La Reine Victoria sous le charme de Napoléon III

Aquarelle de la Reine Victoria par Franz-Xaver Winterhalter, en 1855 - collections royales de S.M. Elizabeth II
Aquarelle de la Reine Victoria par Franz-Xaver Winterhalter, en 1855 – collections royales de S.M. Elizabeth II

 

  L’amitié qui unit durablement la souveraine britannique Victoria Ière, et l’Empereur des français Napoléon III est une des plus surprenantes de ce XIXème siècle. En effet, rien ne disposait favorablement Victoria à l’égard de Louis-Napoléon, ce prince au passé d’agitateur, qui accède à la dignité d’Empereur en 1852 après une succession de coups d’Etat.

  Le peuple anglais, imprégné de ses mœurs constitutionnelles, et surtout l’époux de Victoria, le prince Albert, ne comprend pas une telle illégalité. La Reine, dans son cœur, est encore fidèle au régime précédent, aux Orléans, à son ami Louis-Philippe, le souverain déchu en 1848, réfugié dans son pays. Méfiante envers ce nouvel Empereur à la réputation d’aventurier, elle se tient sur ses gardes.

L’alliance

   C’est Napoléon III qui fait le premier pas vers la Grande-Bretagne : les évènements internationaux l’y poussent. En effet, le Tsar Nicolas Ier veut profiter du déclin accéléré de l’Empire ottoman pour prendre le contrôle des Balkans et des détroits donnant accès à la Méditerranée, dont le Bosphore. La France n’a pas d’intérêt direct à faire valoir dans la crise, mais lorsque Napoléon III se rend compte de la mauvaise volonté russe, il prêche la fermeté. Il se cherche une alliée : ce sera la Grande-Bretagne.

   La partie n’est pas gagnée d’avance ! A cette époque Victoria ne prend encore qu’une faible part dans les affaires et laisse son  mari gouverner (voir ma critique « Victoria, l’apogée de l’Angleterre). Cependant la Grande-Bretagne, qui entend conserver la maîtrise de la route des Indes par le Proche-Orient, ne peut tolérer l’ambition expansionniste de la Russie. Exaspérée par l’attitude du Tsar, Victoria finit donc par se laisser convaincre que la guerre est le seul moyen de le contraindre à plier, et s’engage aux côtés de la France : c’est la guerre de Crimée, qui éclate en 1854.

   La confiance n’est cependant pas au beau fixe entre les nouveaux alliés. Lorsque l’Empereur annonce qu’il souhaite se rendre lui-même en Crimée à la tête de ses troupes, Victoria prend peur. S’il venait à disparaître, l’Angleterre devrait-elle assumer seule cette guerre ? Il n’en est pas question. C’est le puissant ministre Palmerston qui soumet l’idée au couple souverain d’Angleterre d’inviter leurs homologues français à la Cour. Dans un entretien en face à face, Victoria pourra plus facilement convaincre l’Empereur de renoncer à son projet. Grand défenseur des intérêts de Napoléon III en Angleterre, Palmerston songe surtout, et à juste titre, qu’une rencontre réchauffera les relations entre les deux couronnes et scellera une alliance à laquelle il tient.

La Reine d’Angleterre conquise

   Victoria se décide à inviter le couple impérial en Angleterre du 17 au 22 avril 1855. Ses répugnances sont toujours les mêmes :

La longue amitié qui l’avait unie à Louis-Philippe et à sa famille d’Orléans mettait Victoria en porte-à-faux vis-à-vis de son hôte impérial.

   Elle sait notamment que Napoléon III s’obstine à confisquer les biens de la famille royale d’Orléans. Et puis rien ne la pousse vers un homme au passé trouble, jalonné de coups d’Etat, qui ne cache pas ses mœurs licencieuses. C’est avec courtoisie que Napoléon et son épouse Eugénie sont reçus à Windsor, mais sans aucune spontanéité ni chaleur. La Reine ne voit d’abord en son hôte :

qu’un homme extrêmement petit, avec une tête et un buste qui devraient appartenir à quelqu’un de beaucoup plus grand.

   Pourtant, miracle ! Victoria succombe très vite au charme si particulier qu’ont noté tous ceux qui ont approché Napoléon III. (voir ma critique, Napoléon III d’Eric Anceau)

  C’est que l’Empereur n’est pas en terrain inconnu. L’Angleterre, il la connaît même très bien, pour y avoir effectué de nombreux séjours durant sa jeunesse. Profondément anglophile, imprégné des coutumes de ses hôtes et s’inspirant même de la Grande-Bretagne dans certains domaines de sa propre politique, il a toutes les cartes en main. Sa personnalité fait le reste. Ne manquant pas de ravir Victoria en accordant beaucoup d’attention à Albert, son époux bien aimé, avec qui d’ailleurs il s’entend fort bien, Napoléon III réussit à merveille une mission diplomatique à hauts risques.

   Victoria, en effet, est conquise par l’homme, dont elle cerne très bien la personnalité. Dans son journal, elle note :

Il n’y aucun doute qu’il soit un homme particulièrement extraordinaire, avec de grandes qualités. Je pourrais presque dire que c’est un homme mystérieux. Il possède de toute évidence un courage indomptable, une fermeté inébranlable dans ses desseins, de la confiance en lui, de la persévérance et une extrême réserve. On doit ajouter à ceci une fois profonde dans ce qu’il appelle son étoile.

