Tulipomania : bulbes en folie !

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Saviez-vous que la tulipe est à l’origine du premier krach boursier de l’histoire ? Une véritable folie : la Tulipomania.

Chaque printemps, la tulipe fait son grand retour, éclatante, presque insolente de perfection. À l’occasion des 400 ans du Jardin des Plantes, fondé en 1626 sous le règne de Louis XIII, le jardin parisien se pare d’une robe éclatante, tissée de milliers de variétés qui déploient leur pétales veloutés, zébrés de couleurs vives, comme surgies d’un tableau de Bruegel le Jeune ou d’un vélin de Redouté.

Fascinantes tulipes… Longtemps perçues comme des fleurs rares et exotiques, elles captivent autant les amateurs de beauté que les esprits avides de profit. Au XVIIe siècle, leurs bulbes deviennent des objets de convoitise, s’échangent, se revendent à prix d’or à travers toute l’Europe. C’est en Hollande, alors au cœur de leur commerce, que cette passion vire à la fièvre collective et entraîne une bulle spéculative sans précédent.

Tulipomania - Tulipes Dentelle, variété "Fringed Rhapsody" - Jardin des Plantes en avril 2026 © Marie Petitot
Tulipes Dentelle, variété « Fringed Rhapsody » – Jardin des Plantes en avril 2026 © Marie Petitot

Tulipa : « fleur ressemblant à un turban »

Bien que les ancêtres de la tulipe moderne poussaient sur les hauts plateaux inhospitaliers des montagnes du Tian Shan, en Asie centrale, ce sont surtout les sultans turcs qui en font une culture frénétique.

L’histoire européenne de la tulipe débute aux alentours de 1550. L’Empire ottoman est alors une puissance politique redoutable que les têtes couronnées cherchent à ménager. Des diplomates originaires des Pays-Bas méridionaux (Pays-Bas et Belgique actuels), ensemble de territoires sous domination des Habsbourg, sont envoyés par l’empereur à Constantinople.

C’est probablement à la Cour du sultan que les émissaires découvrent la tulipe. Cette plante ornementale, appelée « tulipan » en raison de sa forme, qui rappelle fortement le turban porté à l’époque, est une fleur très prisée, cultivée en de nombreuses variétés.

Rapportés par les ambassadeurs de l’empereur, dès le XVIe siècle, elle fleurissent dans les jardins des Habsbourg à Vienne et à Prague. Pour les cultiver, Maximilien II puis Rodolphe II emploient des jardiniers et botanistes réputés originaires des Flandres, qui en rapportent la culture dans leurs contrées, notamment Carolus Clusius, botaniste de l’Université de Leyde.

Quatre variétés de tulipes peintes par l'artiste et marchand de tulipes Jakob Marrel dans les années 1630 (de gauche à droite : "Butter Man", "Nobleman", "The Great Plumed One" et "With The Wind") MET
Quatre variétés de tulipes peintes par l’artiste et marchand de tulipes Jakob Marrel dans les années 1630 (de gauche à droite : « Butter Man », « Nobleman », « The Great Plumed One » et « With The Wind ») MET

Ces flamboyants jardins tapissés de tulipes étonnent autant qu’ils fascinent. D’une couleur éclatante, dégageant une odeur suave, douce et subtile, offrant une beauté veloutée qui s’évanouit rapidement… la tulipe est parfaite ! Sublime, mystérieuse et éphémère, elle est l’incarnation même de l’opulence. Dans cette société des Provinces-Unies (actuels Pays-Bas) où l’argent ne circule qu’entre des élites indécemment riches, pouvoir acheter des tulipes devient un symbole de richesse ultime.

Certaines familles, par fascination pour la fleur autant que par désir d’afficher leur position dans la société, recherchent avidement les variétés de tulipes les plus rares. Ce nouveau caprice incite de nombreux négociants à se transformer en « fleuristes », comme on appelle alors les grossistes. Le commerce de la tulipe, grâce à l’importation, va prendre un nouveau tournant… Les marchands hollandais du nord, rois incontestés du commerce mondial, viennent de trouver leur reine : la Tulipomania est en marche !

