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Plaisirs et caprices d’Élisabeth Ière : la tsarine baroque

 

   La tsarevna Élisabeth Petrovna, fille de Pierre le Grand et de son épouse Catherine, naît en décembre 1709 à Kolomenskoïe, près de Moscou. C’est dans un château immense de 270 pièces et 1 000 fenêtres, aux intérieurs somptueux, qu’elle pousse ses premiers cris. Comme un signe du destin pour celle qui failli devenir reine de France.

   Souveraine oubliée, Élisabeth incarne la tsarine baroque du XVIIIème siècle par excellence, goûtant l’art de vivre à la française avec une folle exagération !

 

« Il semble qu’elle soit née pour la France »

   Élisabeth grandit avec son aînée, la tsarevna Anne, qui mourra d’une pneumonie à l’âge de 20 ans. Les fillettes ne voient guère leurs parents. Catherine, peu éduquée, veille simplement à ce que ses filles apprennent les langues étrangères, tout en préférant passer son temps dans un petit manoir que lui a fait bâtir son époux sur le golfe de Finlande.

   Pierre le Grand n’a pas le temps de s’occuper de ses filles, dont pourtant il raffole, surtout Élisabeth. Tout l’enchante chez elle : sa blondeur, son corps gracieux éclatant de santé et de vivacité, ses yeux bleus pétillants de malice. À 12 ans, elle sait déjà danser le menuet, le quadrille et le cotillon, peut improviser des pas et aime contempler son reflet dans le miroir.

   Le tsar ne voit qu’un seul parti digne de sa Vénus adorée : le roi de France. Lors de son voyage à Paris en 1717, il a déjà rencontré le jeune Louis XV et est tombé sous le charme de cette belle figure un peu mélancolique emplie de majesté. Il songe qu’Élisabeth formerait avec ce prince, dont elle parle déjà la langue à la perfection, un fort joli couple. Mais les projets de mariage avec Louis XV tombent à l’eau lorsqu’il est fiancé à l’infante Marie-Anne de Bourbon, fille de Philippe V d’Espagne et Elisabeth Farnèse.

   Pierre le Grand, considérant qu’Élisabeth ne pourra décidément être heureuse qu’en France, porte ses vues sur le duc de Chartres, fils du Régent. Mais la Russie est alors l’ennemie de l’Angleterre, avec laquelle la France cherche à nouer une alliance… Pierre meurt sans avoir réussi à marier sa fille préférée avec un Français.

catherine iere par Jean-Marc Nattier en 1717 musee de l'Hermitage
Catherine Ière par Jean-Marc Nattier en 1717 – Musée de l’Hermitage

   Tout paraît à nouveau possible lorsque sa veuve Catherine Ière monte sur le trône. En 1725, elle apprend que la petite infante espagnole vient d’être renvoyée dans sa famille. Elle s’empresse de placer sa fille parmi les nouvelles candidates possibles. Les étrangers sont conquis par cette jeune femme vive et pleine d’esprit. L’ambassadeur polonais Lefort va jusqu’à dire : « Il semble qu’elle soit née pour la France. »

   Élisabeth se hisse en bonne place dans la liste des 17 princesses éligibles… La suite est bien connue. En septembre 1725, coup de théâtre ; Louis XV épouse la polonaise Marie Leszczynska. En Russie comme en France, on trouve la mésalliance à la fois honteuse et insultante. Catherine Ière se range alors contre la France et l’Angleterre, aux côtés de l’Autriche et de l’Espagne…

 

Première beauté d’Europe

   Après la mort de sa mère en 1727, Élisabeth s’installe au palais d’été et se grise dans un tourbillon de divertissements. Durant le règne médiocre et sans intérêt de Pierre II, petit-fils de Pierre le Grand, Élisabeth entretient savamment cette image de femme futile et donc inoffensive. Tâche d’autant plus facile qu’elle est conquise par ce genre de plaisirs… Par la chasse, les fêtes et son immense pouvoir de séduction, elle gouverne le tsar qu’elle mène à la baguette.

Magnifique portrait d'Élisabeth par le célèbre peintre français Louis Tocqué - Galerie Tretiakov - Moscou
Magnifique portrait d’Élisabeth par le célèbre peintre français Louis Tocqué – Galerie Tretiakov – Moscou

   Entourée d’une petite Cour fidèle, elle fait preuve d’une simplicité de mœurs qui la rend très populaire. À la fois pleine de charme et et de spontanéité, elle est irrésistible. Première beauté d’Europe dit-on !

