Madame de Maintenon – Jean-Paul Desprat

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Miniature de Madame de Maintenon par Jean Petitot Le Vieux
Miniature de Madame de Maintenon par Jean Petitot Le Vieux

   Madame de Maintenon. Françoise d’Aubigné. Une seule et même femme, qui attire rarement la sympathie. Son personnage, cependant, fascine.

   Son ascension exceptionnelle jusqu’à Louis XIV, elle la doit à sa détermination, mais surtout à son étonnante capacité à jouer la comédie. Destin sans nul autre pareil, personnalité de premier plan durant de longues décennies, Madame de Maintenon a réussit le tour de force d’écrire sa propre histoire, de façonner son personnage. Encore aujourd’hui, sa vie est entourée d’un épais voile de mystère.

   Derrière le masque factice d’une piété excessive, Jean-Paul Desprat nous révèle la véritable Madame de Maintenon. Exercice particulièrement difficile tant elle s’évertua à brouiller les pistes. Il signe ici, selon moi, la meilleure biographie de l’épouse secrète du Roi-Soleil.

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Madame Scarron « la belle indienne »

   La jeunesse de Françoise d’Aubigné est abordée de façon très poussée dans des chapitres passionnants, analysant dans le détail les années passées auprès du poète Scarron, homme difforme mais original, instruit et humoristique. Dans le salon de son mari se mêle une société libre pensante et volontiers sarcastique, où Françoise se forme aux mots d’esprit et se cultive. Belle, intelligente, respectable, coquette, elle se forge très vite une réputation de femme vertueuse et perspicace : déjà une belle avancée pour cette jeune fille née dans une prison de Niort en 1635 !

Elle a admirablement réussit à faire que son mariage, qui aurait pu tomber dans le ridicule ou le sordide, soit regardé comme une espèce de réussite pour la naturel et la liberté qu’il lui laisse.

   A la mort de Scarron en 1660, l’ex maîtresse de maison exemplaire comprend très vite que « son seul bien tient à sa réputation, unanimement reconnue ». En véritable précieuse, tâchant de se persuader que l’esprit vaut mieux que l’amour, elle veille à « l’éloignement de toute passion », bien persuadée que verser dans la galanterie serait déchoir et dire adieu à toute ambition pour son avenir. Et de l’ambition, rarement femme en eut plus qu’elle…

Portrait de Madame de Maintenon (XVIIème siècle)
Portrait de Madame de Maintenon (XVIIème siècle)

Françoise peaufine son personnage de femme respectable et indispensable. Aux hommes, elle veut paraître inaccessible.

Dans la Cour des Grands

   C’est en 1666 que Madame de Maintenon se lie d’amitié avec Madame de Montespan (voir ma critique de sa biographie par Michel de Decker), la flamboyante favorite du Roi.

Elles vont dès lors et pour longtemps former un couple de l’intelligence, la pétulance native des Mortemart va s’accorder à l’esprit façonné dans la société de Scarron.

   En 1668, elle accepte la charge de gouvernante des bâtards de Louis XIV et de sa maîtresse. Entre les deux femmes, c’est un singulier mélange de fascination, de sympathie, de jalousie et de compétition. Françoise respecte Athénaïs car elle est « la seule qui ait vraiment de quoi payer en retour par l’esprit. Elle se fascineront mutuellement, même dans le temps où elles se haïront ».

Louis XIV en 1667 par Henri Testelin (collections du Musée de Versailles)
Louis XIV en 1667 par Henri Testelin (collections du Musée de Versailles)

 

   Ce que toujours Françoise s’efforcera de cacher, c’est qu’elle est réellement tombée amoureuse de Louis XIV, et ce dès leurs premières rencontres. En témoigne son incapacité à s’éloigner de la Cour, où elle est certaine de parvenir un jour à réaliser son accomplissement. Un bonheur contrarié par la présence de la Reine, femme légitime, et de la Montespan, favorite encore toute-puissante dans le cœur du monarque.

Tant de contraires n’eussent pas été possibles à assembler si elle n’avait cru très fort à sa bonne étoile, si elle n’avait été douée d’une volonté hors du commun, si elle n’avait été de surcroît prodigieuse comédienne, parvenant à faire croire à tous, et à Louis XIV en particulier, qu’elle avait gardé ce goût de précieuse qui lui faisait préférer toujours l’estime à l’amour.

