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Les infréquentables frères Goncourt – Pierre Ménard

Le Prix Goncourt. Un nom qui sonne et résonne pour beaucoup d’entre nous ; ce fameux Prix littéraire qui récompense chaque année des romanciers français. Une volonté couchée sur le papier par Edmond de Goncourt dans son testament en 1892. Edmond et Jules de Goncourt, les deux frères inséparables, auront réussi à rendre immortel ce nom qu’ils chérissaient tant. Mais sans doute pas comme ils l’espéraient… 

Qui, aujourd’hui, connaît vraiment les frères Goncourt ? Leur foisonnante production littéraire, pas toujours réussie mais souvent d’une grande originalité ; leurs personnalités uniques à la fois exaspérantes, déconcertantes et fascinantes ; ou bien encore leur formidable collection d’art d’un goût exquis ? À travers les extraits de leur Journal et la prose de Pierre Ménard, c’est aussi le XIXe siècle dans son ensemble, avec tous ses bouleversements, qui défile dans cet ouvrage délicieux !

Les hommes derrière les Goncourt

De prime abord, Edmond et Jules de Goncourt semblent bien antipathiques : misanthropes, égocentriques, racistes et misogynes… Voilà le tableau qu’ils peignent d’eux-mêmes, le laissant admirer à leurs contemporains. 

Au fil des pages, on se prend cependant à éprouver de la tendresse pour ces deux drôles d’oiseaux. Ces grands dissimulateurs jouent plus qu’ils n’incarnent réellement les détestables individus avec lesquels leurs amis comme leurs ennemis ne savent plus comment se comporter. Leur caractère irascible agace et émeut à la fois. 

Car ces langues de vipères hautaines et orgueilleuses dissimulent des personnalités sensibles. Des êtres humains, en somme. Nous pénétrons dans l’intimité sans fard des frères Goncourt : leurs dégoûts, leurs vices, leurs tocades, leurs frustrations, leurs passions… Tout est passé au crible. Un long et minutieux travail dans les archives a été réalisé par l’auteur, à l’affût des mémoires, des correspondances et des notes en tout genre. Seule cette quête effrénée a permis de tracer un portrait fidèle et nuancé de ces deux êtres insaisissables. Qui sait que l’amitié la plus solide et la plus durable des deux frères fut celle qui les lia pendant des décennies au cher Gustave Flaubert ? Que ces célèbres misogynes vouèrent à leur bonne, l’indispensable Rose, et ce jusqu’à sa mort, un attachement sans faille ? Ou encore que de noires pensées agitaient ces esprits sans cesse en activité ? 

On ne trouve pas un homme qui voudrait revivre sa vie. À peine trouve-t-on une femme qui voudrait revivre ses dix-huit ans. Cela juge la vie.

Les infréquentables frères Goncourt – extrait du Journal

Sensibles au beau, esthètes dans l’âme, les frères Goncourt sont des collectionneurs acharnés, parfois non avertis mais toujours passionnés. Dans leur appartement transformé en caverne d’Ali-baba, ils entassent les bibelots, les coffres, les tableaux, les estampes japonaises et le mobilier Louis XV. Cette passion tient la place d’un enfant, d’un bébé ou mieux encore… d’une putain, comme ils l’écrivent eux-mêmes dans leur Journal. Leur femme, leur épouse, celle à qui ils ont juré fidélité pour toujours, c’est l’écriture.

Courage et ténacité : pour le triomphe du « style artiste »

Pourtant, le moins que l’on puisse dire, c’est que le succès ne les attendait pas au tournant. À la parution de Madame Gervaisais en février 1869 (loin d’être leur première publication !) 300 livres seulement s’écoulent.

Depuis que notre livre est paru, jours douloureux. Pas une lettre, pas un mot, pas un témoignage quelconque de quelqu’un, sauf une bonne poignée de main de Flaubert. Une profonde tristesse de cela, de cette ligue du silence, que nous sentons haineux et envieux tout autour de nous, et de ce froid, que jette parmi tous ceux qui nous approchent la hauteur de ce livre qui les écrase.

Les infréquentables frères Goncourt – extrait du Journal

Des frustrations, ils en connurent beaucoup. On reste admiratif devant la ténacité de ces deux forçats de la plume, qui ne reculent devant rien et ne se laissent jamais abattre par l’échec. Un échec qui dure tout de même 15 ans… Pierre Ménard retrace avec objectivité ce parcours du combattant, cette bataille menée avec rage vers le succès. 