 

Huile sur toile de Napoléon III en 1662 par Hippolyte Flandrin - Musée du château de Versailles
Huile sur toile de Napoléon III en 1662 par Hippolyte Flandrin – Musée du château de Versailles

Il est maître de lui-même, il est très calme, doux même, et avec une capacité de fasciner dont l’effet est très sensiblement ressenti par tous ceux qui le connaissent dans l’intimité.

   La Reine décore l’Empereur de l’ordre de la Jarretière : l’évolution de ses sentiments dépasse toutes les espérances ! Lors d’un bal magnifique achevant les festivités en l’honneur du couple impérial, Victoria est au bras de Napoléon III tandis qu’Eugénie, « assurément très jolie », reconnaît la souveraine britannique, est entrainée par le prince Albert. Car même la jeune Impératrice trouve grâce aux yeux de Victoria :

Sa tenue est ce que j’ai vu de plus parfait, si douce, si gracieuse et bonne, une courtoisie si charmante et en même temps si modeste et discrète.

   La souveraine s’ouvre donc également à la femme de l’Empereur et lui témoigne sa sympathie, ce dont Napoléon III lui sera reconnaissant. Il la remerciera chaudement dans sa correspondance :

Votre Majesté m’a aussi bien touchée par ses prévenances délicates envers l’Impératrice car rien ne fait plus plaisir que de voir la personne qu’on aime devenir l’objet d’aussi flatteuses attentions.

   Le 21 avril, le couple impérial repart pour la France, laissant ses hôtes enchantés de leur visite. Napoléon III ne manque pas de signer le livre d’or personnel de Victoria en l’assurant de sa « tendre amitié », et accepte de se ranger à son avis concernant les affaires de Crimée : il ne partira pas.

Souper offert par Napoléon III à la reine Victoria, 25 août 1855 - Dessin d'Eugène Lami conservé à Versailles
Souper offert par Napoléon III à la reine Victoria, 25 août 1855 – Dessin d’Eugène Lami conservé à Versailles

 » mon allié le plus proche et le plus cher « 

   Le 18 août 1855, c’est au tour de Victoria de rendre visite à l’Empereur, à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris. Elle est accompagnée de son époux et de ses enfants. Napoléon III les accueille en personne à Boulogne. Ce voyage, exceptionnel, est le premier d’un souverain britannique en France depuis la guerre de Cent Ans ! Saluée par une foule délirante, la Reine reçoit un accueil triomphal, et fait très bonne impression sur les parisiens. Napoléon lui-même fait les honneurs de l’Exposition à la Reine, puis la raccompagne jusqu’à ses appartements à l’Elysée. Une somptueuse réception ouvre la soirée qui se termine par un magnifique feu d’artifice. Des fêtes se succèdent en l’honneur de la Reine, à l’Hôtel de Ville de Paris et à Versailles. Elle avouera ne s’être jamais tant amusée !

Victoria visite le Louvre en compagnie de l'Empereur - Aquarelle anonyme
Victoria visite le Louvre en compagnie de l’Empereur – Aquarelle anonyme

 

   Mais l’instant le plus mémorable de ce voyage est le recueillement devant le tombeau de Napoléon, quarante ans après Waterloo : un acte hautement symbolique. Quelle meilleure preuve de la réconciliation entre les deux ennemis implacables ! Victoria note :

C’était touchant et agréable à l’extrême de voir cette alliance scellée si parfaitement (et sans que la fierté nationale d’aucun des deux pays n’en souffre) et de vieille inimités être totalement effacées sur la tombe de Napoléon Ier devant le cercueil duquel je me suis recueillie à la lueur des flambeaux, au bras de Napoléon III, devenu mon allié le plus proche et le plus cher.

   De retour à Buckingham, elle est toujours éblouie par cette amitié naissante :

Il est merveilleux que cet homme envers lequel nous n’étions pas particulièrement bien disposés soit arrivé par la force des circonstances à se lier si intimement avec nous et à devenir notre ami personnel, et cela uniquement par le fait de ses propres qualités.

   Napoléon III considèrera toujours la Grande-Bretagne comme son incontournable alliée, la seule en qui il puisse réellement avoir confiance. Si cette amitié profonde et sincère sera mise à mal par le jeu des alliances, elle ne se démentira jamais. Après la terrible défaite de Napoléon III face à la Prusse en 1870, et l’effondrement de son Empire, c’est en Angleterre qu’il trouve refuge avec sa famille, chaleureusement accueilli par le peuple britannique et sa souveraine. A la mort de l’Empereur déchu en 1873, Victoria est très affectée : le royaume offre au défunt des obsèques grandioses et prend le deuil pendant douze jours. Elle prendra soin de sa veuve Eugénie et de son fils unique.

Sources

♦ Eric Anceau : Napoléon III

♦ Jean des Cars : Eugénie, la dernière impératrice : Ou les larmes de la gloire

♦ Guy Gauthier : Victoria : L’apogée de l’Angleterre

♦ Collection des Editions Atlas « Rois de France » : Napoléon III, le dernier monarque

 

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