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Gabrielle d’Estrées : le cher ange d’Henri IV

   Gabrille d’Estrées apparaît souvent dans l’Histoire comme le seul véritable amour d’Henri IV, une belle jeune fille séduite par l’homme et entièrement désintéressée, fauchée à vingt-six ans par la mort. Non seulement Henri connut, avant et après elle, d’autres amours passionnels, mais encore fut-elle loin d’être l’ingénue dépourvue d’ambition uniquement poussée par sa famille. Il est vrai en revanche que son quotidien aux côtés du roi pendant plus de huit ans fut celui d’une reine, reine qu’elle aurait pu réellement devenir si le sort ne s’en était pas mêlé…

 

Un coup de foudre… non réciproque

   1590 est une année noire pour Henri IV. Attaqué sur tous les fronts par les Espagnols et le duc de Savoie qui soutiennent La Ligue, il peine à reconquérir Paris, ville sans laquelle il ne peut légitimer son pouvoir. En septembre, il est obligé de lever le siège de la ville. Les nouvelles de province ne sont pas bonnes non plus. Le bénéfice des grandes victoires d’Arques et d’Ivry semble déjà perdu. Henri ne se décourage pas, ce n’est pas dans son caractère. Mais son entourage remarque une forme de mélancolie qui le ronge. Pour ne rien arranger, ce grand amateur de femmes n’en a alors plus aucune dans sa vie. Il vit séparé de son épouse légitime, la reine Margot, depuis de nombreuses années et son amour pour Corisande, la première femme qui compta réellement pour lui, s’estompe progressivement.

   Au mois de novembre, l’écuyer du roi Roger de Bellegarde décide de distraire son maître en lui faisant la description alléchante d’une jeune plante d’à peine dix-sept ans qu’il vient de rencontrer et qu’il aimerait épouser : Gabrielle d’Estrées. Curieux, le roi demande à voir la belle. Bellegarde l’emmène alors avec lui au château de Cœuvres, situé à une vingtaine de kilomètres de Soissons, où réside sa conquête.

henri iv par un peintre anonyme chateau de pau
Henri IV par un peintre anonyme – Château de Pau

   Erreur fatale ! A la vue de la belle, le cœur d’Henri s’enflamme. C’est le coup de foudre. Il ne doute pas qu’elle accepte de devenir sa maîtresse. Or Gabrielle, tout à fait séduite par Roger de Bellegarde et ravie de sa visite impromptue, ne prête nullement attention au roi qui, conquis, revient la voir le lendemain, puis les jours suivants. Gabrielle finit par comprendre qu’elle a un nouveau soupirant. Mais voilà, au physique comme dans les manières, il ne lui plaît guère. Elle le trouve même franchement laid et ne s’en cache pas. Il est vrai qu’à trente-sept ans, après des années passées à cheval dans les campagnes, le roi de France est prématurément vieilli. Il n’a pas la grâce ni la jeunesse insolente de Bellegarde, assurément l’un des hommes les plus brillants et les plus séducteurs de son entourage.

   Henri tente plusieurs approches… sans succès. Il n’a pas l’habitude qu’on lui résiste mais ne peut rivaliser avec son écuyer. Terriblement jaloux, il lui fait une scène. Bon courtisan, Bellegarde s’efface mais Gabrielle continue à tenir tête au roi, furieuse de voir son avenir avec Roger partir en fumée. Elle accepte même que d’autres jeunes hommes viennent lui faire leur cour. Qui est cette insolente suffisamment sûre d’elle pour repousser ainsi les avances d’un roi ?

 

Un destin tout tracé…

   La galanterie (la débauche), est un mode de vie affiché par les femmes de la famille. La grand-mère de Gabrielle a été la maîtresse du pape Clément VII. Sa mère, Françoise Babou de La Bourdaisière, multiplie les amants. Elle et ses six sœurs sont surnommées les « sept péchés capitaux », c’est dire… Quant à sa tante, Isabeau Babou, bien que mariée à un M. Sourdis, elle prend pour amant le comte de Cheverny.

