Crimes et maladies,  Les allées du pouvoir,  XVII et XVIIIème siècles

La boucherie de Culloden : la fin des Stuart

 

   En ce 17 mars 2019, les Irlandais fêtent dans la joie et la bonne humeur la saint Patrick. Cet écossais né en 385 découvre la religion chrétienne en Irlande et évangélise la population qui vénère encore les druides. À sa mort en 461, l’Irlande est à la fois chrétienne et pacifiée.

   Hélas ! À quelques siècles de distance, les partisans de la monarchie protestante des Hanovre affrontent avec violence en Angleterre, en Écosse et en Irlande ceux qui souhaitent le retour de la famille royale catholique des Stuart, les jacobites. La bataille de Culloden, point culminant de ces révoltes, anéantit tout espoir pour les Stuart. Saint Patrick doit se retourner dans sa tombe en ce XVIIIème siècle sanglant !

 

La fille protestante chasse le père catholique

   Les Stuart règnent sur l’Angleterre, l’Irlande et l’Écosse depuis la mort sans enfant de la grande Élisabeth Ière Tudor en 1603. Jacques Ier Stuart et ses descendants, protestants, respectent les spécificités de l’Église anglicane, malgré de vigoureuses et fréquentes oppositions.

Jacques ii dans les annees 1660 par John Riley
Jacques II Stuart, premier roi catholique depuis Elisabeth Tudor, dans les annees 1660 par John Riley

   Les choses se gâtent en 1685. Lorsque le roi Charles II Stuart meurt, il n’a pour unique successeur que son frère Jacques, un prince converti au catholicisme. Jacques II est couronné le 23 avril à Westminster. On pense alors que son règne sera bref et que le trône reviendra très vite à un protestant. En effet, déjà âgé de plus de 50 ans à son accession au trône, le monarque n’a que deux filles mariées à des protestants : Mary avec Guillaume d’Orange en Hollande, et Anne avec le prince George de Danemark.

   Coup de théâtre ! En 1688 naît le garçon que personne n’attendait plus. Stupeur. Le petit prince Jacques (pour changer), voué à une éducation catholique, vient de supplanter immédiatement ses demi-sœurs protestantes dans l’ordre de succession au trône d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande…

   La rébellion ne tarde pas à éclater. Elle restera dans l’Histoire sous le nom de Glorieuse Révolution. La noblesse anglaise se ligue et supplie Guillaume d’Orange et son épouse Mary d’intervenir en Angleterre pour prendre le pouvoir. Mission salvatrice que le couple s’empresse d’accepter ! En novembre, Guillaume débarque à la tête d’une armée et contraint Jacques II à trouver refuge en France, où règne Louis XIV. Mary II et Guillaume III règnent conjointement à partir de 1689. Mary (qui a tout de même aidé à détrôner son propre père) gouverne avec une certaine sagesse dans l’ombre et laisse volontiers son mari se mettre en lumière.

   Mais l’Angleterre comme l’Irlande, et surtout l’Écosse, conservent de puissantes minorités catholiques qui soutiennent Jacques II. On les surnomme rapidement les jacobites, autrement dit, les « partisans du roi Jacques ». Un cauchemar pour les souverains protestants qui vont à nouveau se succéder sur le trône !

Mary II Stuart par Jan Verkolje en 1685 - National Portrait Gallery
Mary II Stuart par Jan Verkolje en 1685 – National Portrait Gallery

 

L’espoir

   La première tentative de reconquête du trône par Jacques II et ses partisans a lieu en terre irlandaise en 1690. Les jacobites et les catholiques, alliés à la France, sont battus par Guillaume III et son armée composite. La revanche est prise quelques mois plus tard en Écosse, où les féroces Highlanders défont une armée ennemie deux fois supérieure en nombre. Ils sont malheureusement écrasés en Irlande à la bataille de la Boyne le 10 juillet. Guillaume III offre son pardon aux Highlanders ayant pris part au combat et un serment d’allégeance est prêté en 1692.

   À la mort de Jacques II en 1701, son fils âgé de 13 ans est proclamé roi par ses partisans sous le nom de Jacques III (reconnu par le Pape et par Louis XIV). On le surnommera le Vieux Prétendant pour le distinguer de son fils.

