Les mariages maudits d’Isabelle d’Aragon, fille des Rois Catholiques

 

   Si Jeanne la Folle et Catherine d’Aragon, deux filles d’Isabelle la Catholique qui connaîtront de tragiques destins, nous sont souvent familières, on se penche peu sur Isabelle, la fille aînée. Une jeune femme qui, destinée à servir la politique portugaise de ses parents, joua de malchance. Sa mort prématurée fit basculer le destin de l’Espagne…

Isabelle Junior

   Isabelle d’Aragon (Isabel), née en 1470, est le premier enfant des célèbres Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. La naissance d’une fille est une déception pour ses parents, qui cherchent à affirmer leur légitimité au trône, ce qui ne les empêchera jamais de témoigner beaucoup d’amour à ce premier fruit de leur union. Suivront Juan, Juana (Jeanne La Folle), Maria et Catalina (Catherine, épouse du futur Henri VIII).

   On compare souvent Isabelle (junior) à sa mère : elle aurait hérité de son intelligence, de sa vertu et de sa magnanimité. Elle est très proche de cette femme qui lui fait donner une très bonne éducation, comme à tous ses enfants. D’autant plus proche qu’en tant que fille aînée, elle accompagne souvent sa mère dans ses déplacements, et se tient à ses côtés lors des réjouissances officielles ou des entrées dans les villes conquises.

   En cette fin de XVème siècle, la péninsule espagnole se divise en cinq royaumes indépendants : la Castille, l’Aragon, le Portugal, la Navarre et le royaume musulman de Grenade. Isabelle et Ferdinand règnent conjointement sur leurs deux royaumes respectifs : la Castille et l’Aragon. Ils possèdent une primauté, implicite et non officielle, sur les autres royaumes.

Premier mariage portugais

   Isabelle épouse, en 1490, le prince Alfonso, héritier la couronne de Portugal. Cette union comble les vœux de ses parents, désireux de s’assurer la bienveillance, ou du moins la neutralité, de la seule puissance capable de contrer leur volonté de mettre fin à une guerre de 10 ans avec les Infidèles, par la conquête du royaume de Grenade.

   C’est aussi un moyen de régler des différents commerciaux opposants les deux royaumes en Atlantique.

   Le dimanche de Pâques a lieu le mariage par procuration, officié par le cardinal Mendoza. Les cérémonies sont d’un faste inouï : joutes et jeux se succèdent pendant plus de deux semaines. Toutes les épouses des plus grands seigneurs d’Espagne rivalisent de luxe, vêtues de brocarts et croulant sous les bijoux…

   La dot d’Isabelle est impressionnante : d’importantes sommes d’argent et d’or, des colliers d’or garnis de pierres précieuses, des chaînes en or, des joyaux de grande valeur, des habits de brocarts, de fil d’or, de soie brodée de perles…

   La guerre de Grenade n’est pas encore terminée, mais les souverains Catholiques n’ont pas lésiné sur les dépenses pour le mariage de leur fille aînée !

   En novembre, Isabelle accompagne sa chère fille sur plusieurs kilomètres puis la remet aux mains du cardinal Mendoza, chargé de l’escorter jusqu’à la frontière. Au Portugal, on se réjouit de la venue de cette Infante.

   Le peuple s’attache à la jeune femme dès les premiers contacts. Les fêtes organisées en son honneur sont splendides :

Isabelle représentée avec sa mère la Reine Catholique sur le tableau "La Vierge des Rois Catholiques" (détail), réalisé en 1490 et conservé au Musée du Prado.
Isabelle représentée avec sa mère la Reine Catholique sur le tableau « La Vierge des Rois Catholiques » (détail), réalisé en 1490 et conservé au Musée du Prado.

Des spectacles, des bals, des tournois, des joutes au roseau, courses légères que les Portugais avaient apprises des Mores et où ils excellaient, furent donnés avec une magnificence en harmonie avec la richesse d’une Cour devenue l’une des plus opulentes de l’Europe depuis ses récentes conquêtes d’outre-mer.

   Isabelle nage dans le bonheur. Amoureuse de son mari, qui lui rend sa passion, elle aime de tout son cœur ce nouveau pays qui l’a adoptée si rapidement. Une lune de miel idyllique qui prend fin brutalement, au bout de six mois seulement, lorsque le prince Alfonso décède d’une chute de cheval, brisant net les rêves d’Isabelle.