   Beaucoup restent persuadés, trois siècles après sa mort, que Madame de Maintenon se rapprocha du Roi dans le seul but de le faire rentrer dans le droit chemin, celui de l’Eglise.

   Rien de plus erroné ! Elle parvient à justifier sa position à la Cour par devoir, « pour complaire aux instructions de son confesseur ». Amoureuse, elle parvient à dissimuler et comprend comment s’attacher durablement le cœur du Roi. Elle applique à Louis XIV l’un de ses grands principes qui veut qu’un homme ou une femme sache voir au delà du plaisir, l’emportant finalement sur Athénaïs. Le pari est risqué, mais il s’avère payant :

Le désir de gloire du monarque l’emportera sur son appétit de jouissance, le besoin de sincérité sur celui de brillance…

   Saisissant au vol toutes les opportunités qui se présentent à elle, les adaptant avec grande intelligence à sa forte personnalité, Mme de Maintenon obtient le mariage avec le Roi en 1683. C’est le début des désillusions : car oui, en y regardant de plus près, on se rend compte que sa vie fut un échec retentissant.

Amoureuse désenchantée

   Très vite, Mme de Maintenon fait les frais de sa situation. Montée très haut, toujours plus haut, la voilà parvenue au sommet, comme si elle n’avait plus rien à attendre de la vie. Dans une position fausse car non officielle, Françoise est blessée dans son orgueil et dans son désir de gloire. La non-déclaration de son mariage est un compromis difficile à vivre : elle n’a pas de place définie à la Cour, elle n’existe pas.

   Surtout, elle découvre l’homme qu’elle a choisit. Son indifférence et son insensibilité. L’évolution des relations entre Louis XIV et Mme de Maintenon est analysée avec une extrême finesse psychologique, particulièrement les désillusions de Françoise.

   L’auteur nous présente une vison beaucoup moins glorieuse de Louis XIV, de son règne mais surtout de l’homme derrière le Roi : un caractère égoïste à de nombreux égards, avec les femmes, avec sa famille, mais aussi avec son peuple.

   Jean-Paul Desprart retranscrit avec brio l’atmosphère de fin du monde qui pèse sur le royaume dans les dernières années du règne de Louis XIV : un couple vieillissant, des guerres particulièrement meurtrières, des famines et des épidémies, une hécatombe dans la famille royale, la jeunesse qui déserte la Cour…

 

Estampe Madame de Maintenon

   Années qui furent, étrangement, celles durant lesquelles Mme de Maintenon fut la plus proche de son époux. C’est sur elle qu’il se repose pour l’aider à surmonter toutes ses peines, pour l’égayer et le soutenir, l’accompagner vers la mort avec sérénité.

   Reste qu’en épousant le Roi, Mme de Maintenon s’est condamnée. L’a-t-elle compris ? Certainement, et très rapidement. Le Roi ne peut déclarer le mariage, elle-même y perdrait sa liberté et se ridiculiserait. Sa réputation, que toujours elle cherche à construire, elle va devoir la bâtir autrement. Sous le masque de la dévotion…

La fausse dévotion de Françoise d’Aubigné

Françoise d'Aubigné par Pierre Mignard vers 1694 (collections du musée de Versailles)
Françoise d’Aubigné par Pierre Mignard vers 1694 (collections du musée de Versailles)

 

   Comme le dit très bien l’auteur, la fable selon laquelle Mme de Maintenon se rapprocha du Roi pour le convertir tout à fait à la religion chrétienne et le ramener dans le droit chemin est « un de ses plus gros mensonges ».

   Ce n’est que devant le désenchantement suivant le mariage avec un Roi qu’elle a idéalisé, qu’elle forge de toutes pièces ce personnage de dévotion, tourné vers Dieu et accomplissant son dessein en demeurant près de ce monarque qui a besoin d’être guidé.

   Le plus incroyable étant… qu’elle réussit parfaitement à tromper son monde. L’auteur s’attarde sur le long cheminement qui se fait dans l’esprit de cette femme qui n’arrive pas à atteindre le bonheur, qui sait qu’elle n’y arrivera jamais, et qui cherche à justifier sa position à la Cour autant que son existence.

   Malgré tout ce que Françoise d’Aubigné s’est efforcée de laisser à la postérité, cette biographie démontre qu’elle ne fut jamais dévote et qu’elle ne trouva jamais en Dieu la réponse à ses interrogations. Elle a, presque toute sa vie, beaucoup de mal à s’astreindre à une piété complète et sincère.

