Charlotte, la passion et la fatalité – Mia Kerckvoorde

4 Stars (4 / 6)

 

Charlotte de Belgique peinte par Franz-Xaver Winterhalter en 1864
Charlotte de Belgique peinte par Franz-Xaver Winterhalter en 1864

 

   Charlotte de Belgique, où l’éphémère Impératrice du Mexique, est une de ces figues de l’Histoire qui ne fut jamais épargnée par la vie. Mia Kerckvoorde, auteur belge, réécrit pour son lecteur cette histoire dramatique, grâce à de nombreuses sources inédites, notamment la correspondance de la princesse, dont elle use à merveille.

   La vie de Charlotte, née avec le rang, la beauté et l’intelligence, appelée à un glorieux destin, se révèle une suite de déconvenues, de malheurs et de désillusions. Une tragédie en trois actes.

Procurez-vous Charlotte : La Passion et la Fatalité, de Mia Kerckvoorde

 

 

 

 

Premier acte : l’union du malheur

   La première princesse de Belgique, Charlotte, perd sa mère à l’âge de dix ans. Le pire des âges : l’enfant a le temps de s’attacher à cette femme douce et intelligente, puis de ressentir cruellement cette perte survenue trop tôt. Louise d’Orléans, la fille aînée du Roi des Français Louis-Philippe, laisse un grand vide. Cependant, Charlotte tisse des liens très forts, quoique physiquement très distants, avec son père. Mia Kerckvoorde insiste bien sur les rapports étroits qu’entretiennent Léopold Ier et sa fille chérie.

   Le Roi des Belges, qui se prend d’une affection particulière pour cette enfant, est un homme extrêmement perspicace. Lorsque Charlotte, jeune femme courtisée, a le choix entre deux prétendants de haut lignage, Maximilien de Habsbourg et Pedro de Portugal, il sait déceler, contrairement à sa fille sous le charme, les défauts de Maximilien. Il en a de nombreux, et le désenchantement de Charlotte, par la suite, n’en sera que plus vif. Par amour pour sa fille, Léopold Ier lui laisse choisir son futur époux, s’efforçant de ne l’influencer en rien même s’il pressent que Maximilien ne sera pas l’option la plus heureuseMais n’aurait-il pas du, au contraire, pointer du doigt les failles déjà bien présentes dans le caractère de Maximilien, tant qu’il en était encore temps ?

   L’auteur analyse assez finement la personnalité de Charlotte, et même si une grande sympathie pour cette princesse éveillée, intelligente et lucide se ressent, elle n’omet pas les côtés moins glorieux de son caractère : une certaine distance qui peut s’apparenter à de la froideur, l’orgueil de son rang et, déjà, une tendance à la mélancolie.

 

Charlotte en costume ???, peinte par Winterhalter


   Maximilien, protagoniste essentiel dans la vie de Charlotte, occupe presque autant de place que son épouse dans l’ouvrage. Le lecteur comprend comment ce couple, très mal assorti car d’aspirations et de caractères opposés, vit et se débat pour garder la tête hors de l’eau. Charlotte, si elle donne le change dans ses lettres, n’en demeure pas moins désillusionnée assez rapidement sur le mari qu’elle s’est choisie.

Maintenant que les deux époux ont eu le temps de ses confronter l’un à l’autre, les disparités de caractère ressortent nettement : légèreté, versatilité et superficialité chez Maximilien, assiduité, constance et persévérance chez Charlotte.

   Si Mia Kerckvoorde a tendance à stigmatiser légèrement l’Impératrice Eugénie et son action politique, elle nous permet de mieux comprendre ce qui la porta à considérer Maximilien et Charlotte comme les candidats idéals pour régner sur le Mexique. Afin de mieux saisir les raisons qui poussèrent l’Empereur des Français à se lancer, il faut bien le dire, dans cette désastreuse aventure du Mexique, je conseille la biographie de Napoléon III par Eric Anceau (ma critique de ce livre ici !)