  En 1584, Françoise Babou de La Bourdaisière s’éprend d’un jeune marquis auvergnat et quitte définitivement le foyer conjugal, abandonnant ses sept enfants, dont Gabrielle, née en 1573. Quatre ans après le départ de sa mère, la jeune fille se retire avec Diane, sa sœur aînée, dans le château familial de Cœuvres : elle est âgée de quinze ans. Tandis que leur père, Antoine d’Estrées, réside plus au sud à La Fère, les frères et sœurs sont élevés par leur tante et son amant Cheverny. Gaie et spontanée, Gabrielle explore à cheval les paysages sauvages dont elle ne se lasse pas. 

   Très tôt, elle attire les hommes comme des mouches. Grande blonde bien en chair mais à la taille fine, la peau très pâle et les yeux d’un bleu céleste, les sourcils bien dessinés et le nez un peu aquilin, Gabrielle est l’incarnation de la beauté féminine telle qu’on l’entend à cette époque. On dit qu’elle perd rapidement sa virginité et que le cardinal de Guise et le duc de Longueville sont passés bien avant Roger de Bellegarde… Quoi qu’il en soit, elle pâtit très jeune d’une réputation sulfureuse. Avec une famille pareille, pouvait-il en être autrement ?

Portrait présumé de Gabrielle d'Estrées par l'école de Fontainebleau
Portrait présumé de Gabrielle d’Estrées par l’école de Fontainebleau

 

« Je baise vos beaux yeux un million de fois »

   Le clan d’Estrées-Sourdis compte bien se servir du charme qu’opère Gabrielle sur le roi pour avancer ses pions. Mais la belle s’entête à refuser les avances du monarque. Son père, sa tante et ses oncles se réunissent alors d’urgence pour la faire changer d’avis. Gabrielle a beau tempêter, bouder, pleurer, elle ne peut rien face à un clan dévoré d’ambition. Elle accepte de devenir la maîtresse du roi. Ravi de la conclusion de l’affaire et aveuglé par la passion, Henri ne voit pas que l’ambition de sa famille dicte l’amour subi de sa nouvelle conquête.

   La beauté et la fraîcheur de sa maîtresse, plus jeune que lui de presque vingt ans, ravivent l’ardeur du monarque. Surtout, il retrouve sa capacité unique à savoir tirer parti de toutes les situations et se lance à nouveau avec fougue dans la reconquête de son royaume. Pour pouvoir profiter à loisir de sa maîtresse lorsque sa vie militaire lui laisse un peu de répit, il décide de la marier : curieuse coutume du temps qui veut qu’un puissant seigneur choisisse un chandelier pour égarer les soupçons et garder un secret… de polichinelle ! L’élu est le sieur Liancourt, qui gagne aussi pour le récompenser de sa complaisance la terre de Falvy.

   Lorsqu’il est contraint de se séparer de sa dulcinée, Henri se déplace en transportant des portraits d’elle. Très habile avec les mots, il lui envoie des lettres magnifiques ponctuées de déclarations d’amour : « Si à toutes heures m’était permis de vous importuner […] je crois que la fin de chaque lettre serait le commencement d’une autre », « Je baise vos beaux yeux un million de fois » ou encore « Soyez glorieuse de m’avoir vaincu, moi que ne le fut jamais tout à fait que de vous ». Elle est son « bel ange » ou sa « chère souveraine ». Il s’inquiète dès qu’il n’a pas de réponse de sa part, insiste pour qu’elle vienne le rejoindre. Bientôt, elle le suit dans ses opérations militaires comme le fera plus tard la Montespan avec Louis XIV.

   Le roi s’assure qu’on réserve tous les honneurs à sa maîtresse. Lorsqu’il peut enfin faire son entrée solennelle dans Paris le 15 septembre 1594 après avoir abjuré la religion protestante, elle fait partie du cortège. Présence féminine choquante car Gabrielle s’expose comme une sultane :

Le roi est acclamé avec vigueur mais la litière qui le précède laisse les badauds songeurs. S’offrant libéralement aux regards de la foule, languissamment étendue dans la litière, toute ruisselante de perles et de diamants, sa robe de satin noir houppée de blanc somptueusement répandue, Gabrielle d’Estrées fait figure de belle captive traînée au triomphe de son Alexandre. Même dans le Paris des Valois on n’avait jamais vu cela.

