François Cabarrus, un corsaire aux finances – Thérèse Charles-Vallin

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Portrait de François Cabarrus conservé au Musée Basque et de l'histoire de Bayonne
Portrait de François Cabarrus conservé au Musée Basque et de l’histoire de Bayonne

 

  Cabarrus. Un nom bien injustement méconnu. Il s’agit pourtant du nom de jeune fille de la célèbre Thérésia Tallien, héroïne de Thermidor, belle « Merveilleuse » sous le Directoire et grande amie de la future Impératrice Joséphine. Elle évoque chez certains le faste et l’exubérance de la société post-révolutionnaire, chez d’autres la beauté et l’esprit d’une femme affranchie des contraintes de son temps.

   Son père en revanche, François Cabarrus, est tombé dans l’oubli. Pourtant, quelle vie fascinante, riche en rebondissements ! Celle d’un financier visionnaire, bouillonnant d’idées, à une époque de profonds bouleversements dans toute l’Europe.

  Thérèse Charles-Vallin, sa descendante, nous relate les aventures d’un personnage éclairé, qui mérite de retrouver sa place dans l’Histoire.

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L’énergie d’un homme brillant

   Français d’origine, descendant de corsaires, vif et curieux de tout, intelligent, indépendant… Voilà l’image que l’auteur nous donne de François Cabarrus dès les premières pages, un jeune homme qui semble promis à un glorieux avenir. Il s’attache très vite à l’Espagne, où sont implantés de nombreux membres de sa famille, mettant au service de ce pays son incroyable personnalité.

   Le lecteur ne peut qu’être frappé par sa force de caractère, sa volonté de prendre coûte que coûte sa vie en main. Il fait preuve d’une impressionnante capacité à se débrouiller par lui-même et à prendre des initiatives. Cela débute dès son plus jeune âge, par un mariage décidé sur un coup de tête et avec une jeune fille que son père n’a pas choisie. Puis tout s’enchaîne très vite, un rythme effréné qui transparaît dans le style de l’auteur, par ailleurs très accessible.

   Nous découvrons un homme au jugement sûr, qui sera l’un des premiers à prophétiser l’ascension de Napoléon Bonaparte. Alors que le Directoire se débat dans une situation inextricable, il écrit dès janvier 1798 au favori de la Reine d’Espagne, Godoy (avec qui il entretient une relation faite d’un mélange détonnant de confiance et de suspicion) :

L’unique espérance est Bonaparte qui, à ses talents militaires, joint tous les dons nécessaires pour gouverner les hommes et qui est le plus pur et le plus grand de tous ceux qu’à produit la Révolution.

Homme d’affaires, philosophe et économiste

   Les relations de François Cabarrus avec des personnages hauts placés, dont le Roi Charles III d’Espagne lui-même, et une énergie sans faille lui font grimper très vite les échelons dans le négoce, le commerce et la finance. Il réussit à mettre sur pied un système viable de circulation de papier monnaie, véritable révolution pour l’Espagne. Pari dangereux, car l’expérience John Law en France n’a pas laissé de bons souvenirs ! Cabarrus a l’intelligence de jouer sur les grandes différences entre les deux systèmes, afin de prouver que les résultats seront, eux aussi, dissemblables. Et ils le sont : la banque Saint-Charles d’Espagne est une grande réussite.

   Faisant preuve d’ingéniosité et d’un remarquable sens des affaires, conjugués à une grande clairvoyance, il se hisse rapidement à la tête d’une fortune considérable. L’occasion est donnée de se rendre compte à quel point les loges maçonniques étaient courues à l’époque, et comment elles pouvaient ouvrir les portes de la félicité à leurs membres les plus éminents.

   L’auteur retrace consciencieusement la pensée économique, sociale et politique de François Cabarrus. Un esprit moderne et imprégné des Lumières, de Rousseau, de Locke et de Montesquieu. L’impôt progressif sur les revenus, l’éducation gratuite, accessible et laïque pour tous, la circulation de la monnaie, la suppression des privilèges héréditaires pour la noblesse si celle-ci manque à ses devoirs, une meilleure prise en compte de l’hygiène publique…. Des concepts novateurs et résolument modernes, que Thérèse Charles-Vallin analyse sans manquer d’en faire ressortir les limites, dans le contexte extrêmement difficile de l’époque.