La Hollande, carrefour… fleuri

Le XVIIe siècle représente pour la Hollande un véritable âge d’or. Artistes talentueux et recherchés, scientifiques modernes et réputés… La vie culturelle foisonnante du pays lui assure une renommée internationale. Surtout, première puissance maritime, militaire et commerciale mondiale, Amsterdam est le comptoir obligé pour « réunir, stocker, vendre, revendre les marchandises de l’univers ». Les marchands hollandais vivent pour faire fructifier leur argent, qui coule à flot. Et le gouvernement, qui y trouve son compte, leur facilite la tâche.

Contrairement à leurs voisins européens qui vivent sous l’autorité des rois, les Provinces-Unies du XVIIe siècle forment une République, dirigée par le Stadhouder (un prince de la famille d’Orange-Nassau depuis la fin du XVIe siècle) nommé par les représentants des provinces regroupés au sein des États-Généraux, l’équivalent du Parlement. Chaque province dispose de sa propre administration, mais le véritable pouvoir se trouve en dessous, chez les régents qui dirigent les villes.

(Christian Chavagneux – La spéculation sur les tulipes, entre vérités et légendes)

Officier de la VOC et gouverneur général des Indes néerlandaises dans les années 1630 (Portrait par Jan Pieterszoon Coen - Rijksmuseum)
Officier de la VOC et gouverneur général des Indes néerlandaises dans les années 1630 (Portrait par Jan Pieterszoon Coen – Rijksmuseum)

De nombreux marchands occupent cette position enviée de « régents ». Infiltrés dans les États-Généraux, le Conseil d’État et la fameuse VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales, cette multinationale qui domine le commerce mondial), les régents forment une élite politique qui favorise l’enrichissement des négociants.

Au début du XVIIe siècle, Ie commerce des tulipes est irrégulier, comme celui des innombrables produits exotiques avidement demandés par les élites européennes : plantes, graines, animaux empaillés et curiosités ethnographiques arrivent par bateau du Levant, des Indes ou du Brésil. Les riches marchands d’Amsterdam, de Haarlem ou de Delft ont une clientèle bien ciblée : l’élite qui recherche les fleurs par goût du luxe et désir d’ostentation, les amateurs éclairés et cultivés au capital suffisant ou bien les botanistes et naturalistes passionnés.

Certains Néerlandais de l’époque éprouvent une véritable fascination par la tulipe. Ainsi, le célèbre médecin Nicolaes Tulp : de son vrai nom Claes Pieterszoon, il change son nom en « Tulp ». Sa passion dévorante va encore plus loin : devenu échevin d’Amsterdam en 1622, il choisit la tulipe comme emblème pour son sceau et comme décor de la calèche qu’il utilise pour rendre visite à ses patients !

Comment les bulbes de tulipes deviennent des produits de spéculation ? Difficile à déterminer. Un mélange de plusieurs phénomènes : les caractéristiques esthétiques de la tulipe, son exotisme, l’époque qui offre des liquidités en abondance, l’attrait des Néerlandais pour cette fleur, la manie des Hollandais à parier sur tout et n’importe quoi et leur goût manifeste pour les opérations risquées… Voilà qui explique, en partie, la folie qui va suivre !

Des riches détachés de par leur fortune du reste de la société, un pouvoir politique qui les laisse libres de faire ce que bon leur semble, le plaisir du pari et une abondance de crédit bon marché : tous les ingrédients d’une bulle spéculative sont là.

(Christian Chavagneux)

Tulipe Double Tardive, variété « Carnaval de Nice » - Jardin des Plantes en avril 2026 © Marie Petitot
Tulipe Double Tardive, variété « Carnaval de Nice » – Jardin des Plantes en avril 2026 © Marie Petitot

Des variétés à foison !

L’effervescence autour de la tulipe, qui ne fait que croître tout au long du XVIIe siècle, est avant tout d’origine biologique. Cette plante offre des possibilités infinies de variations de couleurs et de formes. Une diversité qui devient très appréciée des marchands et des collectionneurs. C’est la couleur qui fait la valeur de la fleur. Les tulipes possédant plusieurs couleurs, flammées ou panachées, sont évidemment les plus recherchées.