Gabrielle vers 1599 pierre noire et sanguine par Daniel Dumoutier
Gabrielle vers 1599 par Daniel Dumonstier – Pierre noire et sanguine

   Durant toutes ces années, Gabrielle ne perd pas le nord. Aussi ambitieuse que son clan, elle s’est très vite accommodée de sa nouvelle position. Lorsqu’Henri est loin, elle s’amuse avec des amants, parmi lesquels… Roger de Bellegarde !

   Docile la plupart du temps, elle répond aux lettres du roi et se montre d’autant plus complaisante à satisfaire ses désirs que si en 1590 l’autorité du roi était encore loin d’être assise, la fortune à présent lui sourit. À défaut d’aimer l’homme, elle admire le monarque et sa clairvoyance. Une certaine affection naît aussi avec le temps. La prise de Paris ayant entraîné des ralliements en cascade, la belle compte bien tirer tous les avantages possibles du statut de favorite d’un monarque qui semble voué à un avenir radieux.

 

La « putain » presque reine

   Gabrielle prend une place de plus en plus importante dans la vie du roi, celle d’une épouse. Fou amoureux, il ne peut s’en passer. Il l’embrasse sur la bouche en public et reçoit les courtisans au lit, sa maîtresse lovée contre lui. Elle fait son bonheur mais représente aussi une faiblesse car sa passion lui fait commettre des folies et des maladresses politiques. Le luxe tapageur dont il entoure en permanence cette femme qui n’est pas la reine scandalise le peuple.

Elle le suivait partout en litière ou quelquefois montée sur une haquenée parée d’un riche caparaçon, portant un mouchoir d’or à son nez pour ne pas être incommodée des mauvaises odeurs.

   Henri comble sa maîtresse de présents. Sa pension passe de 400 écus à 500 écus puis 1 000 écus par mois. Des brevets divers lui sont accordés très souvent : 2 000 écus en 1595, même somme l’année suivante à laquelle s’ajoute un « remboursement » de 5 000 écus, etc. Elle apparaît toujours souverainement parée, croulant sous les bijoux somptueux. Henri lui accorde le titre de marquise de Montceaux, lui offrant le magnifique château du même nom qui a appartenu à Catherine de Médicis.

Rien n’est plus important pour la marquise de Montceaux que son ascension sociale […] Elle entasse argent, terres, châteaux et fiefs titrés pour tenter d’égaler les dames les plus puissantes de la noblesse française. Son domaine s’étend régulièrement, mais sa boulimie ne s’apaise pas.

le chateau de montceaux au debut du 17eme siecle
Le château de Montceaux au début du XVIIème siècle

   Une Cour se constitue autour d’elle et de la sœur de son amant, Catherine de Bourbon, qui la déteste mais ne fait aucun scandale par amour pour son frère. Gabrielle sait parfaitement jouer avec les courtisans, servant l’intérêt auprès du roi de ceux qui peuvent lui être utiles. Catholique, elle protège et rassure les protestants sur ses intentions pour les mettre dans sa poche. C’est elle qui dispense les faveurs. Son pouvoir ne cesse de croître. Bien que prodigieusement ambitieuse, Gabrielle ne manque pas de bon sens et prodigue parfois au roi des conseils avisés qui l’empêchent de commettre des impairs.

   Les années passant, elle tient véritablement le rôle d’une souveraine. Elle loge dans l’appartement des reines au Louvre, dispose d’un aréopage de serviteurs et de dames de compagnie et se prête au jeu du lever et du coucher publics. Henri la fait même peindre en Diane pour décorer Fontainebleau et fait graver son profil sur une médaille, faveur suprême, en 1597. Le chiffre H-G, Henri-Gabrielle, fleurit sur toutes les façades des résidences royales.

    Si l’hostilité de Catherine lui importe peu, Gabrielle s’inquiète en revanche de la haine du peuple à son égard. Les pamphlets fleurissent. On la traite de « putain », d’« impudique garce » et, lorsqu’Henri la fait duchesse de Beaufort, de « duchesse d’Ordure ». La jeune femme prend peur. Elle insiste pour que son amant lui procure une garde rapprochée. Henri accepte de l’entourer de ses meilleurs hommes pour la sécuriser lorsqu’elle voyage.