Ce succès, ils y croient dur comme fer, grâce à la singularité de leur démarche (embrasser dans un même ensemble la petite et la grande Histoire) et leur style inédit. Un style grinçant, sautillant, parfois incompréhensible, souvent grossier et pourtant savoureux. Un style qualifié d’« artiste » et que Pierre Ménard analyse et décortique, nous dévoilant les expressions les plus emblématiques, les phrases les plus intelligentes comme les plus vulgaires. Une expérience de lecture truculente ! Qui peut imaginer aujourd’hui que c’est aux Goncourt que l’on doit l’expression visionnaire « américanisation » de la société ?

Caricature des frères Goncourt

Les deux frères ne laissent personne indifférent. Que leur style rebute ou attire, que leur personnalité déroute ou séduise, chacun est toujours agité de mille réflexions lorsque le sujet explosif des Goncourt fait les gros titres. Les frères savent réveiller les passions, susciter la polémique… et se faire voler la vedette. Qui se doute que Émile Zola considérait les frères Goncourt comme ses mentors et s’est beaucoup inspiré de leurs œuvres novatrices avant de les écraser de son génie ? 

Incontestablement, l’œuvre des Goncourt qui suscita l’angoisse et l’aigreur de leurs proches tout en réveillant la critique, c’est celle de toute leur vie, les nombreux tomes qui composent leur précieux Journal.

Le Journal : regard par le trou de la serrure…

Ce Journal dissèque la vie de leurs contemporains, plantant dans leur quotidien un couteau à la lame bien aiguisée. Mots dansants, expressions sans queue ni tête et pourtant remplies de sens, portraits tracés au vitriol, style à la fois pompeux, comique et mordant… Qui écrit ? Les Goncourt. Les jumeaux. Les gémeaux. Ils sont indissociables. Cette particularité, unique dans l’histoire de la littérature, mérite à elle-seule qu’on daigne s’intéresser à leur œuvre.  

Il serait bien vain de chercher à savoir quelle tête de cette hydre est en train de parler : à chaque page, les je valsent avec les nous, les moi avec les lui, la première personne ne désignant pas même toujours celui qui tient la plume. 

Les infréquentables frères Goncourt
Edmond (gauche) et Jules (droite) de Goncourt – Nadar

La société de ce « couple » étrange est la fois recherchée et redoutée. Les piques acérées, dont leur Journal est noirci, n’épargnent personne. Et pourtant, chacun continue à rechercher la compagnie de ces deux êtres si bizarres. Ces originaux séduisent jusqu’à la princesse Mathilde qu’ils qualifient pourtant de « lorette sur le retour » ! La réputation détestable des frères Goncourt n’empêche pas la cousine de l’empereur de solliciter leur présence dans son salon littéraire rue de Courcelles. 

Pour les diaristes, toujours à l’affût, les soirées de la rue de Courcelles sont autant d’occasions de saisir dans ses moindres détails la comédie humaine du grand monde. Réception après réception, ils consignent la noirceur des invités, les batailles d’influence, les chamailleries aux causes futiles et aux conséquences dévastatrices, les susceptibilités froissées, l’honneur bafoué, le vice triomphant, la vanité nourrie, engraissée, gonflée à en crever.

Les infréquentables frères Goncourt

Ils goûtent aussi les cercles privés organisés par des « hommes d’esprit », tendant attentivement l’oreille pour bien mémoriser chaque confidence. Tous les propos, surtout les plus incongrus, sont ensuite religieusement cosignés dans le Journal. Rien ne leur échappe ! Le lecteur s’y croirait : comme un voyeur heureux de regarder par le trou de la serrure. Voir et entendre sans être vu. 

Sans indulgence, même pour leurs amis, les Goncourt se moquent, raillent et caricaturent. Pierre Ménard nous convainc qu’il ne faut voir là-dedans ni méchanceté gratuite ni hypocrisie : seulement la conscience que leur œuvre, que leur recherche effrénée de vérité et de réalité, prime sur tout. Leur destin ? Achever cette œuvre commune coûte que coûte, ce Journal qui doit raconter le grand monde comme le plus insignifiant, les mêler dans un même ensemble, dépeindre tant l’empereur que la maraichère. 