   La jeunesse de Charlotte permet aussi une plongée au cœur de l’histoire de la Belgique, ce tout jeune royaume qui aspire à se tailler une place face à ses puissants voisins. Des anecdotes très intéressantes émaillent la lecture : la description détaillée du trousseau de Charlotte (un régal !) est aussi l’occasion de découvrir l’histoire de la dentelle de Flandre, dont le succès se bâtit sur le travail des enfants, parfois dans des conditions déplorables. Rapport de 1856 :

Les enfants, enfermés en beaucoup trop grand nombre dans des locaux sans air et insalubres, sont penchés sur le carreau pratiquement sans arrêt de dix à quatorze heures par jour.

Deuxième acte : l’Empire du Mexique, un cadeau empoisonné

Mia Kerckvoorde restitue à merveilles les tergiversations autour de la proposition faite à Maximilien et Charlotte de coiffer la couronne du Mexique. Une couronne qui n’existe pas encore, un empire à construire… dans des conditions loin d’être favorables. L’aveuglement des principaux intéressés est flagrant. Si de multiples protagonistes de cette affaire affichent immédiatement un scepticisme naturel, Maximilien et Charlotte sont séduits dès le départ. Et peut-on le leur reprocher ? Le couple, qui végète depuis 6 ans dans sa somptueuse demeure de Miramar, trompé sur la réalité de la situation au Mexique, rêve de jouer un rôle sur la scène internationale.

En revanche, l’un comme l’autre manquent terriblement de clairvoyance. Ce n’est pas surprenant chez Maximilien qui, un peu naïf et détaché des réalités, n’est pas prêt à accepter qu’il n’est pas taillé pour une fonction aussi importante et difficile. Mais Charlotte ? Comment n’entrevoit-elle pas, elle qui est si perspicace, que l’entreprise est trop risquée et que son mari n’a pas les capacités d’un grand chef d’Etat ? Mystères de l’âme humaine…

Charlotte habillée pour l'hiver, dans une photographie de Disderi
Charlotte habillée pour l’hiver, dans une photographie de Disderi

 

   Pourtant, dès son arrivée, elle se montre lucide, et confie ses impressions dans une très longue lettre adressée à l’Impératrice Eugénie (la correspondance de Charlotte est d’autant plus agréables à lire que la jeune femme s’exprimait fort bien et avec beaucoup de style) :

D’après tout ce que j’ai vu, une monarchie dans ce pays-ci est faisable et répond aux besoins unanimes de la population ; cependant cela n’en reste pas moins une entreprise gigantesque, car il y a à lutter avec le désert, avec les distances, avec les routes, avec le chaos le plus complet.

   Maximilien aussi comprend aussitôt que la situation est fort différente de ce qu’on a bien voulu lui dépeindre. Malheureusement, il va se montrer incapable de réagir avec assurance, tact et promptitude. Léger, inconstant et indécis, il va très vite dévoiler aux yeux de tous son incapacité à gouverner.

Il était aussi dépourvu de la lucidité nécessaire pour apprécier la situation du pays, que de la force pour prendre les décisions que les faits imposaient.

   Mia Kerckvoorde restitue bien le désenchantement des troupes belges, qui débarquent dans un pays au climat hostile et profondément désorganisé. L’horreur de la sanglante bataille de Tacambaro est retranscrite avec maints détails, une boucherie du côté belge… Il est dommage cependant que les réactions de Charlotte, et même de Maximilien concernant cette tragédie n’apparaissent pas. Il est presque certain que l’Impératrice s’épancha à ce sujet dans son abondante correspondance. Peut-être les lettres n’ont-elles tout simplement pas été retrouvées ?


   Le lecteur est pris d’un profond sentiment d’injustice à l’égard du sort fait à cette femme, pleine de bonne volonté à son arrivée au Mexique, infiniment plus capable que son mari de tenir les rênes de l’Empire, pourtant victime de toutes les vexations. Son époux la tient à l’écart de sa vie privée, n’éprouvant aucun remord à savourer la compagnie de nombreuses maîtresses, à la vue de tous. En outre, non seulement Maximilien n’est pas capable de gouverner, mais encore empêche-t-il sa femme de le faire à sa place. Prenant ombrage de ses succès au cours de brèves Régences, il ne lui délègue plus aucun pouvoir. Quel dommage !