   Pierre II meurt en 1730 et c’est une nièce de Pierre le Grand, Anne, qui devient tsarine. Lorsqu’Anne s’éteint sans postérité en 1740 après dix ans de règne, Élisabeth s’empare enfin de la tiare impériale. Femme au caractère affirmé, elle laisse libre cours à ses envies. En politique, elle renoue avec la France et en privé, elle s’adonne aux divertissements qu’elle affectionne tant. Son goût du luxe à la française poussé à l’extrême lui fait commettre des excès très caractéristiques des premiers Romanov…

   Élisabeth, au physique, est tout le contraire de sa mère, décrite comme une femme plutôt laide avec sa taille épaisse, son vilain teint et ses accoutrements tape à l’œil. La nouvelle tsarine, blonde charnelle aux grands yeux bleus, sait parfaitement se mettre en valeur. L’habillement devient pour elle une vraie passion, le cabinet de toilette la pièce maîtresse de son intimité : nous sommes au XVIIIème siècle et la parure tient une place primordiale en Occident dans la vie féminine de l’époque. Les travers de toute mode s’amplifient en traversant les frontières, aussi le rapport qu’entretient Élisabeth avec sa propre beauté touche au délire.

 

La passion des robes

elisabeth iere par Grooth huile sur toile musee de Gatchina
Élisabeth Ière par Grooth – Huile sur toile – Musee de Gatchina

   Elle assouvit son goût pour la toilette en dépensant des sommes folles en achats de toutes sortes. Les tissus français ont sa nette préférence. Elle guette l’arrivée des navires dans le port de Saint-Pétersbourg et « ordonne aussitôt de faire main basse sur les nouveautés » avant que d’autres ne s’en emparent. Lord Hyndford, envoyé d’Angleterre, se charge de procurer à Élisabeth des étoffes de choix : elle les aime claires ou blanches avec des fleurs en or ou en argent. La tsarine envoie aussi ses émissaires échantillonner à Paris les différents tissus dont elle pourrait se servir pour faire confectionner ses robes.

   À l’été 1753, c’est le drame. Un incendie se déclare dans le palais de l’impératrice, à Moscou. Élisabeth perd tout ce qu’elle avait fait apporter de sa garde-robe… Ce sont alors 4 000 robes qui partent en fumée. Ce chiffre impressionnant ne représente en réalité qu’une partie de l’ensemble puisqu’à la mort de la souveraine, on en trouvera encore 15 000 dans ses armoires, avec deux coffres remplis de bas de soie, des souliers et des mules par milliers et plus de 100 coupons d’étoffes françaises !

   À partir de son avènement, Élisabeth ne met met jamais deux fois la même robe. Problème épineux pour les femmes de la Cour, qui ont l’interdiction formelle de porter une toilette identique à celle de leur maîtresse. Afin d’éviter le courroux impérial, les plus astucieuses prennent bien soin de mettre des robes semblables à celles qu’Élisabeth a portées dans le courant des dernières semaines, certaines ainsi de n’être jamais prises en faute !

elisabeth iere groot state collection sergei grigoryants
Élisabeth Ière par Groot – State collection Sergei Grigoryants

   Le prince Dolgoroukov raconte dans ses Mémoires la punition infligée à une malheureuse qui ose déroger à la règle quelques mois après l’avènement d’Élisabeth. Une vraie beauté que la tsarine jalouse et ne peut souffrir, Madame Lapouhine, arrive à un bal de Cour vêtue d’une robe identique à celle de l’impératrice et parée comme elle d’une simple rose dans les cheveux. Le prince relate la réaction de la tsarine, verte de rage :

Élisabeth se fit apporter une paire de ciseaux, appela Mme Lapouhine, la fit mettre à genoux, lui coupa la rose et lui appliqua plusieurs soufflets, le tout en présence de la Cour et du corps diplomatique. Quelques instants après, Mme Lapouhine s’évanouit ; l’impératrice demanda ce qui était arrivé ; ayant appris que sa rivale de beauté s’était trouvée mal, elle dit : la sotte n’a que ce qu’elle mérite.

   Une mésaventure semblable arrive à l’une des demoiselles d’honneur d’Élisabeth, Anna Saltykov. Cette jeune étourdie, un peu fantasque et capricieuse, finit par ennuyer l’impératrice. Un beau jour, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : elle arrive au bal coiffé « à la coque », comme l’impératrice. Le scénario se répète : la tsarine fait mettre la jeune femme à genoux, lui coupe les cheveux et lui applique un soufflet humiliant devant ses courtisans !

