Amélia, dernière fille du Roi fou George III

« Emily »

   La princesse Amélia d’Angleterre naît le 7 août 1783, au château de Windsor. Elle est la quinzième (oui, oui !) et dernière enfant du Roi George III d’Angleterre et de son épouse, la très prolifique Reine Charlotte de Mecklenburg-Strelitz.

   Cette naissance survient quelques semaines seulement après la mort d’un fils, le prince Octavius. Le couple fait immédiatement un transfert d’affection sur Amélia, surtout George III : la compagnie de la petite semble atténuer sa peine.

   En tant que « bébé de la famille », la princesse occupe une position à part dans la fratrie : c’est une enfant choyée. Sixième fille du couple, elle a dix-sept ans d’écart avec sa sœur la plus âgée, Charlotte, Princess Royal. Celle-ci avoue à son frère William : « Notre petite sœur est assurément l’une des plus jolies enfant qu’il m’ait été donné de voir »

   Amélia n’a que de cinq ans lorsque son père est victime de sa première crise de folie. Le 16 octobre 1788, il ressent d’insupportables douleurs à l’estomac, bientôt suivies de crampes dans les jambes qui l’empêchent de se mouvoir. Les symptômes se font plus graves : il atteint au fil des semaines un état proche du délire, murmure des phrases sans queue ni tête. La Reine, une femme déjà mélancolique, enracinée dans son rôle de mère retirée du monde, s’assombrit, désespérée par l’état de son mari.

Amélia, en compagnie de sa soeur Sophia (détail d'un tableau de John Singleton Copley en 1785 représentant les trois plus jeunes soeurs, Amélia, Sophia et Mary - Buckingham Palace)
Amélia, en compagnie de sa soeur Sophia (détail d’un tableau de John Singleton Copley en 1785 représentant les trois plus jeunes soeurs, Amélia, Sophia et Mary – Buckingham Palace)

   Amélia est sans doute très marquée lorsque, le 13 décembre 1788, George III supplie ses médecins de lui laisser voir sa chère « Emily », alias Amélia, dont il murmure le nom toutes les nuits. On la lui apporte. Il la serre dans ses bras et la petite crie, apeurée par l’état de son père, qui fait des gestes brusques et marmonne des phrases incompréhensibles. La crise dure plusieurs mois, jusqu’en février 1789.

 

Un tempérament de feu

La princesse Amélia par Sir William Beechy en 1797 (Windsor)
La princesse Amélia par Sir William Beechy en 1797 (Windsor)

   Dès la première crise de folie de George III, les médecins font comprendre à la Reine Charlotte qu’elle doit à présent s’occuper constamment de son époux. Elle passe donc moins de temps à surveiller les études de ses filles.

   Ainsi les trois plus jeunes, Amélia et ses sœurs Sophia et Mary, ne sont pas sujettes au programme très académique et très difficile qui avait été le lot des trois aînées, Charlotte, Augusta et Elizabeth. Elles sont de ce fait moins dépendantes de la personnalité austère et écrasante de leur mère, et moins tributaires de son autorité possessive. Elles s’en détachent, physiquement et moralement.

   Amélia fait ses débuts à la Cour en 1795, à l’âge de 14 ans, pour le mariage de sa sœur aînée Charlotte, âgée de 29 ans, avec Frederick de Württemberg. Elle est très affectée par le départ de sa sœur, qu’elle ne reverra jamais.

   A 14 ans, la princesse Amélia en paraît déjà 17. Le peintre Andrew Robertson la décrit en ces termes : « Très attirante créature, de beaux traits, des yeux attendrissants, un visage charmant, très digne, les plus beaux cheveux qu’on puisse imaginer ». Pas d’élégance discrète, comme chez la plupart de ses sœurs, mais une beauté frappante : grande et plantureuse, elle a des cheveux châtain clair, des lèvres bien rouges, un visage captivant, qui respire la gentillesse et l’innocence.

