La comtesse du Barry
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L’âge d’or du portrait au XVIIIe siècle

 « 100 portraits pour un siècle» Voici le nom évocateur de l’exposition à la fois captivante et singulière qui s’est tenue au musée Lambinet de Versailles, source d’inspiration formidable de cet article. La centaine d’œuvre présentée était une sélection issue du « Conservatoire du portrait du dix-huitième siècle », entité privée et anonyme fondée par un passionné aux connaissances très pointues.

Depuis plus de trente ans, le Conservatoire rassemble toute la documentation possible sur les portraitistes du XVIIIe et leurs modèles, recherchant dans une quête effrénée les effigies correspondantes, quel que soit le statut social de la personne représentée. La grande richesse de cette collection est donc une diversité exceptionnelle qui rend à certains individus tombés dans l’oubli leur identité tout en tirant des abîmes quelques peintres qui ont œuvré pour les plus grandes personnalités de leur temps. Ces visages permettent de retracer l’évolution, riche en anecdotes savoureuses, du portrait au XVIIIe siècle !

La hiérarchie des genres

En 1648, le cardinal Mazarin, véritable esthète, décide la création de l’Académie royale de peinture et de sculpture. L’institution est vouée à enseigner la peinture en France selon des critères académiques. La hiérarchie des genres permet de déterminer de façon très formelle le statut et le sérieux des différents peintres en fonction des œuvres qu’ils produisent. Tout en haut de la pyramide, la scène d’histoire, qui demande de solides connaissances et une capacité d’invention tout à fait particulière, immédiatement suivie du portrait. Le portrait est donc jugé plus noble que la scène de genre, le paysage et la nature morte car il représente « l’humain ».

Le portrait est bien entendu passé au crible par l’Académie selon différents critères définis. Il doit être avant tout ressemblant, comme l’énonce en 1750 un portraitiste renommé :

Ne vous écartez jamais des formes si désavantageuses qu’elles soient : la beauté du pinceau peut leur prêter des grâces.

Louis Tocqué

Cette formulation ne manque pas d’ambiguïté ! Elle sera parfois adaptée au goût des commanditaires et au style de l’artiste, ou alors suivie à la lettre… Sur ce tableau, Joseph Ducreux ne cherche pas à camoufler l’embonpoint marqué de Madame Clothilde, soeur de Louis XVI. Pourtant le portrait plait beaucoup car il témoigne des dons musicaux de la princesse.

Madame Clotilde par Ducreux
Madame Clotilde jouant de la guitare par Joseph Ducreux en 1775 – Huile sur toile

L’artiste doit donc atteindre au plus près la ressemblance physique, cependant la ressemblance psychologique compte au moins autant au XVIIIème. Beaucoup d’attention doit ainsi être accordée au visage, considéré à raison comme le reflet de l’âme. Les artistes soignent les expressions, le brillant et la forme des yeux, les rides délicates qui plissent un coin de bouche ou creusent une fossette… Il ne faut pas pour autant négliger le corps et particulièrement les mains, qui elles aussi traduisent des émotions. Enfin, un portraitiste de talent sait jouer avec l’espace et agrémenter son tableau d’accessoires judicieusement choisis car « tout ce qui entre dans la composition d’un portrait doit être portrait. »

« Les noms ne flattent pas plus les oreilles que les figures ne plaisent aux yeux. »

Le succès du portrait doit beaucoup à l’organisation d’expositions destinées à présenter au public les œuvres agrées par l’Académie royale. La première manifestation de ce type, « l’Exposition », se déroule au Palais-Royal en 1667 et plusieurs autres suivent. Mais il faut attendre le XVIIIe siècle pour voir ce rendez-vous annuel (puis bisannuel) prendre de l’ampleur.

La naissance de critiques d’art et la place fondamentale occupée par la presse pendant la seconde moitié du siècle accroît de façon considérable la fréquentation de cet évènement majeur de la vie parisienne. Les œuvres étant à présent disposées dans le Salon carré du Louvre, il prend le nom de « Salon de peinture et de sculpture ». Ordonné par le directeur des Bâtiments du roi, le Salon s’ouvre à de nouveaux artistes et expose chaque année toujours plus de tableaux : on passe de 220 en 1763 à 800 en 1791 ! Un public d’amateurs vient contempler les collections royales, accessibles de façon exceptionnelle pendant une journée, puis se presse pour admirer les nouveautés et surtout les portraits qui occupent une place de plus en plus importante. En effet, au siècle des Lumières, certaines classes de la société s’enrichissent considérablement et aspirent à une forme de reconnaissance : le portrait joue alors un rôle central. Si les souverains et les membres de la famille royale se font portraiturer depuis fort longtemps par leurs artistes favoris, chacun désormais souhaite s’approprier cette manière d’asseoir son nom et de laisser une trace dans l’histoire.

