Le Régent – Jean-Christian Petitfils

5.5 Stars (5,5 / 6)

Le Régent
Philippe d’Orléans en armure, un bâton de commandement à la main, variante du célèbre tableau de Jean-Baptiste Santerre

 

   Le Régent… quel Régent ? Des Régentes, oui, la France en a compté de nombreuses, et de fameuses ! Anne de Beaujeu, Louise de Savoie, Catherine de Médicis, Marie de Médicis, Anne d’Autriche… Mais le Régent alors ? La France n’en a pourtant connu qu’un seul : Philippe II d’Orléans.

   Philippe traine, encore aujourd’hui, une réputation exécrable. Homme d’Etat médiocre, libertin préoccupé par les plaisirs de la chair et se livrant à des orgies monstrueuses en compagnie d’une société d’hommes et de femmes aussi corrompue que lui-même, égoïste motivé par son intérêt personnel.

   La légende, comme c’est si souvent le cas, a pris le pas sur l’Histoire. Jean-Christian Petitfils met au service de Philippe d’Orléans sa capacité de réflexion et d’analyse, et rebâti ainsi la vérité historique dans un ouvrage particulièrement complet sur cette période courte mais fondamentale, coincée entre les règnes de Louis XIV et de Louis XV.

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Une cohabitation difficile avec Louis XIV

   Fils de la princesse Palatine et de Monsieur, duc d’Orléans, frère du Roi, le jeune Philippe, titré duc de Chartres à sa naissance, se situe bien loin dans l’ordre de succession au trône. Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve très tôt de qualités nombreuses que les fils du Roi-Soleil lui envient, et que le Grand Roi lui même accepte, malheureusement, avec beaucoup de mal.

   Jean-Christian Petitfils met en évidence cette mauvaise volonté dont fait preuve Louis XIV à l’égard de son neveu. Avec une obstination inconsidérée, il s’acharne à privilégier ses bâtards (duc du Maine et de Toulouse) et ses amis d’enfance (Villeroy) et à leur confier des commandements prestigieux dans la guerre de Succession d’Espagne. Choix qui, par l’incompétence des élus, se révèlent désastreux.

   On ne peut que s’étonner, au détriment de tout bon sens stratégique, de cet aveuglement du Grand Roi, monarque qui par ailleurs n’est pas réputé pour sa bienveillance et son indulgence envers sa famille. Il la considère née pour le servir. Justement, Jean-Christian Petitfils met le doigt sur l’ambiguïté de cette situation. Louis XIV n’accepte pas que ses propres enfants ne montrent aucune capacité de commandement quand son neveu a déjà prouvé sa bravoure, son courage et son ingéniosité. C’est une vexation terrible et s’il persiste à pousser ses enfants vers le métier des armes, c’est tant par espoir qu’un déclic se fasse, que par honneur : il serait en effet inconcevable que des princes, tout bâtards qu’ils soient, restent en retrait quand leur pays fournit des efforts de guerre aussi importants. Leur absence ne manquerait pas de faire jaser sur leur incompétence. Résultat : cette incapacité, bien réelle, éclate au grand jour et entraine des conséquences terribles pour la France.

   L’une des plus grosses erreurs de Louis XIV demeure son refus catégorique de confier la Régence à son neveu (devenu entre temps duc d’Orléans), même à l’article de la mort. Il lui donne le titre, mais pas les pouvoirs, détenus par un conseil. Philippe fait figure de Régent fantoche, tout juste symbolique. Après la mort du Roi, une seule solution s’offre à lui pour lui permettre de récupérer le pouvoir dans son intégralité (décision qui aura des répercussions douloureuses sur le futur de la monarchie) : restaurer les Parlements dans leur autorité en échange de leur consentement à casser le testament du défunt Roi. L’auteur pose les bonnes questions : pouvait-il faire autrement ? Il est permis d’en douter. Pouvait-on confier le royaume à quelqu’un d’autre ? Certainement pas.

Philippe d'Orléans par Jean-Baptiste Santerre
Philippe d’Orléans par Jean-Baptiste Santerre

Les acteurs d’une période encore obscure pour le grand public

   Jean-Christian Petitfils nous familiarise avec l’abbé Dubois, cet homme qui revêt une importance capitale dans la vie de Philippe, lui servant de mentor puis de principal ministre. L’ambition incroyable dont fait preuve l’abbé s’allie à une intelligence remarquable, qui s’accorde parfaitement aux prétentions et au caractère de Philippe. De par sa naissance extrêmement modeste, il fait figure d’exception parmi nos cardinaux-ministres (même Fleury, sous Louis XV, n’était pas d’aussi obscure naissance). Sa prodigieuse ascension n’en devient que plus fascinante, et j’ai bien hâte de me procurer la récente biographie d’Alexandre Dupilet sur le Cardinal.

   Le lecteur fait connaissance avec d’autres personnages méconnus, tel l’abbé Alberoni qui, soutenu par la Reine Elisabeth Farnèse, détient un ascendant immense sur Philippe V d’Espagne. C’est aussi l’occasion de découvrir cet homme bourré de contradictions, petit-fils de Louis XIV, un être complexe, mélancolique et excessif, capable pourtant d’un grand discernement dans les affaires de son royaume. Un Roi auquel, l’auteur le rappelle bien, les français sont très attachés : n’ont-ils pas, des années durant, bataillé afin qu’il puisse conserver ce trône d’Espagne. Philippe d’Orléans comprend bien le lien qui unit la France et l’Espagne par la continuité de la dynastie des Bourbons. Ce trône espagnol chèrement payé, les français y tiennent. C’est en faisant preuve de clairvoyance que le Régent, malgré ses conseillers qui le pressent, s’abstient d’accepter la proposition d’alliance du Roi d’Angleterre George III contre l’Espagne.

