Personnage baroque et festif, entrepreneur inventif et déterminé, couturier avant-gardiste, Paul Poiret est une espèce rare : un artiste total. Celui que ses contemporains de la Belle Époque surnomment « Le Magnifique » révolutionne le milieu artistiques, en particulier dans la mode, d’une manière aussi foudroyante qu’éphémère.
Des couleurs flamboyantes et un style avant-gardiste : le manifeste Paul Poiret
Né le 20 avril 1879 à Paris, Paul Poiret est le fils d’un marchand de draps et d’une mère très cultivée qui l’initie très tôt à l’art et à la littérature. Après un bref passage chez un fabricant de parapluies (emploi imposé par son père), il s’extirpe de cet univers en vendant ses croquis de robes et de jupes à Louise Chéruit. Repéré par Paul Doucet, figure sacrée de la couture de l’époque, il s’immerge dans un monde où défilent les comédiennes et les courtisanes en vue. À cette époque, il confectionne pour Sarah Bernhardt un costume qu’elle porte dans L’Aiglon, succès retentissant qui restera l’un des plus grands succès de l’actrice. Après un passage éclair chez Worth, Poiret s’émancipe de ce milieu un peu guindé pour poursuivre sa véritable ambition : libérer le corps de la femme.

En 1903, il fonde sa propre maison, au 5 rue Auber. Aussitôt, il inaugure des silhouettes droites et épurées, pleines de fantaisies et de couleur, qui affranchissent les femmes des anciens carcans et révèlent leur individualité. En 1906, une rupture majeure s’opère : sa première robe sans corset lance sa carrière.
Pour ses créations fluides, il s’inspire du style Directoire qu’il aime avec passion. La robe Joséphine, créée en 1907, avec sa taille remontée sous la poitrine et sa ligne élancée, illustre à merveille son esthétique épuré d’une suprême élégance. Très vite, ses manteaux-kimonos font fureur !
Avec ses jupes-culottes, ses parures en fourrures et ses ornements de têtes exubérants, Paul Poiret remet l’inventivité au centre de l’art de la mode. Cela passe aussi par un choix créatif majeur : réhabiliter la couleur. Dans ses Mémoires, il raconte :
Quand j’ai commencé à faire ce que je voulais dans la couture, il n’y avait plus de couleurs du tout sur la palette des teinturiers. […] Tout ce qui était doux, délavé et fade était en honneur. Je jetai dans cette bergerie quelques loups solitaires : les rouges, les verts, les violets, les bleu roi firent chanter tout le reste. […] Il y eut des crêpes de Chine orange et citron, j’entraînai la troupes des coloristes en abordant tous les tons par le sommet et je rendis la santé aux nuances exténuées.

L’art du spectacle : Paul Poiret, maître de l’événementiel et du marketing
Paul Poiret comprend très vite l’importance d’avoir des ambassadrices pour porter ses créations éclatantes. Nul ne remplit mieux ce rôle que son épouse, Denise Boulet, immortalisée sur des centaines de clichés. La silhouette longiligne, pleine de grâce naturelle, de celle qui restera à jamais la muse de sa vie, sublime chacune de ses pièces.
Doué d’un flair inné, le couturier mesure aussi la nécessité de diffuser ses créations au-delà de Paris. À l’hiver 1911-1912, il entraîne Denise et neuf mannequins dans un long périple en automobile à travers l’Europe : Francfort, Berlin, Moscou, Saint-Pétersbourg, Cracovie, Bucarest, Budapest, Vienne… À chaque étape, ses défilés deviennent de véritables évènements mondains, assortis d’une publicité considérable, redoutablement efficace.

Ces voyages lui offrent aussi l’opportunité de rencontrer des artistes, de visiter des musées, d’acheter des textiles et des broderies. En 1913, il devient le premier couturier français à se rendre aux États-Unis, où il connait un succès retentissant, largement relayé par la presse qui le consacre « King of fashion ».
Parmi les femmes d’avant-garde qui se laissent séduire par Poiret, on retrouve la grande collectionneuse et mécène Peggy Guggenheim, cette riche héritière américaine immortalisée par Man Ray dans une luxueuse robe-culotte de la collection automne-hiver 1924.
La comédienne Andrée Spinelly, son égérie la plus fidèle, porte souvent du Poiret lors de ses tournées à l’étranger, mais aussi sur scène. En décembre 1913, pour Le Tango de Jean Richepin, elle apparaît en robe Mélodie : une tunique tablier en soie damassée associée à un fourreau à la coupe particulièrement novatrice, articulée autour d’une unique bouton coloré cousu au buste. En 1920, elle part à New-York, emportant dans ses malles une garde-robe complète signée Poiret, pour se produire sur la scène du New Amsterdam Theater. Les clichés de la comédienne contribuent au rayonnement du couturier.

