqueurs byzantins s’attellent aussitôt à une tâche singulière : effacer Théodoric de la mémoire de la ville. À Saint-Apollinaire-le-Neuf, les portraits du roi et de toute sa cour disparaissent, engloutis sous des fonds dorés et des rideaux de mosaïques. Mais les mosaïstes laisse quelques vestiges. Entre les colonnes du palais, quelques mains subsistent encore : des doigts, presque un bras, emprisonnés dans la pierre depuis quinze siècles, comme en suspens, espérant qu’on remarque leur présence. Ce n’est pas un oubli. L’évêque catholique qui souhaite ramener ses ouailles dans le giron de l’Église adresse, pour l’éternité, un message politique fort : l’hérésie n’est pas effacée, elle est écrasée, montrée comme condamnable.
Ces mains fantômes sont peut-être la plus belle métaphore des ambitions de Théodoric : quelques doigts tendus vers un monde qui n’a pas voulu de son rêve d’harmonie !

Sources :
Yan Zurbach, Le projet politique de Théodoric le Grand à travers les mutations du pouvoir romain du Ve au VIe siècle, mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, juin 2014
Joshua J. Mark, Théodoric le Grand, World History Encyclopedia, 2024
Herwig Wolfram, History of the Goths, University of California Press, 1988
Judith Herrin, Ravenne. Capitale de l’Empire, creuset de l’Europe, Passés composés, 2023
