Corisande, maîtresse et confidente d’Henri IV

   Ah, les fameuses conquêtes d’Henri IV ! Paysannes ou filles d’aubergistes, bourgeoises ou nobles, passades ou maîtresses officielles… Elles sont légions. Corisande occupe, dans cette liste, une place à part. Refusant toujours le statut de favorite, elle fut l’unique maîtresse de Henri à l’aimer uniquement pour lui-même.

   C’est la première grande histoire d’amour de celui qui n’est encore que Roi de Navarre. La seule qui fut réciproque, dans sa quête éperdue d’affection. De leurs amours subsiste le plus beau des témoignages : une correspondance régulière d’une incroyable qualité.

 

Riche héritière

Le futur Henri IV vers 1672 au moment de son mariage avec Margot
Le futur Henri IV vers 1672 au moment de son mariage avec Margot

   Née au château d’Hagetmau en 1555, Diane d’Andoins, de son vrai nom, est issue d’une illustre et riche famille de Béarn et de Gascogne.

   Elle passe son enfance dans le château de Nérac, propriété des Rois de Navarre, où elle joue avec le prince Henri, le futur Henri IV, et sa sœur Catherine.

   Elle devient comtesse de Guiche en épousant Philibert de Gramont, fils d’un puissant seigneur, le 16 août 1567. Les épousailles sont célébrées dans le château de Pau, l’un des fleurons du royaume de Jeanne de Navarre. Ses enfants, Henri et Catherine, assistent au mariage.

   Henri, devenu Roi de Navarre le 9 juin 1572, épouse Marguerite de Valois, fille de Catherine de Médicis, le 18 août de cette même année. Les noces sont suivies du massacre de la Saint-Barthélemy, et le Roi de Navarre est gardé à la Cour, sous surveillance : il parvient à s’enfuir en 1576.

   Car oui, c’est l’époque terribles des guerres de religion. Catholiques et protestants se livrent un combat de chaque instant. Un jeu de conquêtes, pour assurer sa sureté, désastreux pour le pays. Des traités succèdent aux prises de villes, qui laissent la place à de nouveaux traités. Tout est perpétuellement à recommencer.

   Une guerre sans fin, dans laquelle Henri ne reste pas inactif.

Amie de la princesse Catherine

   Des dissensions apparaissent rapidement dans le couple Henri/Marguerite. Il papillonne de femme en femme, de Mlle de Rebours à la « belle fosseuse », tandis que son épouse entretient l’amour de quelques chevaliers servants qui deviennent ses amants.

   En 1582, Margot rentre à Paris auprès de sa mère et de son frère Henri III. Le Roi de Navarre est bien décidé à prendre un peu de repos. Il arrive au château de Pau le 5 mai 1582, retrouvant sa sœur Catherine. Surprise : elle est en compagnie de son amie d’enfance, Diane d’Andoins. Les deux femmes ne se quittent plus.

   Diane est veuve depuis deux ans. Philibert de Gramont, touché par un boulet de canon au siège de La Fère, succombe à ses blessures en 1580. A vingt-six ans, Diane se retrouve seule avec deux enfants, un garçon et une fille.

   Elle vit somptueusement dans son château d’Hagetmau, « au cœur de ses riches terres de Chalosse ». Surtout, elle se lie d’une amitié indéfectible avec la princesse Catherine de Navarre. Elle est protestante, Diane est catholique ? Qu’importe, elles s’apprécient.

Un peu plus âgée que la princesse de Navarre, Diane s’est vite reconnu avec elle, malgré la différence de religion, bien des traits communs, l’amour des lettres et de la musique, le goût de la conversation et de la danse.

Catherine de Bourbon, soeur cadette d'Henri IV, par Amélie de la Noue Cordelier - Musée du château de Pau
Catherine de Bourbon, soeur cadette d’Henri IV, par Amélie de la Noue Cordelier – Musée du château de Pau

Corisande

Détail d'un portrait supposé de Corisande
Détail d’un portrait supposé de Corisande

   Diane d’Andoins, c’est un sacré personnage. Qu’elle est altière et dominatrice, cette jeune veuve !

   Belle ? Pas franchement. Son nez est trop plat, son front bien trop grand et bombé. Mais, grande et mince, pas encore envahie pas l’embonpoint, sa silhouette est élancée. Sa chevelure noire met davantage en valeur son « incomparable » teint de lys. Sur son visage rond brillent deux yeux couleur pers : un regard franc et insistant, presque envoûtant.

   Femme accomplie, raffinée et dotée d’une forte personnalité, Diane est férue de romans chevaleresques. C’est aussi une grande amie de Montaigne.

  D’ailleurs, elle s’est choisi un nouveau prénom, celui de Corisande. C’est le nom de l’héroïne de l’Amadis de Gaule. Elle rêve à l’amour courtois, celui d’un chevalier servant qui fera tout pour la mériter, un héros vainqueur qu’elle encouragera dans ses ambitions… D’amant d’une nuit, elle ne veut point.