   La mort de Charles III d’Espagne, le protecteur de Cabarrus, laisse les mains libres à tous les détracteurs du financier, qui tentent par tous les moyens de le faire tomber, cherchant les failles du système. Victime de la jalousie des uns, de la mauvaise foi des autres, qui ne supportent pas son succès, François Cabarrus est emprisonné. Trois années durant lesquelles sa santé s’altère considérablement…

Une vie intime bien obscure

  J’aurais aimé en savoir un peu plus sur les rapports qu’entretenait François Cabarrus avec sa femme et ses enfants. On apprend que le fond de son caractère est assez misogyne (ce qui ne l’empêche pas d’être un grand séducteur !), mais on reste sur notre faim concernant sa vie intime.

   Que devient Madame Cabarrus durant les années d’emprisonnement de son mari ? Que fait-elle de son temps ? A-t-elle une importance quelconque dans sa vie ? Nous savons seulement qu’il se sépare d’elle au moment de son éloignement de Madrid et de la Cour (exil qui durera tout de même dix années). De même, pourquoi François et sa jeune épouse ne se soucient pas davantage de leur fille aînée Thérésia, la laissant aux bons soins d’une nourrice à la campagne ? Lui rendent-ils au moins visite de temps à autre ? Et quels rapports entretient Cabarrus avec ses deux fils ? Des questions qui restent parfois sans réponse.

  Oh délicieuse surprise ! Thérèse Charles-Vallin évoque un éventuel complot dans lequel trempe François Cabarrus, sa fille et son gendre. Un secret absolu, selon lequel Thérésia Cabarrus aurait fait évader le Dauphin Louis XVII de sa prison du Temple pour le conduire en Espagne. Voilà qui met l’eau à la bouche. Il est dommage cependant que cette hypothèse ne soit pas approfondie. On aimerait en savoir davantage ! Les mordus de « l’énigme Louis XVII » resteront sur leur faim !

 

Thérésia Cabarrus, Madame Tallien, peinte par Marie-Geneviève Bouliar
Thérésia Cabarrus, Madame Tallien, peinte par Marie-Geneviève Bouliar

   En revanche, les relations du financier avec ses amis, ses protecteurs, ses associés ou encore ses « maîtres » de l’heure, sont très bien retranscrites. Il en eut de nombreux, plus ou moins fidèles, bien entendu…


Le point de vue de l’Espagne

   Au delà de son histoire personnelle, François Cabarrus fut surtout, grâce à son intelligence pénétrante, un formidable acteur de cette période troublée, qui va de la Révolution française à l’épopée napoléonienne.

   A travers les impressions et les rapports de François Cabarrus, le lecteur revit d’une toute autre manière un pan entier de l’Histoire, se rangeant du côté de l’Espagne.

   François Cabarrus, malgré toute sa bonne volonté, ses idées intelligentes (il est aussi doué en finance et en commerce qu’en agriculture et en science) et son énergie inépuisable, se heurte à une Espagne impossible à réformer et à moderniser.

   Sa relation avec Joseph Bonaparte, en qui il croit et qu’il essaie de conseiller de son mieux, démarre sous les meilleurs hospices. Malheureusement, la politique de Napoléon l’empêche de réaliser les grands desseins qu’il entrevoit pour son pays d’adoption. Ce chapitre est particulièrement intéressant. Le lecteur comprend ce qu’endure l’Espagne, ses souffrances lorsqu’elle doit subir les guerres napoléoniennes destructrices. La volonté de l’Empereur, rebelle à toute forme de compromis, est d’assujettir définitivement le pays.

   Napoléon n’avait pas compris que chez les Espagnols, le sentiment national l’emporterait toujours sur le reste. Chose surprenante de la part d’un homme qui s’est hissé au sommet du pouvoir grâce à ses impressionnantes connaissances sur les peuples. L’enlisement en Espagne fut une grave erreur de sa part, qui plus est une menace permanente pour son Empire (colosse aux pieds d’argile) et, surtout, un désastre politique, économique et social pour les espagnols. Voilà qui laisse songeur…

∫∫  Ce qu’il faut retenir ! ∫∫

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Points positifs

♥ La découverte d’un personnage oublié par l’Histoire, pourtant acteur d’une période fondamentale

♥ Ecriture fluide, style très léger, facile à lire et à comprendre. Une biographie idéale pour ceux qui souhaitent se familiariser avec un personnage à la vie trépidante, sans être submergés de détails.

♥ Les guerres napoléoniennes vécues du côté de l’Espagne… Une toute autre vision des évènements.

♥ Immersion dans un univers rarement approché, celui du négoce et de la finance, mais aussi de l’agriculture.

Points négatifs

♠ Manque d’informations concernant la vie familiale de François Cabarrus.

Quelques questions qui restent en suspens, notamment le complot visant à sauver le Dauphin Louis XVII !

 

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