Cette démocratisation n’est pas du goût de tout le monde ! Le courtisan et critique d’art Louis Petit de Bachaumont se lamente en 1769 :

« Grâce au malheureux goût du siècle, le salon ne sera plus insensiblement qu’une galerie de portraits. Ils occupent près d’un tiers de celui-ci ! Encore si l’on ne nous offrait que des hommes importants par leur état ou par leur célébrité, et qu’on appelle têtes à médailles, en termes de l’art. Mais que nous importe de connaître Madame Guesnon de Ponneuil, Madame Journu la mère, M. Dacy […] etc. Les noms ne flattent pas plus les oreilles que les figures ne plaisent aux yeux. Pardonnez-moi monsieur ce moment d’humeur par l’indignation générale de voir vingt têtes plates et ignobles occuper des places réservées à ces têtes précieuses, l’amour, les délices ou l’admiration de la France. »

Louis Petit de Bachaumont
Zanetta Balletti, dite Mademoiselle Sylvia par Hubert Drouais le Père
Zanetta Balletti, dite Mademoiselle Sylvia par Hubert Drouais le Père dans les années 1740 – Huile sur toile – ©CPDHS/Photo Thierry Ollivier

Petit bourgeois, militaires, gardes du corps et femmes de chambre de grandes personnalités, épouses de ministres, salonnières et actrices veulent leur portrait au même titre que les princes et les aristocrates. Zanetta Balletti, dite Mademoiselle Sylvia, est appelée à Paris par le régent et fait ses débuts sur le théâtre de l’Académie royale de Musique en mai 1716. Célébrée comme une actrice inimitable par le caractère qu’elle donne à tous ses rôles, elle excelle dans les pièces de Marivaux et sa beauté atypique ne laisse personne indifférent. Elle frappe particulièrement le célèbre Casanova :

« On ne pouvait pas dire qu’elle fût belle ; mais personne sans doute ne s’était avisé de la trouver laide. Cependant elle n’était pas de ces femmes qui ne sont ni laides ni belles ; car elle avait un certain je ne sais quoi d’intéressant qui sautait aux yeux et qui captivait. »

Casanova

Cette beauté un peu masculine est immortalisée par Hubert Drouais dans les années 1740 dans un beau portrait qui retranscrit le regard intelligent de l’actrice et témoigne de son succès par le riche costume qui l’habille !

De son côté Josef Wyrseh, peintre bien méconnu aujourd’hui, est réputé à l’époque pour sa « franchise dans les couleurs » et son talent à retranscrire la « vérité dans les expressions ». Une originalité qui frappe dans son portait du militaire Jean-François Baulard d’Augirey. L’artiste ne cherche pas à dissimuler le strabisme de son modèle, représenté en tenue d’intérieur. Clin d’œil amusant car il en souffre lui-même !

garde du corps et province
Jean-François Baulard d’Angirey par Josef Wyrseh (droite) et Un garde du corps d’une famille aristocratique par Antoine Vestier (gauche)

Modèles, copies et ateliers

Dans le cas de la famille royale, il existe souvent au XVIIIe siècle un premier portrait en pied très travaillé, offrant un arrière-plan pompeux et soigné. À partir de ce premier portrait officiel sont réalisées des « réductions » ou des versions « grandeur de buste », c’est-à-dire des copies recentrées sur le personnage où le fond uni et simplifié fait ressortir le visage. La réalisation d’une copie est confiée soit à l’artiste, soit aux copistes qui travaillent pour le Cabinet du roi, atelier rattaché à la surintendance des Bâtiments de Versailles. Chargé de reproduire en de nombreux exemplaires les portraits de la famille royale en variant les habits et les postures, le Cabinet du roi diffuse ensuite ces copies très populaires à l’étranger. Faisant parfois l’objet de commandes très spécifiques, elles sont aussi offertes aux proches, aux courtisans et aux serviteurs occupant des charges importantes.

Savoir bien « copier » est un art nécessaire à tout artiste qui souhaite travailler à la Cour car la famille royale accorde très peu de séances de pose. Un artiste a cependant marqué la Cour par ses exigences déplacées et son caractère exécrable : Jean-Marc Nattier. Après avoir réalisé des portraits très réussis des plus jeunes filles de Louis XV et Marie Leszczynska, alors élevées à l’abbaye de Fontevraud, le peintre est rappelé à Versailles des années plus tard pour le même travail.