Cette fusion littéraire sans équivalent prend fin brutalement à la mort tragique de Jules en 1870, plus de vingt-cinq ans avant son aîné. Mais l’histoire ne s’arrête pas là ! Edmond, « veuf » éploré, a encore bien du chemin à parcourir. Le succès frappe enfin à la porte. Le dernier des Goncourt devient riche, continuant à assouvir sa passion pour les œuvres d’art. Ce patriarche un peu bourru reçoit dans son « grenier » d’Auteuil toutes les personnalités en mal de reconnaissance, les curieux et les amis d’autrefois.

Edmond de Goncourt par Rafaëlli – Nancy

Infréquentables et pourtant très fréquentés, les frères Goncourt emmènent leur lecteur dans un voyage mondain, social, littéraire et artistique des plus insolites, ressuscités par la plume trempée d’humour de Pierre Ménard. Et si le lecteur se surprend à apprécier leur compagnie, c’est justement pour leurs défauts, qui les rendent tellement humains ! La plus grande crainte des frères Goncourt était de tomber un jour dans l’oubli. Assurément, cette biographie qui les dépoussière avec énergie aurait flatté leur égo, veillant à leur souhait le plus cher ! 

16 Comments

  • fonvielle

    Si Pierre est aussi doué que Stefan pour cerner, analyser et retranscrire toute la complexité des caractères humains, ce dont je doute personnellement (je changerai peut-être d’avis en le lisant), votre plume en tout cas s’en approche. Bravo.

  • michelebaly

    Vers 23-24 ans, j’étais fascinée par les romans sur les prostituées. J’avais lu « Manon Lescault », « La Dame aux Camélias », « Carmen » et… « La Fille Élisa », des frères Goncourt. J’avais été outrée de constater que, dans leurs notes, ils affirmaient que « la prostitution est l’état naturel et sauvage de la femme ».
    Il me semble plutôt à moi que la prostitution, à part pour de rares privilégiées qui peuvent se permettre de choisir leur clientèle et qui gèrent elles-mêmes leurs affaires, est un esclavage auquel aucune femme ne voudrait être soumise (viols collectifs, violence, exploitation, insécurité…)
    Et puis, cette façon de penser qu’une femme « pure » ne devrait avoir ni désir, ni pulsion sexuelles (sans quoi elle est nécessairement une prostituée….)
    Sans doute auraient-ils vu le mariage comme de la prostitution légale, sans considérer que les femmes à leurs époques n’avaient pas accès au marché du travail… Et que, de toute façon, entretenir une maison et préparer des repas mérite salaire…
    Bref, les Goncourt ne me sont pas très sympathiques…

    • Plume d'histoire

      Assurément, les Goncourt n’attirent pas la sympathie, surtout à plus d’un siècle d’écart ! Cependant il est toujours édifiant de ne pas s’arrêter à nos préjugés… Même si eux en étaient bourrés

  • Daniel

    La concurrence était alors féroce et pour trouver sa place parmi les Dumas, Flaubert, Hugo, Zola, Balzac, Maupassant (pour ne citer qu’eux) il fallait faire bien plus que rapporter des ragots de salons.
    Vous les avez très bien décrits, ils devaient être vraiment infréquentables!
    Sans le prix littéraire qui porte leur nom et qui se rappelle à nous tous les ans, je pense que ces deux frères-là auraient été oubliés depuis longtemps.

  • Danielle Sparaco Raquet

    Cet article m’a donné très envie de lire la biographie des frères Goncourt. Il est vrai assez méconnus hors le prix qui porte leur nom. Merci

  • michelebaly

    Dickens compatissait davantage à la cause des prostituées. Il s’en faisait le défenseur.
    Mais bon, je m’écarte du sujet…

  • Frédéric Sturtewagen-Carloni

    Je ne connaissais pas du tout les personnes dont le nom est utilisé pour ce prix prestigieux ? Vous indiquez : “Une volonté couchée sur le papier par Edmond de Goncourt dans son testament en 1892.”, mais j’imagine que ce testament a certainement été critiqué… vu qu’ils n’étaient guère appréciés ? Ce qui aurait été intéressant de connaître, c’est comment s’est finalement concrétisée la genèse qui mena à la création de ce prix littéraire ?

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