   Jean-Christian Petitfils dresse aussi le portrait des intimes et des ministres de Philippe d’Orléans (qui se confondent souvent), membres des « conseils particuliers » instaurés dès son entrée en fonction : c’est l’occasion de revenir sur cet essai de gouvernance, rapidement abandonné au profit d’un retour à des Conseils beaucoup plus restreints. Cette expérience, même si elle se solda par un échec, prouve que le Régent, tout en étant ouvert à la nouveauté et au modernisme, n’était ni obtus ni buté et savait revenir sur ses décisions lorsqu’elles celles-ci entravaient la marche de l’Etat.

Les caricatures s’envolent

L’auteur a le mérite de nous expliquer dans les moindres détails le fonctionnement de la politique monétaire et financière sous la Régence, ainsi que ce très controversé « Système Law », mais les explications peuvent paraître ardues pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec les termes financiers. Quoi qu’il en soit, ce système Law, souvent caricaturé, est décrypté et expliqué par l’auteur de façon à en représenter tous les rouages. Comment la France, aux abois, en pleine crise financière (le mal qui conduira la monarchie à sa perte), en est venue à faire confiance à un écossais obscur proposant un remède à tous ses maux, malgré les réticences de certains ministres, pour ne pas dire de la majorité. Jean-Christian Petitfils démontre que le système n’a rien d’une solution miracle. Il était pensé dans les détails, peut-être simplement trop précoce.

   Enfin un ouvrage qui dépeint avec justesse l’action politique du Régent et restitue sa personnalité au plus vrai de ce qu’elle fut. Les clichés volent littéralement en éclat à mesure que passent les chapitres, à coups d’analyses et d’explications crédibles, étayées par des témoignages et des documents contemporains. Jean-Christian Petitfils prend soin, avec ses talents de conteur habituels, de rendre accessible cette France d’entre deux règnes, aux idées qui s’entremêlent et s’opposent et au système politique transitoire, plein de nouveautés, d’avancées scientifiques, d’essais et d’expériences dans tous les domaines (fructueuses ou stériles), souvent mal comprise et mal décrite.

   J’ai finalement été séduite par ce Régent tant décrié, pourtant prince aux innombrables talents, moderne et aventureux, profondément conscient de son devoir, mais aussi nanti de faiblesses qui ne le rendent que plus humain. Il s’intéresse à tout, est curieux de tout et, c’est indéniable, possède une intelligence extrême.

   Le portrait que brosse Jean-Christian Petitfils de son sujet est particulièrement complet, et ce à tout point de vue : il décortique son caractère en ne manquant par de donner une dimension psychologique à ses analyses. Les passions et les amours du Régent, qui font tant jaser à l’époque, ses centres d’intérêt vastes et éclectiques, sa grande capacité de travail, sa clairvoyance, ses rapports avec la religion mais aussi avec sa famille (j’aurais d’ailleurs aimé en savoir davantage sur ses nombreuses filles) : l’étude de la personne de Philippe d’Orléans satisfera les plus exigeants.

   L’ouvrage sait expliquer les motivations profondes du Régent en politique, mal comprises et mal interprétées par la plupart des historiens. Il passait pour indécis et faible, quand ce n’était qu’un subtil jeu de bascule pour préserver la paix à tout prix (le commandant fougueux des jeunes années s’est transformé en homme politique défenseur de la stabilité européenne). L’auteur nous glisse par exemple dans les méandres des tractations entre la France et l’Angleterre, beaucoup plus complexes, plus longues et plus délicates que certaines études superficielles ne le laissent supposer.

Le Régent et sa maîtresse
Le Régent accompagné de Minerve sous les traits de Madame de Parabère, sa plus célèbre maîtresse – Tableau de Jean-Baptiste Santerre

   Philippe d’Orléans aura finalement réussi, dans les grandes lignes, la tâche qui était la sienne : faciliter la continuité dynastique en transmettant au jeune Louis XV un royaume modernisé, en paix avec ses voisins. Bien loin des traditionnels clichés qui font du Régent un égoïste désireux de s’accaparer le pouvoir afin de servir ses propres intérêts, son action démontre au contraire qu’il fut entièrement dévoué à celui dont il avait la garde, et profondément soucieux du bien-être et de la grandeur de la France. Il aurait été certainement d’une aide précieuse à Louis XV encore pendant de nombreuses années s’il n’était pas mort aussi brusquement, laissant la place au ministère peu glorieux du duc de Bourbon.

∫∫  Ce qu’il faut retenir !∫∫

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Points positifs

♥ Philippe d’Orléans sous un jour nouveau : un portait de l’homme tout en nuances, réhabilitation du stratège politique et de l’esthète moderne.

♥ Redécouverte d’une période oubliée de l’histoire de France

 Une connaissance pointue du sujet

 Rencontre avec des personnages fascinants, acteurs du règne au même titre que Philippe d’Orléans (l’abbé Dubois, l’abbé Alberoni, Philippe V, George III, John Law…)

Points négatifs

Une analyse de la politique monétaire et financière de la France parfois difficile à suivre

 

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2 Réponses

  1. fabienne di bello

    Complément cinématographique, encore un! « Que la fête commence! », réalisé par Bertrand Tavernier, film incontournable sur cette époque, avec Philippe Noiret dans le rôle de Philippe d’Orléans.

    • Plume d'histoire

      Vu il y a de ça quelques mois, assez représentatif et très bien joué, même si parfois un peu caricatural 🙂

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