   La reine Anne Stuart, qui avait succédé à sa sœur Mary et à Guillaume en 1702, décède sans descendance en 1714 malgré dix-sept grossesses. L’espoir renaît chez les jacobites. Or Anne a tout prévu pour éviter que la branche catholiques des Stuart ne remonte sur le trône. Avant de mourir, elle désigne pour lui succéder la dynastie allemande et protestante de Hanovre : George Ier de Hanovre, plus proche parent protestant d’Anne par le jeu des mariages et des alliances devient roi d’Angleterre, d’Irlande et d’Écosse.

   Ce changement de dynastie (par ailleurs guère apprécié en Angleterre) ne décourage pas les jacobites, au contraire. En 1715, l’écossais John Erskine, comte de Mar, lève une armée et permet au Vieux Prétendant de retrouver son pays entre décembre 1715 et février 1716 !

   Malheureusement, en France, Louis XIV choisit cette année 1715 pour rendre l’âme. Son successeur, le Régent, n’a nulle envie de se lancer dans l’aventure jacobite et les soutiens escomptés par Jacques III et le comte de Mar n’arrivent jamais. Le ralliement aux Hanovre du puissant clan Campbell en Écosse, achève de ruiner l’opération. Après d’autres soulèvements infructueux, le Vieux Prétendant, fatigué, trouve refuge à Rome. Il y finira ses jours en 1766. Entre temps, c’est son fils, Charles Stuart, le Jeune Prétendant, qui prend la relève.

Charles Stuart par Allan Ramsay en 1745 - Scottish National Portrait Gallery
Charles Stuart, le Jeune Prétendant, par Allan Ramsay en 1745 – Scottish National Portrait Gallery

 

Bonnie Prince Charlie

   Dans les années 1740, le fils du vieux Jacques III se morfond à Rome, : Charles Stuart espère reconquérir le trône de ses pères. Il ne cesse d’entretenir des intelligences en Écosse, où son nom soulève toujours l’enthousiasme des Highlanders. Sachant Louis XV plutôt favorable à l’envoi de troupes pour soutenir sa cause, il quitte Rome et gagne la France.

   Mais le roi de France hésite. Sans être parvenu à lui arracher la moindre promesse, Charles prend la mer avec quelques armes et une poignée d’hommes. La première réaction des clans écossais à la vue de leur héros si démuni est la consternation. Mais le prince parvient à se faire aimer des chefs et à galvaniser les troupes, ralliant des hommes jour après jour : près de 3 000 sont finalement prêts à donner leur vie pour le Jeune Prétendant.

   Les premiers affrontements avec les troupes anglaises s’achèvent en victoires pour les jacobites. Les Highlanders, qui surprennent les anglais avec leur féroce « charge à l’épée », admirent ce prince qui combat avec l’énergie du désespoir et partage avec eux la rude vie des camps. Bientôt, Édimbourg passe aux mains des jacobites et les clans écossais composent des hymnes en l’honneur de celui qu’ils surnomment avec affection Bonnie Prince Charlie.

Charles Stuart en leader jacobite des Highlands
Charles Stuart en leader jacobite des Highlands

   Cependant, il apparaît vite que si Charles Stuart est un prince fougueux, attachant et courageux, il manque d’énergie et de fermeté, qualités pourtant essentielles pour diriger un tel mouvement. Le moindre revers le plonge dans l’indécision. Il devient irritable et ses partisans doutent de plus en plus de ses capacités militaires. De lourdes défaites succèdent aux premières victoires : le projet d’invasion de l’Angleterre où règne désormais George II de Hanovre tourne au désastre. Les jacobites battent en retraite le 6 décembre 1745, refluant vers l’Écosse. Après une nouvelle série de défaites, c’est l’heure du drame…

 

L’affrontement final

   La bataille a lieu le 16 avril 1746 à quelques kilomètres d’Inverness au nord de l’Écosse, sur la lande désolée de Culloden. Ce combat d’une rare violence écrit une page très sombre de l’histoire écossaise.

   Le fils chéri de George II (disposant par ailleurs de la meilleure formation militaire) prend la tête des opérations pour contrer les rebelles : le duc William de Cumberland. Il surgit avec une armée forte de 9 000 hommes lourdement armés et une artillerie de pointe.

   L’armée jacobite, moitié moins nombreuse, est épuisée par de longues journées de marche sous la pluie. Mal commandée, elle ne peut même plus compter sur l’effet de surprise des charges à l’épée des Highlanders, technique désormais bien connue des anglais.

   Malgré le courage des clans écossais qui se lancent avec témérité à l’assaut des anglais, l’armée jacobite tombe en quelques heures sous le feu des baïonnettes, nouveauté qui prouve sa terrible efficacité. Décimées par les hanovriens, les troupes de Charles Stuart se dispersent en désordre. C’est un désastre : même si les chiffres exacts sont inconnus, on estime à environ 350 les pertes du côté anglais et plus de 1200 du côté des jacobites.