   Henri, qui courtise depuis son adolescence les « jolis minois et les esprits un peu vides », n’est pas habitué à ce genre de femme. Il est fasciné. Ils se jaugent, ils s’apprécient, et Henri repart vingt jours plus tard sans que Corisande ne se soit donnée à lui. L’année suivante, elle devient sa maîtresse.

   C’est en effet le 20 janvier 1583 qu’Henri vient pour la première fois au château de Hagetmau, propriété de la jeune veuve. Il y soupe… et y dort. A partir de cette date, il y fait des séjours très fréquents, longs parfois de plusieurs jours.

 

Des manières et du respect

   C’est une relation bien particulière qui commence. Car les deux amants ne se voient guère. Henri guerroie constamment, parcourt le pays à cheval, sans cesse en mouvement. Corisande l’attend.

Jamais elle n’acceptera de suivre le roi dans les camps et les garnisons comme une belle captive, ainsi que fera Gabrielle d’Estrées. C’est Henri qui se déplace s’il veut la voir (…)

   Il se présente au château d’Hagetmau lorsqu’il en a l’occasion, multipliant les allées et venues, dérobant à ses longues chevauchées quelques nuits d’amour.

   Corisande tient à être traitée avec respect. En public, Henri n’est autorisé qu’à lui baiser galamment les mains. Il ne se permet plus de « privautés soldatesques » comme il en avait l’habitude. « Plus de mains paillardement plaquées sur la poitrine en fin de banquet » !

   Henri ose demander à Corisande de venir s’installer à Nérac, où réside toute la cour de Navarre. Il essuie un refus catégorique. On ne la verra jamais vivre comme une maîtresse officielle et entretenue ! Henri se range à sa décision… On murmure que le prince a été ensorcelé.

Comment fait-elle, cette femme de bonne maison, pour tourner et remuer le prince comme elle veut, lui qui est accoutumé de n’en faire qu’à son humeur ?

   Lorsque Marguerite revient à Nérac partager la vie d’Henri, Corisande témoigne de sa jalousie dans une lettre qui ne manque pas de piquant :

Je vous mets en garde, mon petiot ! Si par malheur vous aviez envie de remplir vos devoirs d’époux, craignez d’avoir à légitimer un enfant qui pourrait être né de quelque nouvelle tocade de votre femme !

Portrait d'après François Clouet de la Reine Margot, épouse d'Henri de Navarre futur Henri IV (conservé à Blois)
Portrait d’après François Clouet de la Reine Margot, épouse d’Henri de Navarre futur Henri IV (conservé à Blois)

Une correspondance unique

   En réalité, Corisande est bien davantage qu’une maîtresse. Elle cherche avant tout à conquérir l’estime de Henri, le pousser à faire de grandes choses. Elle devient une amie, une conseillère. Leur correspondance, qui entretient aussi la flamme, le prouve. Avec affection, d’une façon presque maternelle, elle appelle Henri son « Petiot », expression qu’il reprend avec plaisir, comme dans cette lettre de mai 1586 :

Mon cœur, souvenez-vous toujours de Petiot, certes sa fidélité est un miracle. (…) Aimez-moi plus que vous-même.

   Henri s’épanche dans un style vif, alerte, frais et parfois poétique, d’une qualité épistolaire indéniable. Il lui raconte tout, lui confie ses doutes, ses joies, ses peines. Il lui décrit les paysages qu’il travers, l’évolution des maladies qui le surprennent, les relations avec ses hommes, les moindres détails de sa vie quotidienne. Il ne lui cache rien de ses projets politiques, lui parle même des champs de bataille et de la vie militaire, ce qu’il ne fera jamais avec ses autres maîtresses.

Il veut communiquer toutes ses émotions à Corisande, la prenant comme témoin et même à partie.

   Elle le rassure et le stimule comme personne. Henri boit avidement ses conseils, dont elle n’est pas avare. Ainsi lui écrit-elle en 1585, année qui voit aussi leurs derniers instants ensemble longs de plusieurs jours :

N’oubliez rien qui puisse servir à votre conservation et à votre grandeur, et, si vous êtes forcé de courir une malheureuse fortune, faites voir à vos serviteurs et à vos ennemis un visage constant et assuré au milieu de vos désastres.

Henri IV par l'école française du début du XVIIème siècle - Musée du château de Pau
Henri IV par l’école française du début du XVIIème siècle – Musée du château de Pau

   Perpétuellement en guerre, Henri trouve le temps de lui répondre, terminant toujours ses lettres par des démonstrations de son amour :

Ah, que je me languis de vous, mon âme ! Tenez-moi toujours en votre bonne grâce… Votre esclave vous adore violemment. Croyez bien que ma fidélité est blanche et hors de tache…

   Quel beau mensonge ! Si Corisande a la privauté absolue de ses confidences, elle n’est pas la seule à profiter de ses caresses. A La Rochelle, Henri la trompe notamment avec une jeune fille de seize ans, Esther Imbert. Il la met enceinte d’un fils, Gédéon, qui meurt au bout de quelques mois, en novembre 1588.

Sans doute, Corisande considéra-t-elle cette liaison comme une simple passade, car on ne voit pas qu’elle s’en soit formalisée outre mesure.