Dès 1909, le couturier ouvre boutique rue du Faubourg-Saint-Honoré, qu’il transforme en véritable temple festif : les jardins accueillent ses clientes et ses mannequins pour des séances photos révolutionnaires. Il y installe aussi un théâtre en plein air, l’Oasis, où se produisent chansonniers, comédiens, danseurs et musiciens, dans une liberté de moeurs typique de la Belle Époque.
En phase avec son temps, Poiret aime la fête et procurer à ses invités des amusements spectaculaires qui créés la surprise. Il reçoit ainsi le Tout-Paris lors de fêtes mémorables. Celle de la Mille et Deuxième Nuit, donnée le 24 juin 1911, le voit apparaître en sultan entouré de son harem et de favorite (Denise), au milieu d’un décor de sable, de fontaines, de perroquets et de lumières violacées dissimulées dans les bosquets. Le 20 juin 1912, pour les Festes de Bacchus, il se métamorphose en Jupiter aux cheveux bouclés et à la barbe d’or.

Un laboratoire d’influences : l’originalité et la fantaisie de Poiret
Les créations de Paul Poiret mêlent et réinterprétent une palette infinie d’influences : du Maroc au XVIIIe siècle, en passant par le théâtre, les ballets ou encore la Perse. En 1910, il entreprend une croisière avec quelques amis et visite l’Italie, le Maroc, la Tunique, l’Algérie et l’Espagne. Ces voyages nourrissent son inventivité, son goût des coupes nouvelles et des couleurs franches. Il se fascine pour les turbans, sarouels et broderies qu’il réinvente selon sa fantaisie.

Le manteau d’été La Source en est un exemple éclatant. Imaginée en 1924, elle est tissée en toile de coton et brodée de filés or. Sa forme rappelle les vêtements orientaux tandis que le bleu et l’or évoquent les arts somptuaires de l’Islam médiéval, dont Poiret est un fin connaisseur.
Un manteau spectaculaire, daté de 1910, témoigne de sa virtuosité à marier les influences. Poiret choisit une étoffe orientalisante inspirée des soieries lyonnaises dites « bizarres » du XVIIIe siècle, et l’associe à une doublure verte, l’un de ses jeux de contrastes signature. Le couturier présente ce modèle à la presse, assorti d’une capeline et d’une ombrelle japonaise, lors d’un défilé organisé dans les jardins de sa maison de couture.

Les Parfums de Rosine : le premier couturier-parfumeur
Elsa Schiaparelli, elle-même génie créativif dans l’univers de la mode, compare Paul Poiret à Léonard de Vinci, bel hommage à la multiplicité de ses talents. Entrepreneur déterminé, il veut tout expérimenter, de la peinture à l’art décoratif en passant par… la parfumerie.
En 1911, il fonde la société commerciale « Les parfums de Rosine », du nom de sa fille aînée, devenant ainsi le premier couturier-parfumeur : son idée géniale de lier chaque nouvelle collection à une fragrance le propulse une nouvelle fois sur le devant de la scène.
Il installe son laboratoire et sa boutique au 39 rue du Colisée, son usine à Courbevoie. Les flacons et les boîtiers, conçus par des artistes talentueux comme son ami Dufy, sont de véritables oeuvres d’art : formes inattendues, verre opalescent ou transparent, gravures délicates, coloris inédits… Entre 1911 et 1930, plus de 30 fragrances voit le jour.

Les campagnes publicitaires qui accompagnent chaque nouvelle fragrance font fureur. Elles témoignent d’une connaissance approfondie de la psychologie féminine, comme ce catalogue de 1923 qui présente, avec des descriptions d’une poésie folle, 17 parfums accompagnés de leur photographie en couleurs.
Hélas, en 1926, les difficultés financières s’accentuent et mènent les entreprises du couturier à la faillite trois ans plus tard.
Déclin, faillite et héritage d’une comète dans l’univers de la mode
Après la Première Guerre mondiale, les goûts commencent à changer. L’extravagance n’est plus à l’ordre du jour. Dans ce nouveau monde, en rupture totale avec l’insouciance de la Belle Époque, Paul Poiret trouve difficilement sa place. Son esprit trop entreprenant et trop inventif pour l’époque le pousse à la faillite : il ferme définitivement sa maison en 1929, anéanti par la crise, continuant à créer des costumes pour les actrices.
Dans les années 1930, il publie ses Mémoires et se retire dans le Midi pour peindre. Ruiné, il erre de résidence en résidence et s’éteint le 28 avril 1944. Sa maison est rachetée et il tombe dans l’oubli pour le grand public. Son oeuvre et son inspiration demeurent : un tourbillon de couleurs, d’audace et d’idées nouvelles qui a profondément marqué l’histoire de la mode.

Sources
Presse de l’époque
Exposition au Musée des Arts Décoratifs de Paris – Paul Poiret, la Mmde est une fête