William, duc de Cumberland (le boucher de Culloden) par Joshua Reynolds en 1759 - National Portrait Gallery
William, duc de Cumberland (le boucher de Culloden) par Joshua Reynolds en 1759 – National Portrait Gallery

Le boucher de Culloden

   Mais le pire est à venir ! La répression qui commence est d’une barbarie sans nom. Le soir même, les blessés sont achevés sur le champ de bataille à coup de crosse. Les instructions données ensuite par Cumberland au commandant en chef Lord Chesterfield sont claires : pas de quartier. Les fuyards réfugiés dans les maisons alentours sont brûlés vifs… avec les autres habitants. Ceux qui s’échappent sont aussitôt fusillés.

   La traque des rebelles dure plusieurs mois. Les troupes anglaises poursuivent les fuyards jusque dans les colonies les plus éloignées des Highlands, pillant, brûlant et tuant hommes, femmes et enfants sur leur passage. Des régions entières sont ravagées. Lorsque les officiers refusent d’exécuter les ordres, les mercenaires prennent le relai. Au total, on estime à plusieurs milliers, voire dizaines de milliers les victimes directes et indirectes de cette répression. Certaines grandes familles fuient définitivement l’Écosse.

Augustus de Cumberland n’agit ni en prince ni en chef militaire responsable ; il laissa libre cours à la brutalité de ses troupes, dont la majorité était constituée de mercenaires allemands et de recrues levées dans les plus basses classes de l’Angleterre.

   Pour se justifier, William écrit que cette violence est indispensable pour éteindre définitivement toute forme de rébellion : « Ne vous imaginez pas que ces exécutions militaires effroyables soient agréables à conduire, mais elles sont nécessaires. Des demi-mesures ne serviraient à rien. »

La bataille de Culloden par David Morier Royal Collection Trust
La bataille de Culloden par David Morier – Royal Collection Trust

   Hélas ! Son nom ne se remettra jamais de cet épisode… Si Cumberland est d’abord fêté en grand vainqueur à son retour à Londres, le vent tourne rapidement lorsque la population apprend les méthodes expéditives employées par le prince. En moins de huit mois, William passe du héros conquérant au cruel militaire aux ambitions démesurées. Il restera dans l’Histoire comme le « boucher de Culloden »

   L’Écosse demeure longtemps meurtrie par ce massacre. Colluden marque la fin d’un monde, celui des clans et de la justice seigneuriale des Highlanders, abolit par le Parlement dès 1747.

 

La fin des prétentions Stuart

   Quant à Bonnie Prince Charlie, la fin de son épopée ne manque pas de romanesque. Entrainé hors du champ de bataille par ses fidèles, il erre, hagard, dans les montagnes puis à travers les îles d’Écosse, poursuivit par les troupes de Cumberland. Sa tête est mise à prix. Il campe de façon spartiate ou profite de l’hospitalité des bergers et des pêcheurs. Pas un de ses hôtes ne le livre aux anglais, faisant preuve d’une admirable fidélité dans l’infortune dont Diderot sera frappé :

Le Prétendant, que les Anglais ont chassé de montagne en montagne comme une bête féroce, a trouvé la sûreté dans les cavernes de ces malheureux montagnards, qui auraient pu passer, en le livrant, de la plus profonde misère à l’opulence, et qui n’y pensèrent seulement pas. Je ne crois pas que vous puissiez trouver une meilleure preuve de la bonté naturelle de l’humanité.

   Une courageuse jacobite, héroïne des Highlands, Flora MacDonald, aide le prince à s’enfuir en lui faisant traverser un bras de mer déguisé en servante ! La jeune femme, soupçonnée, gagne un séjour à la Tour de Londres avant d’être relâchée quelques mois plus tard.

   Grâce à ce dernier dévouement écossais, Bonnie Prince Charlie peut embarquer pour la France. La cause des Stuart étant définitivement perdue, il passe le reste de sa vie en exil, et meurt bien plus tard à Rome, comme son père, en 1788.

 

Sources

♦ Histoire de l’Ecosse : des origines à 2013, de Michel Duchein

♦ The Strangest Family : The Private Lives of George III, Queen Charlotte and the Hanoverians , de Janice Hadlow

♦ Histoire Universelle, Volume 17. de Cesare Cantu

♦ La Grande-Bretagne de Gérard Hocmard

 

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