   D’autant que c’est à elle que Henri confie sa peine à la mort de son fils, par quelques phrases touchantes :

Je suis fort affligé de la perte de mon petit qui mourut hier. A votre avis, ce que serait d’un légitime ? Il commençait à parler.

Informatrice et confidente

   Corisande l’aime, son Henri, son héros qu’elle voit triompher des obstacles les uns après les autres… Si ses faveurs avaient été intéressées, aurait-elle fourni à son amant, sans discuter, de l’argent et des hommes, pour lui permettre de soutenir sa campagne contre La Ligue ? Certainement pas.

   C’est aux pieds de sa chère maîtresse qu’il dépose les drapeaux de l’ennemi vaincu à Coutras, en octobre 1587. Cette même année, la flamme amoureuse d’Henri vacille. Lui même prématurément vieilli, il ne trouve plus à Corisande, un peu empâtée, les charmes qu’il peut trouver auprès de jeunes amantes. Les 2 et 3 décembre 1587 sont leurs dernières nuit partagées.

   Mais elle reste l’amie indispensable en qui il a confiance, qui apaise son esprit, et leur correspondance ne se tarit pas pour autant. Elle lui sert aussi d’informatrice, lui raconte tout ce qu’il se passe en Béarn, et veille sur sa sœur Catherine, dont elle est toujours aussi proche.

   Plus que jamais, elle recueille ses impressions. De Nérac, le 8 mars 1588, il lui écrit, tiraillé entre ceux qui appellent sa conversion au catholicisme et ceux qui souhaitent sa fidélité à la religion protestante :

Si je n’étais huguenot, je me ferais Turc. Ha ! Les violentes épreuves par où l’on sonde ma cervelle ! Je ne puis faillir d’être bientôt ou fou ou habile homme.

   Pourtant fervente catholique, Corisande craint La Ligue. Elle conseille la prudence à son héros : « Je les hais plus que la mort… Si vous m’aimez, prenez bien garde à vous. ». Le 22 décembre 1588, il lui écrit : « Il y a deux choses dont je ne douterai jamais : de vous, de votre amour et de sa fidélité ».

   Henri avoue parfois à Corisande des pensées fort peu chrétiennes ! Ainsi, en 1589, après lui avoir confié ses impressions sur l’assassinat des Guises par Henri III, il appelle ouvertement la mort de sa femme Marguerite, et de Catherine de Médicis :

Je n’attends que l’heure d’ouir dire que l’on aura envoyé étrangler la feue reine de Navarre. Cela, avec la mort de sa mère, me ferait bien chanter le cantique de Séméon !

Derniers feux

   En 1589, le Roi de Navarre se dit encore lié à elle « d’un lien indissoluble ». Mais en 1590, Corisande ne se fait plus d’illusion sur leur relation.

  En marge d’une lettre qu’elle reçoit de Henri, officiellement héritier du trône de France, et qui se termine par « Mon cœur, aimez-moi toujours comme vôtre car je vous aime comme mienne », elle trace ces mots désabusés : « Vous n’êtes à moi, ni moi à vous ».

A l’heure où il accède à la destinée qu’elle a rêvée pour lui, leur union spirituelle n’est plus qu’un souvenir.

   A la fin de l’année 1590, Henri lui écrit l’une de ses dernières lettres d’amour : « Aimez-moi comme celui qui ne cessera jamais de volonté envers vous ; c’est assez dit, je baise un million de fois vos beaux yeux ». En 1591, au début du blocus de Paris, Henri se confie encore :

Dieu me donne la paix, que je puisse jouir de quelques années de repos. Certes, je vieillis fort. Il n’est pas croyable les gens que l’on met après moi pour me tuer, mais Dieu me gardera.

   Leur correspondance épistolière cesse presque totalement en 1592, Henri étant alors tout à ses amours avec Gabrielle d’Estrées.

Henri IV au siège de Paris - détail d'une peinture du XIXème siècle, collections du château de Versailles
Henri IV au siège de Paris – détail d’une peinture du XIXème siècle, collections du château de Versailles

   On se demande bien comment, après avoir goûté aux charmes de Corisande, il peut se contenter de cette belle fille qui manque de panache et d’esprit. Celle qui sera « presque Reine » fait pâle figure en comparaison !

   Incontestablement, cette correspondance de presque dix ans avec Corisande a donné des ailes à Henri de Navarre. Il a puisé dans ses lettres l’énergie nécessaire pour vaincre et triompher. Sans Corisande, y-aurait-il eu un Henri IV ? Il est permis d’en douter… Elle reste d’ailleurs la fidèle amie de Catherine de Navarre jusqu’à sa mort en 1603, et celle du Roi jusqu’à son brutal assassinat en 1610.

 

Sources

♦ Henri IV, de Jean-Pierre Babelon

♦ Henri IV, les dames du Vert Galant, de Michel de Decker

♦ Lettres d’amour 1585-1610 : J’ai tellement envie de vous

♦ Henri IV, Lettres d’amour et écrits politiques, de Nelly Labere

♦ Corisande d’Andoins, comtesse de Guiche et dame de Gramont , de Jean de Jaurgain

 

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