   Élevée dans la religion protestante, elle se « convertit » et force ses proches à faire de même plus par intérêt que par croyance. Quant à la révocation de l’Edit de Nantes, c’est une décision qui émane de la volonté de Louis XIV, et de lui seul.

   Françoise passe, sa vie durant, par toutes sortes de piétés différentes, de la simple vertu de précieuse à la claustration finale à Saint-Cyr, en passant par le Bel Amour quiétiste, doctrine d’illuminé qui faillit la perdre. Sans succès. Rien n’apaise son âme.

   Après avoir été désillusionnée sur l’amour, sur les hommes et sur le mariage, sur le Roi, sur la condition des femmes, elle l’est sur la religion.

Saint-Cyr, le leurre d’une vie

Saint-Cyr, sa chose, le lieu de son propre culte.

   Jean-Paul Desprat s’attarde longuement sur ce qui fut l’œuvre personnelle la plus importante de la vie de Madame de Maintenon, mais aussi son plus lourd échec : la maison d’éducation royale de Saint-Cyr.

   Il met l’accent sur l’indéniable modernisme de Mme de Maintenon en tant qu’éducatrice, mais aussi sur la mesquinerie d’une femme occupée à sa propre gloire et peu tendre avec les autres, tout comme elle est exigeante avec elle-même. Et pour quel résultat ? Préparer des jeunes filles à la stricte obéissance à Dieu et leurs maris, leur refuser le moindre sens critique. Elle leur apprend, en somme, tout ce à quoi elle aurait voulu échapper mais qu’en grande fataliste, en grande désillusionnée, elle sait inévitable…

C’est là le carcan que Madame de Maintenon, malgré sa conscience du problème et son désir de précieuse de faire entrer les Demoiselles dans le monde de l’intelligence, ne saura briser.

Même si elle y a accompli, dans de nombreuses convulsions, une extraordinaire expérience éducative, elle n’a jamais envisagé vraiment Saint-Cyr comme étant par priorité au service de deux cent cinquante jeunes filles, mais avant tout à sa disposition à elle, dans son cheminement souvent imprévisible.

   Protégeant sa sensibilité, camouflant les véritables passions qui l’agitent, Mme de Maintenon se pare du masque de la dévotion. Mais c’est une femme tourmentée, soucieuse de la marque qu’elle laissera dans l’Histoire, qui finit par transformer Saint-Cyr en couvent, alors même qu’elle en a horreur.

Deux pensionnaires de Saint-Cyr (Morgane Moré et Nina Meurisse), Anne de Grandcamp et Lucie de Fontenelle, dans le film « Saint-Cyr » de Patricia Mazuy - 1999
Deux pensionnaires de Saint-Cyr (Morgane Moré et Nina Meurisse), Anne de Grandcamp et Lucie de Fontenelle, dans le film « Saint-Cyr » de Patricia Mazuy – 1999

   Finalement, la destinée de cette femme laisse perplexe. Car en dépit de son acharnement à diriger sa vie, Mme de Maintenon ne fut jamais heureuse… Trop intelligente pour la condition de son sexe à cette époque, aspirant à un bonheur inaccessible, trop exigeante avec elle-même et avec les siens, prête à ensevelir sa passion pour le plus grand Roi du monde sous le plus gigantesque des mensonges, sa dévotion, Madame de Maintenon continue de fasciner tout en laissant mal à l’aise.

   Françoise d’Aubigné aura passé sa vie à jouer des rôles, à se créer un personnage qui lui déplait de plus en plus. Jamais femme de toute l’Histoire ne parvint aussi bien à se faire passer pour quelqu’un qu’elle n’était pas…

∫∫  Ce qu’il faut retenir ! ∫∫

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Points positifs

 La capacité de l’auteur à saisir les différentes facettes de la personnalité de Mme de Maintenon, tâche particulièrement difficile.

 Les clichés qui volent en éclat : la prétendue dévotion de Françoise, son influence en politique.

 L’accent mis sur les relations extrêmement complexes entre Mme de Maintenon et Louis XIV.   

 Le recours fréquent aux lettres, témoignages contemporains et Mémoires du temps.

 Une analyse très pointue (et nouvelle) de l’oeuvre principale de Françoise d’Aubigné : Saint-Cyr.

 Le sentiment, en refermant l’ouvrage, de connaître enfin Mme de Maintenon, l’un des personnages les plus difficiles à cerner de notre Histoire !

Points négatifs

 Rien à signaler !

 

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