   Surtout, elle possède une très forte personnalité. Elle est assurément la plus turbulente et la plus fougueuse de six princesses, d’autant que la présence dominatrice de sa mère n’a aucun effet sur elle. Elle sait ce qu’elle veut, possède une volonté de fer. Très consciente de son rang, sous son air de dignité se cache cependant un grand sens de l’humour.

   Amélia admire énormément son père, respecte sa mère, mais c’est son frère aîné George, le prince de Galles, et sa sœur Mary, qui accaparent son amour inconditionnel. La Reine se rend compte qu’elle n’a pas le même ascendant sur le trio de cadettes, et plus particulièrement sur Amélia, que sur le trio d’aînées, réduites à deux depuis le départ de Charlotte pour le Württemberg. Mais elle est encore loin d’imaginer le scandale que va provoquer le caractère indépendant et passionné d’Amélia !

 

Les premiers symptômes de la tuberculose

   Au début de l’été 1798, Amélia ressent de terribles douleurs dans les articulations de son genou, qui lui causent des spasmes et l’empêchent de marcher. Elle perd l’appétit et se sent constamment fatiguée. On l’envoie alors à Worthing. Chirurgien et médecin veillent sur elle. Tous les jours, elle suit une cure d’eau de mer et profite de l’air marin.

   Son frère adoré, le prince de Galles, très inquiet, la visite début août, les bras chargés de présents qui lui font grand plaisir. La princesse de 15 ans est déterminée à ne pas se plaindre auprès de ses parents : elle est pourtant soumise à des décharges électriques très pénibles. Le 28 octobre elle écrit à son frère : « J’ai essayé de me mettre debout. Cela m’a fait terriblement souffrir, même si ce n’était qu’une minute à peine ». Le prince George sera, toute sa vie, son intime confident masculin dans la famille.

   Sa sœur Mary, cet « ange » de 7 ans plus âgée qu’elle, lui manque atrocement. La princesse vient visiter sa chère Amélia en octobre, et veille sur sa dernière sœur comme une mère, mais une mère plus tendre, plus affectueuse que la Reine Charlotte. « Emily » et « Miny » forment une paire inséparable, très soudées au sein de la famille.

   Le traitement finit par porter ses fruits et Amélia peut fêter noël à Londres. Elle reste cependant assez faible et repart en cure à l’été 1799. La princesse ne se remet vraiment qu’à la fin de l’année. Sa maladie, en réalité une tuberculose qui allait l’emporter, lui laisse alors quelque répit… pour vivre l’aventure amoureuse de sa vie.

 

Charles Fitzroy

   En 1801, alors que la famille royale, après sa retraite annuelle à Weymouth, regagne Windsor, Amélia reste profiter de l’air marin, si salutaire à sa santé. Elle a pour seule compagnie Miss Gomme, sa gouvernante, et Charles Fitzroy, écuyer de George III, chargé de surveiller ses balades quotidiennes à cheval.

   Charles Fitzroy, très apprécié du Roi, est un gentleman attachant et réservé. Il est issu d’une très respectable famille aristocrate, en tant que second fils de Lord Southampton, lui-même descendant d’un fils illégitime du Roi Charles II Stuart. Pour ne rien gâter, c’est un véritable Apollon ! Amélia est subjuguée. Notons qu’il est aussi son aîné de 21 ans : il a ainsi exactement le même âge que George, ce frère aîné qu’elle idolâtre et idéalise…

   Quand Amélia revient à Windsor, on remarque qu’elle continue ses balades à cheval en compagnie de Fitzroy et qu’il est devenu son partenaire privilégié pour jouer aux cartes. Elle s’attire les foudres de Miss Gomme. Qu’importe. Amoureuse, elle poursuit l’objet de son désir sans chercher à camoufler son attirance pour lui. En 1801, elle l’assure : « Aucun mot ne peut exprimer à quel point je t’aime ».

   En 1803, le flirt entre Amélia et Charles devient si évident que Miss Gomme supplie la princesse de se comporter avec plus de prudence. Autant parler à un mur ! Alors… elle va directement trouver la Reine. Sympathique.