Les panachures naissent a la suite d’une maladie virale transmise par les pucerons. Les tulipes ainsi affaiblies ne produisaient que de petits bulbes, et I’on n’avait aucune assurance de pouvoir reproduire cette couleur panachée. Aujourd’hui, les sélectionneurs font de leur mieux pour produire des tulipes qui résistent aux virus. Mais au début du XVIIe siècle, on ignorait comment les couleurs se panachaient. L’apparition inattendue de ces tulipes panachées sur un marche déjà fort agité fit I’effet d’une bombe: on s’arrachait les tulipes atteintes du virus !

(Kuitert Wybe – La Tulipomanie)

La Hollande, au même titre que la Flandre à cette époque, est aussi l’épicentre d’une création artistique sans précédent. Peu à peu, la tulipe apparaît dans l’art, immortalisant la richesse de leur commanditaire : les murs se couvent de natures mortes qui regorgent de tulipes, véritables chefs-d’œuvre de Hans Gillisz. Bollongier, Johannes Bosschaert et Brueghel le Jeune, ou bien de portraits réalisés par Michiel Jansz. van Mierevelt. Tous immortalisent, à leur façon, la Tulipomania.

Tulipomania - Portrait d'un couple flamand, l'époux tient dans sa main gauche une tulipe en fleur et dans sa main droite, un bulbe de tulipe (Toile de Michiel Jansz van Miereve)
Portrait d’un couple flamand, l’époux tient dans sa main gauche une tulipe en fleur et dans sa main droite, un bulbe de tulipe (Toile de Michiel Jansz van Miereve)

Les publications françaises sur le sujet sont innombrables. Le premier traité particulier sur les tulipes, publié en 1657, est l’oeuvre d’un collectionneur français réputé : Pierre Morin.

La course à l’innovation battait alors son plein pour tenter de créer des fleurs aux couleurs rares, ce qui donna par exemple lieu à des promesses de récompense pour celui qui pourrait produire une tulipe noire […]. Un épisode sur lequel s’appuiera Alexandre Dumas pour écrire son roman éponyme.

(Christian Chavagneux)

Les heureux découvreurs d’une nouvelle variété ont le droit de lui donner le nom qu’ils souhaitent : chacun s’en donne à cœur joie, pour notre plus grand plaisir :

Traité des Tulipes (1697) – La Chesnée-Monstereul

  • Glorieuse : isabelle qui tire un peu sur le jaune et rouge doré.
  • Hercule : rouge de sang et blanc de lait.
  • Marbrée Saint-Germain : gris mourant, incarnat et rouge.
  • Merveille d’Amsterdam : gris de lin, couleur forte et vive, et blanc.
  • Panachée de Paris : rouge fort éclatant, avec un beau blanc.
  • Pucelle Nichon : rouge d’écarlate, colombin et blanc non d’entrée.
  • Satinée : beau blanc de satin, sur lequel elle se panache de rouge.
  • Toujours belle : constante à ne point changer, et ses couleurs de
  • blanc naissant, et rouge pâle, ne diminuent jamais depuis sa
  • naissance jusqu’à la mort.
  • Vice-Roi : pourpre violet et beaucoup de blanc.
  • Bizarre du Cadet : feuille morte, rouge brûlé et jaune enfumé.
  • Coquille marbrée : fleur de prunier, pourpre et blanc.
  • Cupidon : violet d’évêque, pourpre clair et blanc.
  • Curé tardif : gris de lin fort pâle et blanc.
  • Flamboyante de Tunis : rouge brûlé et jaune brouillé, tirant sur la couleur de citron.
  • Amiral d’Angleterre : rouge brun, colombin vif et blanc.
Tulipe Perroquet variété « Black Parrot » - Jardin des Plantes en avril 2026 © Marie Petitot
Tulipe Perroquet variété « Black Parrot » – Jardin des Plantes en avril 2026 © Marie Petitot