Madame Victoire par Jean-Marc Nattier
Madame Victoire par Jean-Marc Nattier en 1748 à l’abbaye de Fontevraud (non présent à l’expo) © RMN-GP (Château de Versailles) / © Gérard Blot

Intraitable, le peintre refuse de travailler avec des prêts et veut toujours que ses modèles posent. Séances accordées. Cependant l’artiste renonce rapidement, exaspéré par la volatilité des jeunes filles, peu assidues à se présenter aux séances de pose et incapable de rester en place. Il se dispense d’achever les portraits, remplacé par Franz Bernard Frey.

Peu rancunière, la reine Marie Leszczynska lui demande un jour de bien vouloir revenir pour la peindre. L’artiste accepte à condition de ne pas être dérangé pendant la séance de pose. La souveraine accepte de lui accorder le temps qu’il désire. Le jour dit, la souveraine s’installe, prête à demeurer immobile pendant plusieurs heures. À peine Nattier a-t-il le temps d’attraper son pinceau que Louis XV ouvre la porte. On raconte que, furieux d’être ainsi interrompu, le peintre colérique remballe ses affaires et quitte la pièce !

À la fin de l’année 1779, le peintre Antoine François Callet est chargé de représenter Louis XVI en pied avec les attributs du sacre. Le 5 octobre, le comte de Vergennes écrit au directeur des Bâtiments du roi :

« Le sieur Calet m’annonce que les accessoires du tableau vont être achevés, mais que, pour mettre la tête du modèle au même degré, il aurait besoin de deux séances posées qu’il espère obtenir de Sa Majesté. »

Le comte de Vergennes, ministre des Affaires étangères

Le peintre n’obtient jamais les séances de pose ardemment désirées. Il travaille d’après un premier portrait en pied du roi qu’il a lui-même peint l’année précédent. L’œuvre terminée est le fameux portrait de Louis XVI en grand habit royal conservé au château de Versailles. Jugé très réussi et d’une ressemblance frappante, ce portrait très célèbre sera l’effigie la plus copiée de Louis XVI !

Louis XVI par Antoine Callet
Portrait de Louis XVI en habit de sacre par Antoine Callet en 1775 (gauche) © Château de Versailles, Dist. RMN / © Jean-Marc Manaï – Portrait de Louis XVI en grand habit royal par le même Antoine Callet, réalisé en copiant le portrait en pied !

Les favorites ne manquent pas une occasion de se faire tirer le portrait. François-Hubert Drouais est à l’origine de plusieurs portraits représentant la comtesse du Barry. C’est lui qui peint, en 1773, la dernière représentation de Jeanne en tant que favorite de Louis XV. Ce portrait où elle apparaît en Flore plaît beaucoup au modèle qui en commande au moins cinq répliques. Celui présenté dans l’exposition (et qui illustre l’article) est unique par son réalisme. Les trois grains de beauté qui agrémentent le visage de la du Barry sont bien visibles et n’apparaissent ni sur l’original ni sur les autres copies. Preuve que cet exemplaire est destiné à un proche qui connait parfaitement les caractéristiques physiques de la belle !

Ce succès du portrait entraîne une ouverture artistique évidente qui permet le développement de nouvelles techniques et l’utilisation de nouveaux mediums ainsi que la percée spectaculaire de grands portraitistes tant masculins que féminins.

Les grandes heures du pastel

L’Académie royale n’est pas fermée aux femmes mais elles sont rares à y être admises : une quinzaine au total. Les plus célèbres sont Adélaïde Labille-Guiard, qui devient peintre officielle des filles de Louis XV, et Élisabeth Louise Vigée Le Brun, la seule artiste capable de satisfaire l’exigeante Marie-Antoinette, qui s’exclame en 1774 avant de rencontrer le pinceau salvateur de Le Brun : « Les peintres me tuent et me désespèrent. » Vigée Le Brun peint aussi de nombreux courtisans versaillais, notamment le comte de Vaudreuil, surnommé « l’Enchanteur », personnage fantasque qu’elle admire beaucoup et qui gravite dans l’entourage de la reine.