Troisième acte : la solitude d’une vie broyée par le destin

   Si Maximilien, par son comportement à l’égard de Charlotte, son incapacité à gouverner correctement, ses multiples maladresses, n’éveille pas la sympathie tout au long de l’ouvrage, le lecteur ne peut qu’être profondément bouleversé par sa fin tragique, rendue plus émouvante encore par les maints détails apportés par l’auteur sur sa captivité et son exécution.

   Le retour en Europe de Charlotte, partie quémander des secours, n’est d’aucun effet. Personne ne veut plus entendre parler de cette aventure vouée à l’échec. Pourtant, Charlotte a mis toutes ces forces et toute son énergie dans cette entreprise, et elle sent que tout s’écroule autour d’elle. Ces instants difficiles déclenchent les premiers signes d’une paranoïa dangereuse. Bientôt, même ses proches soutiendront qu’il s’agit de folie.

   Le lecteur est en droit de se demander si Charlotte fut véritablement atteinte d’une maladie mentale quelconque… L’enquête n’est pas assez poussée par l’auteur. Certes, elle est rapidement apparue comme psychologiquement instable. Mais si, après la mort de Maximilien, ses lettres ont perdu toute gaieté, elles ne dénotent cependant aucune folie. On peut penser que l’Impératrice Charlotte fut simplement une femme atteinte d’une profonde dépression après l’effondrement de tout ce en quoi elle croyait. La solitude imposée n’a fait qu’aggraver son état.

 

Charlotte en robe du soir, une magnifique crinoline noire dont les manches sont ornées d'engageantes. La coiffure très élaborée de la princesse est devenue sa marque de fabrique.
Charlotte en robe du soir, une magnifique crinoline noire dont les manches sont ornées d’engageantes. La coiffure très élaborée de la princesse est devenue sa marque de fabrique.

   En refermant cet ouvrage, le lecteur est pris d’un profond malaise. Une angoisse face au destin dramatique de cette femme, et le sentiment que la solitude qu’on voulut lui infliger pour la « guérir » ne fit au contraire qu’accentuer sa détresse et sa fragilité mentale. Ces années qu’elle passa recluse au sein de l’austère château de Bouchout furent surtout destinées à cacher aux yeux du monde une jeune femme broyée par le destin, dont on ne savait que faire, et qui rappelait de façon trop vive une aventure désastreuse dont personne ne voulait se souvenir. Sur les dernières très longues années de sa vie brisée, nous ne savons presque rien. C’est un voile de mystère qui entourera certainement à jamais ce personnage malmené par l’Histoire…

∫∫  Ce qu’il faut retenir ! ∫∫

Procurez-vous Charlotte : La Passion et la Fatalité, de Mia Kerckvoorde

Points positifs

♥ Des anecdotes enrichissantes sur l’histoire de la Belgique.

♥ La personnalité de Charlotte, notamment son intelligence et sa perspicacité, finement restituée par l’auteur.

♥ L’aventure du Mexique très bien détaillée : intéressante démonstration du contraste entre les aspirations d’un peuple et l’idée que se fait Maximilien de sa nouvelle tâche.

♥ L’attention portée à embrasser le point de vue de Charlotte, et à comprendre comment elle vécu sa vie de couple et l’aventure du Mexique.

Points négatifs

♠ L’Impératrice Eugénie légèrement stigmatisée : je conseille sa biographie par Jean des Cars pour mieux apprécier ce personnage souvent injustement vilipendé  (Eugénie, la dernière impératrice : Ou les larmes de la gloire)

 Peu de débats engagés sur la folie supposée de Charlotte, et peu de détails sur sa longue fin de vie au château de Bouchout.

Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à commenter, partager, et soutenir le blog sur Tipeee !

image-fin-articles

Laissez un commentaire !