Plus on multiplie les expériences, plus la variabilité de la tulipe semble inépuisable. Recenser le nombre de variétés au XVIIe siècle reviendrait à compter des grains de sable dans un désert ! On peut néanmoins s’en faire une idée. Le marchand lyonnais Jean-Baptiste Dru, fleuriste et botaniste, publie à partir de 1649 le catalogue de ses plantes. Déjà plus de 525 variétés de tulipes sont décrites ! Et encore, il ne donne que les plus remarquables de sa collection…

Cependant, ce panachage infini qui ravit les amateurs pose un problème de taille : comment s’assurer de la rareté d’un bulbe ? Personne ne peut être certain qu’une variété nouvelle n’a pas déjà été obtenue ailleurs. À la fin du siècle, on dénonce « la vanité des listes et l’incertitude du jeu ». Et pourtant, le commerce se poursuit avec frénésie dans toute l’Europe.

On commence alors à tourner en ridicule les collectionneurs de tulipes. La Bruyère ne s’en prive pas dans ses célèbres Caractères.

Le fleuriste a un jardin dans un faubourg ; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant le Solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si belle, il a le coeur épanoui de joie : il la quitte pour l’Orientale ; de là, il va à la Veuve ; il passe au Drap d’or, de celle-ci à l’Agathe, d’où il revient ensuite à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées ; elle a un beau vase ou un beau calice ; il la contemple, il l’admire ; Dieu et la nature sont en tout cela ce qu’il n’admire point : il ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour rien quand les tulipes sont négligées et que les oeillets auront prévalu. Cet homme raisonnable qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes.

(La Bruyère – Caractères (1691, Chapitre XIII)

Tulipomania - La vente des oignons de tulipes - École des Pays-Bas (XVIIe siècle) - Musée des Beaux-Arts de Rennes - L'acheteur, en costume de fou, est prêt a se délester de sa fortune au profit d'un marchand peu scrupuleux qui pèse les bulbes sur une balance d'orfèvre.
La vente des oignons de tulipes – École des Pays-Bas (XVIIe siècle) – Musée des Beaux-Arts de Rennes – L’acheteur, en costume de fou, est prêt a se délester de sa fortune au profit d’un marchand peu scrupuleux qui pèse les bulbes sur une balance d’orfèvre.

Dans son traité Connaissance et culture parfaite des tulipes, Nicolas Valnay écrit pour sa part en 1688 :

Les fleurs communiquées peuvent avoir les mêmes noms chez plusieurs ; mais les uniques s’appellent comme il plaît à chaque curieux, et souvent les mêmes fleurs ont différents noms dans différents jardins.

(Antoine Schnapper – Le géant, la licorne et la tulipe)

En France, la passion des tulipes retombe dès la fin du règne de Louis XIV. Dans la seconde édition de son Traité du jardinage publié en 1713, Dezallier d’Argenville note que « cette ardeur est un peu ralentie présentement, mais elle est encore très violente dans les Pays-Bas ». Ils viennent de vivre la Tulipomania, l’un des épisodes les plus cocasses de leur Histoire.

Le marché des tulipes ou le « commerce du vent »

Jusqu’en 1634, le marché des tulipes reste stable dans les Flandres et les Provinces-Unies. C’est un produit de luxe qui se commercialise au même titre qu’un objet d’art. Quand commence alors véritablement la Tulipomania ? Entre 1635 et 1636, le marché connaît plusieurs innovations qui vont entraîner une flambée des prix, rapide et violente.

D’abord, les horticulteurs et les fleuristes ont désormais la possibilité de vendre des bulbes encore en terre. On peut donc vendre toute l’année, sans attendre la floraison à l’été. Un risque de plus, qui ajoute à l’excitation du jeu : on ne connaît la couleur exacte de la Tulipe qu’un an après l’acquisition du bulbe.

Les transactions se déroulent sous forme de ventes aux enchères, dans les tavernes, nouvelles places fortes de l’économie de la tulipe. Sous le regard des tenanciers, les fleuristes rencontrent leurs acheteurs. Les bulbes sont pesés comme on pèse les métaux précieux. L’art est mobilisé pour faciliter le commerce : les planches illustrées, les dessin et les peintures permettent aux acheteurs de visualiser le rendu des fleurs épanouies.