Veuve à 20 ans

   Au Portugal, en Espagne, c’est la consternation. Isabelle, percluse de douleur, regagne la Castille. Ni les caresses de ses jeunes sœurs Juana, Maria et Catalina, ni l’amour de sa mère ne parviennent à atténuer son immense chagrin.

   Cette jeune veuve de vingt ans est bien décidée à le rester jusqu’à la fin de ses jours. Sa piété déjà profonde, devient plus austère et plus ardente. Déçue, blessée, elle s’adonne excessivement aux exercices de piété et se nourrit de moins en moins : elle maigrit et sa santé déjà peu florissante s’altère.

   En 1495, don Manuel succède au trône du Portugal et devient le Roi Manuel Ier, plus tard surnommé Le Fortuné. Il se souvient de la petite Infante Isabelle, pour qui il a conçu de tendres sentiments alors qu’elle était mariée au prince Alfonso. Son souvenir le hante. Il se décide à demander sa main.

   Voilà qui arrange les affaires de la Reine de Castille, qui fait part de la proposition du Roi Manuel à sa fille. Mais elle se heurte à un refus catégorique. Comment, revenir dans ce pays où elle a connu l’amour pour en épouser un autre ? Il n’en est pas question !

   La souveraine n’insiste pas. Le chagrin est encore trop récent, les blessures ne sont pas cicatrisées. Elle compte sur le temps pour venir à bout de cette résistance, et sur la sensibilité de sa fille qui, elle en est certaine, sera touchée de la constance des sentiments du prince. Le temps passe et l’Infante résiste toujours, se prive de nourriture, jeûne jusqu’à la dernière extrémité.

De temps à autre Isabelle représentait à sa fille les mérites de la résignation et de la soumission à la volonté divine ; elle lui montrait quels devoirs incombaient aux femmes nées sur les marches d’un trône, destinées à accroître la gloire de leur pays par le sacrifice de leurs goûts et de leurs sentiments.

Second mariage portugais

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Manuel Ier de Portugal. Portrait réalisé en 1718 par Henrique Ferreira (monastère de Jeronimos)

   La technique d’Isabelle, guidée aussi bien par la politique que par l’amour qu’elle porte à sa fille aînée, semble porter ses fruits. Après 5 ans de veuvage, la jeune femme semble prête à contracter une nouvelle union, ou en tout cas ne proteste plus devant cette perspective !

   Soudain, elle se décide et accepte. Mais à une condition, cruelle et néfaste pour le futur : qu’elle puisse librement éliminer les Juifs réfugiés au Portugal et persécuter les hérétiques… La digne fille des Rois Catholiques ! Elle est sans doute influencée par le franciscain Cisneros, à la tête de l’archevêché de Tolède, homme austère et intransigeant. Ses directeurs de conscience, devenus agents secrets de l’Inquisition, l’ont certainement encouragée dans cette voix :

Ils lui auraient représenté la mort violente de son premier époux comme la punition de sa tiédeur.

   Les Juifs deviennent la bête noire de la jeune femme. Selon elle, ils sont la cause des « malheurs dont la maison royale de Portugal avait depuis quelque temps été frappée ». Ils sont pourtant largement estimés à la Cour de Portugal…

   Manuel Ier proteste mais Isabelle se montre inflexible. Alors le cœur l’emporte sur la raison de ce prince bon et intelligent. Il accepte, quoique qu’avec une certaine répugnance.

   Le 13 septembre 1497, Isabelle accompagne sa fille aînée jusqu’à la frontière portugaise. Rebelote ! Cette fois-ci cependant, les noces sont célébrées sans aucune magnificence. Ce sont les vœux de la mariée, qui a plutôt l’air d’un agneau conduit au sacrifice…

Héritière de Castille et d’Aragon

   Le 4 octobre 1497, le prince Juan meurt assez subitement, laissant la Reine de Castille éplorée par la perte de son unique fils et héritier du royaume. Tous les espoirs se tournent alors vers le Portugal : Isabelle étant la fille aînée des Rois Catholiques, elle devient la première dans l’ordre de succession aux trônes de Castille et d’Aragon.