La Reine Charlotte par Thomas Lawrence, en 1789 (National Gallery)
La Reine Charlotte par Thomas Lawrence, en 1789 (National Gallery)

   Celle-ci demande simplement à sa fille de cesser ces promenades à cheval qui font jaser. Elle ajoute qu’elle ne parlera jamais de cette histoire à son père, cela pourrait « le rendre malheureux » et réveiller sa terrible maladie. A aucun moment elle n’interdit formellement à Amélia de voir Charles. C’est, pour elle, entendu.

   En réalité, elle ne se rend pas compte de l’intensité des sentiments développés par sa fille et s’illusionne sur son autorité. Amélia explique à Mary : « Que dire sinon que je ne suis plus une enfant, et quoique disposée à écouter les conseils… je ne peux cependant pas me soumettre, à mon âge, à toute autorité ». Cette jeune fille de 21 ans n’est pas accoutumée, comme ses sœurs, à être freinée dans ses désirs. Son monde a depuis longtemps cessé de tourner autour de ses parents, et elle n’a aucune intention de mettre un terme à sa relation avec Fitzroy : pour elle, il est l’amour de sa vie.

 

Un amour platonique ?

   A l’automne 1804, rattrapée par la maladie, Amélia rédige un testament dédié à son amant, Charles Fitzroy : « Comme je sens que je suis l’élue de ton cœur comme tu l’es du mien, je te laisse tout ce que je possède… » Une vraie déclaration de princesse amoureuse !

   Sa famille espère qu’elle recouvrera la santé rapidement. Elizabeth écrit en décembre : « Avec l’aide de Dieu, nous pourrions la retrouver telle qu’elle était ». Elle se remet en effet, et continue à fomenter des plans machiavélique pour rencontrer en secret celui qui occupe toutes ses pensées.

   Ils montent côte à côte lors des défilés royaux, s’effleurent le genou ou le pied, se prennent la main sous les tables de jeu. Autrement, Charles est toujours en compagnie du Roi, à cheval ou dans ses appartements.

Je reviens tout juste d’une promenade sur la terrasse… Je suis passée trois fois sous la fenêtre où tu jouais au backgammon, et je crois que tu peux imaginer ce que je ressentais et ce à quoi j’aspirais.

   Amélia reste extrêmement réservée et discrète sur ses sentiments à l’égard de Charles et n’en parle presque jamais. Quant à lui, aucune de ses lettres n’ayant été retrouvées, nous ne saurons jamais comment il répondait à cette avalanche de passion. Cependant, il reste à la Cour. Il ne fuit pas. Ce qui laisse suggérer que l’amour est réciproque.

   Il n’est pas démonstratif pour autant, ce qui fait parfois fondre Amélia d’angoisse : « Je me dit que je t’ai ennuyé la nuit dernière », « Si tu le peux, dis moi un mot gentil ou adresse moi un regard ce soir… »

   Elle est folle de lui, et désire ardemment aller plus loin que les rendez-vous clandestins à minuit dans les jardins de Windsor. Leur relation semble n’avoir jamais été jusqu’à la consommation charnelle. Elle confie en effet à son amie Madame Villiers que le « général Fitzroy était le plus noble et le plus honorable des hommes… et qu’elle n’avait jamais rien fait dont elle puisse avoir honte ». Mais était-ce pour elle une honte que de se donner à l’homme qu’elle aimait ?

 

« Je suis presque folle de toi »

La princesse Amélia par Peter Edward Stroehling, en 1807 (Collection de la Reine Elizabeth II)
La princesse Amélia par Peter Edward Stroehling, en 1807 (Collection de la Reine Elizabeth II)

   Amélia écrit un nombre incalculable de lettres à son amant. Pour elle, aux yeux de Dieu, c’est comme s’ils étaient mari et femme. Ses lettres sont remplies de « si » et de « un jour » : « Mon Dieu je suis presque folle de toi, mon Charles tendrement aimé »

   En 1807, cette relation devient un scandale public ! La Reine, cette fois, écrit très clairement à sa fille qu’elle doit surmonter sa passion, et qu’il est tout simplement hors de question qu’elle se marie avec Charles tant que son père vit : cela « le rendrait malheureux pour le restant de ses jours et j’ai peur que cela ne brise notre famille toute entière ».