Jacob Marrel (vers 1635) - Deux tulipes, parmi les plus rares de l'époque, la « Vice-roi » et la « Semper Augustus »
Jacob Marrel (vers 1635) – Deux tulipes, parmi les plus rares de l’époque, la « Vice-Roi » et la « Semper Augustus »

Ensuite, l’arrivée de redoutables hommes d’affaires français, attirées par les bénéfices assurés par la revente des fleurs : les prix atteignent de tels sommets que pendant les négociations, les bulbes changent parfois de propriétaire à dix reprises.

Enfin, un mécanisme redoutable est introduit pour permettre les transactions : celui des billets à effet, que l’on appelle aujourd’hui une option. Les caractéristiques du bulbe et son prix sont fixés à l’avance entre les deux parties, puis inscrites sur le billet qui s’achète en assurant un dépôt initial. La transaction effective attend l’été suivant.

Le marché des tulipes a alors rapidement changé de visage : d’un marché de produits physiques, les bulbes, ouvert quelques mois, il est devenu un marché financier, ouvert toute l’année, où s’échangeaient les billets à effet. L’engouement pour le commerce de tulipes s’en est trouvé accru et les prix ont commencé à grimper. Les premiers billets ont été établis entre horticulteurs et fleuristes dans une transaction où chaque partie connaissait les fleurs concernées. Puis un marché secondaire des billets s’est développé entre fleuristes et avec certains clients, chacun s’échangeant des morceaux de papier dont le prix montait en même temps que celui des bulbes. Bientôt, tout le monde s’est moqué de savoir ce qu’était vraiment la fleur concernée, où elle avait été plantée et par qui, pour se concentrer sur le marché des billets qui pouvaient changer de mains jusqu’à dix fois par jour, les prix montant à chaque échange. Les Hollandais ont baptisé ce genre de transactions « windhandel », le « commerce du vent ».

(Christian Chavagneux)

Des millions pour un seul bulbe

Acheter et vendre des promesses de vente et d’achat de produits que l’on ne possède pas est une pratique commune en Hollande, notamment sur les marchés du blé, des épices ou du hareng. Néanmoins, le prix des bulbes de tulipes atteint des montants invraisemblables : multiplication par 10 ou par 12 pour certaines variétés pendant les derniers mois de spéculation. L’une des plus chères est la Vice-Roi, une tulipe pourpre vendue entre 3 000 et 4 200 florins.

Mis en perspective, le prix des bulbes donne le vertige : rappelons qu’à cette époque, avec 3 000 florins, on peut acheter à la fois 8 porcs, 4 veaux, 12 moutons, 24 tonnes de blé, 48 tonnes d’orge, 2 barriques de vin, 4 barils de bière, 2 tonnes de beurre, 1 000 livres de fromage, 1 timbale d’argent, 1 lot d’habits, 1 lit avec matelas et literie et 1 bateau en prime ! Si un marchand aisé peut espérer gagner entre 1 500 et 3 000 florins par an, le salaire annuel d’un maître charpentier est de 300 florins.

Des sommets de spéculation sont atteints pour la tulipe Semper Augustus, presque légendaire, grande star de la Tulipomania :

Tous ceux qui la virent convinrent de son exceptionnelle beauté. Sa tige élancée portait la fleur bien au-dessus des feuilles et permettait donc d’en admirer les couleurs. D’un bleu uni à la jonction avec la tige, la corolle devenait rapidement d’un blanc pur. Puis de fines flammes rouge sang jaillissaient au centre des six pétales, colorant les bords de touches éparses.

(Christian Chavagneux)

Hans Bollongier - Nature morte aux fleurs - Rijksmuseum d'Amsterdam - La variété « Semper Augustus » est bien reconnaissable !
Hans Bollongier – Nature morte aux fleurs – Rijksmuseum d’Amsterdam – La variété « Semper Augustus » est bien reconnaissable !