   L’amour d’Henri ne faiblit pas. Comment expliquer cette constance de la part d’un homme volage prompt à succomber aux charmes de toutes les belles qui croisent sa route ? Comment réussit-elle, contrairement à toutes celles qui l’ont précédée, à conserver sa place ? Grâce au magnétisme indéniable qu’elle exerce sur lui, à son caractère tranquille mais aussi aux enfants qu’elle lui donne.

 

Les bâtards légitimés

   Le 7 juin 1594, Gabrielle donne naissance à un fils, César. Jusqu’à présent, le roi n’a eu que des enfants qui sont morts à la naissance ou en bas âge, ou alors qui ont été soigneusement cachés. Avec César, tout change. Après l’accouchement, Henri s’empresse d’annuler le mariage avec M. de Liancourt pour reconnaître l’enfant et même le légitimer. Une reconnaissance publique !

Portrait dit de Gabrielle d'Estrées, duchesse de Montceaux (droite) et de sa soeur Julienne Hyppolite d'Estrées, duchesse de Villars (gauche)
Portrait dit de Gabrielle d’Estrées, duchesse de Montceaux (droite) et de sa soeur Julienne Hyppolite d’Estrées, duchesse de Villars (gauche)

   Le roi est fou de ce fils qu’il promène partout et tient dans ses bras. Il comble la mère de cadeaux, il lui offre le château de Coucy où l’enfant est né. César est suivi de Catherine, future duchesse d’Elbeuf, en novembre 1596, puis d’Alexandre en 1598.

   Henri rêve de faire de César son héritier et Gabrielle le pousse à lui octroyer des titres et des faveurs qui légitimeraient une succession du trône. Ainsi, à l’âge de quatre ans, César devient duc de Vendôme, gouverneur de Bretagne et capitaine du château de Nantes. Il est aussi fiancé à Françoise de Mercœur en grande pompe au château d’Angers. Le peuple le surnomme bientôt le grand bâtard de France !

 

Une mort opportune

   Pour que César puisse réellement succéder au roi il faudrait qu’Henri divorce de son épouse légitime Marguerite de Valois et épouse Gabrielle… Les obstacles sont nombreux et le monarque lui-même sait que cet acte inconscient desservirait complètement sa politique. Il connaît l’impopularité de sa maîtresse. Mais il ne peut se résoudre à se séparer de sa maîtresse pour épouser une princesse étrangère.

   L’entourage et les conseillers d’Henri prennent peur. Et s’il épousait vraiment Gabrielle ? Il lui faut pour cela se démarier de son épouse légitime, Marguerite de Valois, qui refuse catégoriquement de donner son accord. Jamais elle ne cèdera sa place à une « putain » !

   La situation semble bloquée quand l’impensable se produit. Le 10 avril 1599, Gabrielle décède brusquement dans d’atroces convulsions, enceinte d’un quatrième enfant qui ne survit pas. On parlera d’empoisonnement au cours des siècles suivants mais à l’époque, c’est l’accouchement qui semble à tous la cause de la mort. En effet, il est très probable que Gabrielle soit morte d’une éclampsie puerpérale. Elle est inhumée avec son enfant à l’abbaye de Maubuisson.

   Le charme qui ensorcelait le roi depuis près de neuf ans semble se rompre d’un coup. La terrible douleur qui l’étreint à l’annonce de la nouvelle ne dure guère. Le chagrin de l’homme est balayé par le soulagement du monarque, qui accepte enfin l’union avec Marie de Médicis en cours de négociation depuis des mois.

   Preuve s’il en est que le roi fait rapidement son deuil, il prend une nouvelle maîtresse moins de trois semaines plus tard : Henriette d’Entragues. Cette-dernière n’a en commun avec Gabrielle que l’ambition. Aussi haineuse et violente que Gabrielle était douce et accommodante, cette femme détestable empoisonnera la vie d’Henri IV (et de Marie de Médicis) jusqu’à sa mort… Sujet d’un autre article !

 

Sources

♦ Henri IV – Roi de cœur, de Jean-Paul Desprat

♦ Henri IV et les femmes, de Marylène Vincent

♦ Henri IV, de Jean-Pierre Babelon

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