   Jeune, impétueuse, Amélia rêve maintenant d’un mariage clandestin. Elle écrit à son amie, Madame de Villiers, qu’elle songe prendre la fuite avec Fitzroy dans l’espoir de se faire plus tard pardonner. Villiers la convainc de rester, agitant le spectre de la maladie du Roi, qui reprendrait le dessus après un choc aussi terrible !

   Amélia se met à vivre son rêve. Elle achète tout ce qui lui servira pour sa vie en tant que Lady Fitzroy : de l’argenterie destinée à être gravée à leurs initiales, des meubles destinés à être installés un jour à Sholebrook Lodge, la demeure de Fitzroy dans le Northamptonshire. Elle écrit à son amant :

Je te veux bien plus que tu ne peux l’imaginer. (…) Le bonheur serait si grand, de te garder au lit pour une semaine au moins lorsque nous nous marierons.

   Amélia fête ses 25 ans le 7 août 1808. Selon le Royal Mariage Act, elle n’a plus besoin de la permission de son père pour se marier, simplement de l’approbation du Conseil privé. Mais elle est consciente que sa mère ne le lui pardonnerait jamais. Et si elle avait raison ? Si la maladie du Roi resurgissait à cause d’elle ? Amélia est aigrie. La rigidité de sa mère, qui la laisse tomber au moment où elle aurait le plus besoin de son aide, lui est intolérable. Elle écrit à son frère qu’elle ressent sa situation comme cruelle et injuste.

 

La fin du rêve

   En 1809, Amélia ressent des douleurs au côté. La tuberculose, aggravée par une sérieuse dépression, reprend le dessus. Déçue, meurtrie, la princesse devient cassante avec les siens, notamment avec sa mère dont le caractère rigide l’indispose.

   Dans les lettres à son frère, elle devient même railleuse avec sa sœur Elizabeth, la plus proche de sa mère, la qualifiant d’hypocrite et la surnommant « Fatima » à cause de son embonpoint…

   Amélia est persuadée qu’elle va mourir. Elle ne voit presque plus Fitzroy, incapable de quitter sa chambre. Leurs rendez-vous, qui la faisaient vivre, sont exclus. Elle n’est que douleur et tristesse, ne luttant même plus contre ce que l’on appelle alors la consomption, la tuberculose. Elle supporte la maladie avec un grand courage.

   En avril 1809, Sophia écrit : « Elle a l’air misérable, et ressemble à un squelette ». Sa sœur Mary veille sur elle jour et nuit. La princesse souffre atrocement, et se plaint de l’insensibilité de sa mère, si froide et si distante. Rien ne peut plus les raccommoder.

   En mai 1810, Amélia ne peut même plus tenir un stylo. Elle traîne sa peine pendant plusieurs mois, comme un feu mourant. Comprenant que sa sœur n’en a plus pour longtemps, Augusta arrange une dernière rencontre avec Fitzroy.

La princesse Amélia par Henry Bone d'après Robertson (portrait terminé en 1811)
La princesse Amélia par Henry Bone d’après Robertson (portrait terminé en 1811)

      La princesse de 27 ans meurt quelques semaines plus tard, le 2 novembre, dans les bras de Mary. Son père, déjà atteint par la nouvelle crise de folie qui allait se déclarer rapidement, refuse de croire à sa mort : « Je sais pertinemment qu’elle peut être ramenée à la vie »… Ben voyons.

   Mary s’assurera que le testament de sa sœur en faveur de Fitzroy soit bien respecté. Amélia, pourtant la plus jeune des six princesses, est la première à partir, succombant à une tuberculose qu’elle n’avait plus la force de combattre, anéantie par son chagrin d’amour…

 

Sources

♦ Princesses : The Six Daughters of George III , de Flora Fraser

♦ The Strangest Family : The Private Lives of George III, Queen Charlotte and the Hanoverians , de Janice Hadlow

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