Un bulbe de Semper Augustus est vendu 5 200 florins en 1636. En janvier 1637, au plus fort de la spéculation, son prix flambe jusqu’à 10 000 florins, soit plus de 100 000 millions d’euros ! La dépense est insensée. Sur le marché de l’art de l’époque, aucun objet n’atteint ce niveau de prix délirant… Le record personnel du peintre Rembrandt, pour son célèbre tableau La Ronde de nuit datant de 1642 ? 1600 florins.

Les riches amateurs, les horticulteurs et les scientifiques s’efforcent de créer des tulipes ressemblant à la Semper Augustus ; ils sont prêts à débourser des fortunes pour acquérir une authentique Semper Augustus, quasiment introuvable.

Adriaen Pauw, marchand né à Amsterdam et haut dignitaire de Hollande, compte parmi les rares propriétaires de Semper Augustus. Propriétaire du domaine et du manoir de Heemstede, il l’embellit d’un somptueux jardin agrémenté de parterres débordant de tulipes, dont la profusion est accentuée par un jeu de miroirs. Dans les années 1630, Heemstede offre la plus importante concentration de tulipes Semper Augustus, jalousement gardées.

Certains aventuriers, ensorcelés par l’idée de ces profits faramineux, vendent maisons, chevaux et bateaux pour acquérir des bulbes de tulipe rares, les faire fructifier et les revendre. Ceux qui peuvent se permettre d’acheter des bulbes les cultivent dans des jardins clos de murs, tenus secrets : dans les jardins des nobles ou dans ceux des couvents et monastères. En 1636, les bulbes de tulipes sont le quatrième produit d’exportation de la Hollande, et la Tulipomanie connaît son âge d’or ! Chacun espère obtenir une variété rare ou inédite qui assurera sa gloire et sa fortune. Certains sont prêts à détruire leurs fleurs plutôt que de voir leurs secrets de panachage dévoilés…

C’est ainsi que de nouvelles variétés ont vu le jour, produites spécialement pour répondre aux exigences du marché. Vers 1630, plus de 140 espèces de tulipes différentes étaient répertoriées aux Pays-Bas. Des tulipes simples aux multicolores, en passant par les merveilles aux pétales marbrés de couleurs vives, elles ont toutes été divisées en différentes familles. La plupart du temps, elles étaient nommées d’après ceux qui les avaient fait pousser ou, plus souvent, d’après les propriétaires des cultures où les bulbes étaient chéris.

(La Tulipomanie, première bulle spéculative de l’histoire)

Détail d'un tableau de Brueghel le Jeune - Le Printemps - Musée national d'art de Roumanie (la culture de la tulipe est bien visible)
Détail d’un tableau de Brueghel le Jeune – Le Printemps – Musée national d’art de Roumanie (la culture de la tulipe est bien visible)

Les 70 bulbes Winkel : l’apogée de la Tulipomania

Été 1636. Wouter Winkel, ancien tenancier de la ville d’Alkmaar, au nord de la Hollande, meurt prématurément avant son quarantième anniversaire. Il laisse derrière lui sept enfants en deuil, conduits à l’orphelinat local, qui doit toucher 10 % de l’héritage pour payer leur éducation. Hélas, les enfants ne semblent pas avoir grand chose à se mettre sous la dent…

Mais à la lecture de l’état des lieux du jardin Winkel, les yeux des dirigeants de l’orphelinat s’illuminent : l’ingénieux Wouter a eu la brillante idée de se mettre à cultiver des tulipes dans le jardin situé derrière son auberge, plusieurs années avant le début de la spéculation. Le contenu du trésor est inestimable : environ 70 oignons de tulipe, d’une quarantaine de variétés différentes : certaines comptent parmi les plus rares. C’est le jackpot.

Les enchères se déroulent le 5 février 1637, à Alkmaar. Date historique. C’est l’apogée de la spéculation, point d’orgue de deux mois de frénésie. Les acheteurs affluent de partout. On y paie les prix les plus élevés de toute l’histoire de la Tulipomanie : l’oignon d’une tulipe pourpre très recherchée, l’Admirael van Enkhuizen, atteint 5 200 florins, un record pour cette variété extrêmement rare.