Pastel du jeune Louis XV par Rosalba Carriera
Pastel du jeune Louis XV par Rosalba Carriera pendant son séjour en France (non présenté à l’expo)

Devançant de plusieurs décennies ces deux femmes aujourd’hui encore très connues, l’une des premières à entrer à l’Académie est la vénitienne Rosalba Carriera. Précédée d’une réputation d’artiste talentueuse, elle est appelée à Paris sous la Régence par le grand mécène et collectionneur Pierre Crozat. Son protecteur l’introduit dans les cercles mondains de la capitale. Rosalba peut ainsi portraiturer la bonne société et accroître considérablement sa renommée : Madame de Brissac, les filles du duc de Bourbon-Condé, la maîtresse du régent la marquise de Parabère ainsi qu’un splendide portrait du jeune Louis XV qui plait beaucoup au roi alors adolescent…

Le passage en France de l’artiste de 1720 à 1721 est d’une importance capitale pour l’évolution de l’art du portrait car elle ne travaille qu’au pastel, longtemps considéré comme une occupation domestique réservée aux femmes. Cependant l’engouement pour les créations d’un velouté inimitable de Rosalba est tel qu’une véritable fureur s’empare de la société parisienne. Une mode est lancée. La reconnaissance du pastel comme art à part entière va permettre à d’autres artistes talentueux de se distinguer.

Portraits par Liotard
Huiles sur toile de Liotard – (gauche) Madame Adélaïde / (droite) Portrait dit de Madame Nettine

Le pastelliste Jean-Étienne Liotard rencontre lui aussi un grand succès. La sensibilité et la douceur qui se dégage de ses pastels fondent sa renommée tant à la Cour qu’à Paris. On lui commande aussi de nombreuses huiles sur toile. Ses nombreux portraits des filles de Louis XV sont tellement appréciés qu’on en réalise de multiples copies.  

Cette richesse iconographique a largement contribué à mélanger les identités des modèles et il faut être vigilant, en comparant les différentes versions et surtout la couleur des yeux des différentes princesses, pour avoir quelque assurance dans les noms à retenir.

Catalogue Cent Portraits pour un siècle

La capacité évidente de Liotard à rendre les émotions est aussi particulièrement remarquable, comme sur le portrait anonyme autrefois dit de Madame Nettine : le regard du modèle est hypnotique !

Malgré cette ouverture au pastel, la famille royale privilégie encore les peintures à huile lorsqu’il s’agit de représentations d’apparat. Des artistes comme Liotard travaillent alors les portraits de la famille royale d’abord au pastel puis s’en servent comme modèles pour réaliser leurs peintures à l’huile.

(Gauche) Pastel de la dauphine Marie-Josèphe de Saxe par Jean-Étienne Liotard / (Droite) Copie du pastel en huile sur toile par le Cabinet du roi
(Gauche) Pastel de la dauphine Marie-Josèphe de Saxe par Jean-Étienne Liotard / (Droite) Copie du pastel en huile sur toile par le Cabinet du roi

Une foule d’autres artistes comme Roslin, Aubry ou encore Kymli travaillent pour Versailles, Paris et la province, livrant à notre curiosité scrutatrice du XXIe siècle ces visages figés sur la toile pour l’éternité. L’exposition au musée Lambinet est terminée depuis mars 2020 mais leur magnifique catalogue fera sans aucun doute date dans l’histoire du portrait.

10 Comments

  • Daniel

    Cette rétrospective est très intéressante, elle nous rappelle que les Grands pouvaient se permettre de se payer les peintres renommés du moment, mais aussi que nombre d’artistes moins connus, mais avec du talent, étaient là pour satisfaire les besoins de représentation d’une autre strate de la société.
    Merci au musée Lambinet pour cette exposition et à Marie de nous l’avoir présentée.

  • Meilleur

    Merci pour cet article très intéressant. Je ne suis pas en mesure de venir pour l’instant sur Versailles et j’en suis désolée.
    Vous ne parlez pas de Maurice-Quentin de La Tour qui fût un des grands pastellistes du XVIIIe et notamment de la cour de Louis XV et des figures emblématiques des cercles littéraires et philosophiques. Je ne veux que vous inviter à venir découvrir une grande partie de sa collection dans sa ville natale de Saint-Quentin, au musée des Beaux-Arts récemment rénové. Ses portraits au pastel sont d’une incroyable acuité, perçant la personnalité des sujets et les rendant incroyablement vivants. L’Art du portrait n’est effectivement pas un vain mot. Merci à vous pour votre regard et votre plume !

    • Plume d'histoire

      Merci ! En effet de La Tour a réalisé aussi de très beaux pastels de Madame de Pompadour ! J’ai choisi de ne pas parler de cet artiste qui n’est pas représenté à l’exposition et il fallait faire des choix 🙂

  • Thomas Guillerez

    Hey, je suis en Licence d’Histoire de l’Art et nous étudions « le portrait en France entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle ». Ton article est très complet ! Mais dis-moi, est)ce que tu pourrais me fournir ta bibliographie concernant le sujet ? Merci d’avance 🙂

    • Plume d'histoire

      Bonjour Thomas il s’agissait une exposition organisée par le musée Lambinet de Versailles, Cent Portrait pour un siècle, et leur catalogue est très complet

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