 

Le goût du travestissement

   Digne fille de Pierre le Grand, amateur de mascarades grotesques, Élisabeth adore se travestir. Deux jours dans la semaine, elle donne de grands bals masqués : l’un est réservé aux courtisans expressément conviés par la tsarine et ne dépasse jamais 200 personnes, l’autre s’ouvre à tout ce que la ville compte de gens titrés, jusqu’aux colonels et officiers et le nombre d’invités peut s’élever jusqu’à 800.

Élisabeth Ière par Louis Caravaque en 1750 - Huile sur toile - Galerie Tretiakov
Élisabeth Ière par Louis Caravaque en 1750 – Huile sur toile – Galerie Tretiakov

   Les soirées « métamorphoses » sont les préférées de la souveraine. Le principe est simple : les femmes, non masquées, doivent paraître en habits d’hommes… et inversement ! Un jeu qui n’est pas du goût de tout le monde, comme le raconte la future Catherine II dans ses Mémoires :

Les hommes n’aimaient pas beaucoup ces jours de métamorphose ; la plupart étaient de la plus mauvaise humeur du monde, parce qu’ils sentaient qu’ils étaient hideux dans leur parure. Les femmes paraissent de petits garçons mesquins, et les plus âgées avaient les jambes grosses et courtes, ce qui ne les embellissait guère. Il n’y avait de réellement bien et parfaitement en homme que l’Impératrice elle-même. »

   Empêtrés dans leurs grandes jupes à baleine et coiffés comme des dames, ces messieurs n’ont qu’une hâte, que la soirée se termine. Les femmes sont mal à l’aise, peu flattées par le costume masculin… Il n’y a guère que la grande-duchesse Catherine et l’impératrice qui s’en amusent. Élisabeth varie les costumes : on la voit en mousquetaire français, en betman cosaque, en matelot hollandais… Elle sait pertinemment que l’habit d’homme lui va à ravir. La future Grande Catherine en témoigne :

Comme elle était très grande et un peu puissante, l’habit d’homme lui seyait à merveille. Elle avait la plus belle jambe que j’aie jamais vue à aucun homme, et le pied d’une proportion admirable. Elle dansait en perfection et avait une grâce particulière à tout ce qu’elle faisait, égale habillée en homme tout comme en femme.

Portrait équestre d'Elisabeth Ière par Lucas Conrad Pfandzeit (elle sait que cet accoutrement lui va à ravir !) - 1757 - State Russian Museum
Portrait équestre d’Elisabeth Ière par Lucas Conrad Pfandzeit (elle sait que cet accoutrement lui va à ravir !) – 1757 – State Russian Museum

Le prix des excès

   Toujours en digne fille de son père, Élisabeth aime excessivement la boisson, plaisir indissociable de ses soirées luxueuses, passées à virevolter au son des instruments. Dans les dernières années du règne, le prince Pierre Dolgoroukov ne manque pas de noter qu’il arrive à la souveraine de « se griser comme un dragon » au point qu’elle ne peut plus tenir sur ses jambes et qu’il faut en hâte lui apporter un fauteuil dans lequel elle se laisse choir de tout son poids !

   Cette vie de luxure a un prix… Le corps d’Élisabeth ne suit plus. Elle devient très grosse, souffle au moindre effort. Interrogé en 1760 par Choiseul sur la santé de la souveraine 2 ans avant sa mort, le marquis de Breteuil répond avec finesse :

Il est impossible de se mieux porter et d’allier à son âge plus de fraîcheur apparente à une vie plus faite pour la bannir, car habituellement elle soupe à deux ou trois heures du matin et se couche à sept.

   Il ajoute que cette fraîcheur apparente est une façade et que « quatre ou cinq heures et tout l’art russe suffisent à peine tous les jours pour mettre chaque grâce à sa place » ! La tsarine décède en janvier 1762 après plus de 20 ans de règne. Au delà de ses frasques amusantes, que l’on retiendra, elle lègue à Catherine II une Russie en pleine ascension artistique, militaire et diplomatique !

 

Sources

♦ Mémoires de Catherine II

♦ Élisabeth Iere de Russie, de Francine-Dominique de Liechtenhan

♦ Élisabeth de Russie, de Daria Olivier

Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow

 

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