   Comme la coutume l’exige, Isabelle et Manuel Ier doivent prendre possession de cet héritage. Après avoir fait promettre à ses parents que les royaumes de Castille et de Portugal resteront indépendants, Isabelle consent à se rendre, avec Manuel, à Tolède, pour recevoir le serment des Cortes de Castille le 16 mars 1498. Même cérémonie à Saragosse, avec les Cortes d’Aragon. Les souverains portugais essuient là un camouflet : la Constitution aragonaise veut « qu’aucune reine ne tienne chez eux le sceptre ».

   Il faut à Isabelle donner naissance à un fils, qui seul pourra prétendre au titre de Roi d’Aragon à la mort des Rois Catholiques.

   Il leur faut un mâle ? Et bien il n’y a plus qu’à espérer que la Reine Isabelle de Portugal donne naissance à un garçon. Cela tombe bien, elle est enceinte. Le 24 août 1498, elle ressent les premières douleurs de l’accouchement, qui s’annonce difficile.

Une mort prématurée

   De santé fragile depuis sa naissance, Isabelle ne s’est pas ménagée, s’obligeant à de multiples privations depuis son veuvage précoce. Faiblesse accentuée par des douleurs morales, une grossesse difficile et un voyage éreintant à travers l’Espagne…

    Isabelle est à bout de force en donnant naissance au prince Miguel.

   Sentant sa dernière heure venir, la Reine de Portugal demande à se confesser, et expire quelques heures plus tard. Le petit prince, très fragile, survit. Il est confié par Manuel Ier à ses beaux-parents.

   Malgré cette perte tragique, la mort prématurée de sa fille préférée s’ajoutant à celle de son fils adoré, Isabelle n’a pas le temps de s’apitoyer. Vite, elle va assister aux Cortes de Saragosse pour faire reconnaître la légitimité du prince Miguel.

Toutes les couronnes de la Péninsule (celle de Navarre exceptée) se trouvaient suspendues sur la tête de l’Infant de Portugal.

   Hélas, le petit prince meurt deux ans plus tard. Le Portugal n’a plus à craindre de devenir un royaume vassal de la Castille et de l’Aragon.

   Manuel, cependant, souhaite se remarier. Tant qu’à faire, autant piocher dans la même famille ! Il épouse Maria, sœur cadette de son épouse défunte et troisième fille des Rois Catholiques. Elle lui donnera 10 enfants, dont 6 garçons qui survivront à l’enfance…

Isabelle de Castille par l'école espagnole entre 1470 et 1520 (collection royale britannique)
Isabelle de Castille par l’école espagnole entre 1470 et 1520 (collection royale britannique)

   Quoi qu’il en soit, à l’aube de l’année 1500, les couronnes de Castille et d’Aragon deviennent l’héritage de la princesse Juana, pour le plus grand malheur de celle qui sera connue sous le nom de Jeanne La Folle… Ah, les aléas de l’Histoire !

Sources

♦ Les plus mauvaises mères de l’Histoire, de Louise-Marie Libert

♦ Isabelle la catholique, de Marie-France Schmidt

♦ Histoire du règne de Ferdinand Et d’Isabelle la Catholique, de William Hickling Prescott

♦ Isabelle La Grande, Reine de Castille, 1451-1504, de Jane Paule Henriette Dieulafoy

 

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4 Réponses

  1. Olivia LEGRAND

    Génial ! Merci pour cette découverte. Je savais qu’il y avait un Infant Juan, mais je croyais que Jeanne la Folle était l’aînée des filles. Merci.

    • Plume d'histoire

      Cette pauvre Isabelle junior est la grande oubliée des enfants d’Isabelle de Castille… 🙂

  2. Antonio Robles

    Excellent, merci beaucoup.

  3. Daniel Mourruau

    Comme quoi l’avènement de Charles-Quint aux trônes des Espagnes résulterait d’une usurpation ? Mais la filiation par les femmes aînées ne suffit pas…La démence de Jeanne »la Folle »à la suite de la mort de son mari Philippe le Beau (de Habsbourg) ont permis au vieux roi Ferdinand de récupérer la Castille et d’avoir son petit-fils le Flamand futur Empereur d’Allemagne Charles V pour héritier. Et voilà comment votre Isabelle junior est sortie de l’Histoire…

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