Les orphelins Winkel, grands gagnants de cette affaire de spéculation, deviennent riches comme Crésus : au total, la vente leur rapporte la somme colossale de 90 000 florins, presque l’équivalent d’un milliard d’euros !

Daniel Rabel (1624) Tulipe « Drap d'argent » sur vélin
Daniel Rabel (1624) Tulipe « Drap d’argent » sur vélin

Le krach du bulbe

À quel moment précis la confiance disparaît-elle ? Difficile de le savoir. Cette méfiance progressive aboutit en tout cas à une catastrophe, en février 1637, quelques jours après la vente Winkel.

Un collège de fleuristes se réunit dans une taverne de Haarlem. Pour la première fois, leurs bulbes ne trouvent pas preneurs. Et après 20 % de décote ? Toujours rien. La nouvelle se répand à travers toute la ville de Haarlem en quelques heures. Quelques semaines plus tard, la Hollande bruisse de la nouvelle : les bulbes de tulipe ne valent plus rien !

Les prix s’effondrent aussitôt. Chacun cherche à se débarrasser de ses bulbes le plus rapidement possible, quitte à les revendre à seulement 5% voire 1% de leur valeur ! Le marché du bulbe de tulipe n’existe plus. Finalement, l’effet de la crise d’un point de vue économique est presque inexistant.

Pourquoi la spéculation sur les tulipes a-t-elle alors autant marqué les esprits ? La société hollandaise dans son ensemble est choquée par le fait que certains puissent sauter les étapes de l’ascension sociale en s’enrichissant non par le commerce mais par la spéculation. Les pamphlets et les peintures de l’époque dénoncent la cupidité de ces fleuristes et de leurs acheteurs, ces « fétichistes des tulipes » qui se pavanent subitement en habits de luxe, sans avoir aucune notion de la vraie valeur des choses.

Tulipomania - Allégorie de la Tulipomanie (vers 1645) - Brueghel le Jeune
Allégorie de la Tulipomanie (vers 1645) – Brueghel le Jeune

D’autres représentent la bêtise des spéculateurs avec un humour mordant. Dans l’Allégorie de la Tulipomanie de Jan Bruegel le Jeune, peinture réalisée vers 1640, les fleuristes sont incarnés par des macaques fous. Dans la partie gauche du tableau, des singes festoient et vendent des tulipes tandis que la partie centrale montre un singe jaune rédigeant un billet à effet. Un autre pèse ses bulbes et d’autres comptent les sacs d’or accumulés avec cupidité… Dans la scène finale, à droite, un singe urine sur ses tulipes qui ne valent plus rien !

La tulipe reste en réalité une fleur précieuse, mais accessible aux amateurs. L’une des seules variétés dont le prix reste excessivement élevée, même après l’effondrement du marché, est la fameuse Semper Augustus, immortalisée sur de nombreuses toiles.

Un nouveau genre voit même le jour dès la fin du XVIe siècle : la Vanité. Dans ces natures mortes qui soulignent le temps qui passe, des artistes comme Jacob de Gheyn ou Philippe de Champaigne, peintre du roi Louis XIII, utilisent souvent la tulipe pour symboliser le caractère éphémère de la vie et la vanité du luxe.

Découvrez une toute autre obsession, plus artistique encore, les collections de beautés des têtes couronnées !

Vanité par Philippe de Champaigne
Vanité par Philippe de Champaigne

Sources principales

La Fleur, Objet de spéculation au XVIIe siècle: La Tulipomanie (Kuitert Wybe – 1996)

Le géant, la licorne et la tulipe : Les cabinets de curiosités en France au XVIIe siècle (Antoine Schnapper – 2012)

Traité des tulipes, avec la manière de les bien cultiver, leurs noms, leurs couleurs et leur beauté (Charles de La Chesnée-Monstereul – 1697)

Les Caractères (Jean de La Bruyère – 1688)

La spéculation sur les tulipes entre vérité et légende, dans « Une brève histoire des crises financières. Des tulipes aux subprimes » (Christian Chavagneux – 2013)

La Tulipomanie, première bulle spéculative de l’histoire (Barnebys Magazine)

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