Bouffonneries de Pierre le Grand : orgies impériales

   Le 19 février 1690, la tsarine Eudoxie met au monde un héritier, le tsarévitch Alexis. Son époux Pierre Ier témoigne sa joie en se servant une rasade de vodka avant de délaisser sa femme et son nouveau né pour se procurer des plaisirs sensuels dans les bras des femmes du faubourg Allemand, expertes aux jeux de l’amour. Voilà qui illustre à merveille le genre de vie qu’affectionne Pierre.

   Celui que l’on connaît sous le nom de Pierre Le Grand va bientôt s’atteler à réformer la Russie, comme aucun Tsar ne l’a fait avant lui, entreprenant de vastes conquêtes qui permettront à son pays de rivaliser avec les grandes puissances européennes. Une œuvre titanesque.

   La personnalité de Pierre, en revanche, demeure complexe. Dérangeante même. C’est un colosse bon vivant, rustre et égoïste, qui aime jouir des plaisirs offerts par la vie, sans états d’âme.

 

Excès et dépravation

François Lefort, gravure réalisée par Pierre Schenk à Amsterdam et conservée en Suisse.
François Lefort, gravure réalisée par Pierre Schenk à Amsterdam et conservée en Suisse.

   Alors qu’il est encore tout jeune, écarté du pouvoir par sa demi-sœur et relégué avec sa mère dans les environs de Moscou, Pierre s’entoure d’une joyeuse bande composée de jeunes hommes, une cinquantaine environ. Ces « divertisseurs » s’entrainent avec lui à la guerre, tout en partageant son goût pour l’alcool et la dépravation, des penchants scabreux qui ne le quitteront pas.

   Pierre reprend définitivement le pouvoir en 1694. C’est chez son ami François Lefort, jeune suisse débauché et hardi, qu’il s’adonne à la beuverie et à la débauche. Il fume, boit, s’enivre, ingurgitant des quantités d’alcool qui retournent l’estomac de ses convives, quand lui demeure « frais et dispo ».

   Pierre et Lefort partagent non seulement cette même fringale d’orgies, mais aussi un certain attrait pour les filles vulgaires et peu farouches : ainsi Lefort cède-t-il à son maître sa propre maîtresse, Anna Mons, fille de taverne sans aucune instruction. Pratique !

   Pierre trompe sa nouvelle maîtresse (qu’il ne comble d’ailleurs pas de cadeaux et traite assez mal) avec des partenaires d’une nuit, ou se rend une maison close du Faubourg allemand où il est connu sous le nom de « Herr Peter ». Et ce n’est pas son épouse légitime, la frêle, timide et soumise Eudoxie, qui parviendra à le retenir auprès d’elle… C’est Catherine, future Catherine Ière, qui y réussira plus ou moins.

   L’alcool, pour Pierre, ne se consomme qu’avec abus ! En novembre 1715 par exemple, après une beuverie chez l’Amiral Apraxine, le Tsar a fait de tels excès qu’il reste pendant deux jours entre la vie et la mort. On va jusqu’à lui administrer les derniers sacrements !

   Mais son heure n’est pas encore venue. Car le Tsar est d’une robuste constitution. Du jamais vu. Et gare à ceux qui ne tiennent pas le rythme !

Malgré sa répugnance, le courtisan doit rire et boire, par ordre, dans l’épaisse fumée des pipes, l’odeur de la vinasse et le tournoiement des nains, en habits de bouffons, qui assiègent la table.

   C’est une sorte d’épreuve que les sujets souhaitant demeurer au plus près du pouvoir se doivent de réussir : supporter sans coup férir arrachage de perruques, gifles impériales et soûleries effrénées !

Le « Concile de la grande bouffonnerie »

   Pierre fonde une Institution pour officialiser ces grandes réjouissances : le Conclave burlesque, ou Concile de la grande bouffonnerie. Oui, oui ! Les invités, entourage hétéroclite de Pierre, sont tenus de célébrer le culte de Bacchus à travers des orgies monstrueuses. Les délires du Tsar durent 3 jours et 3 nuits.

A la tête de cette compagnie d’ivrognes, il place le plus ivrogne de tous, son ancien précepteur Nikita Zotov, qui est gratifié du titre de « prince-pape ».

   Lui-même est « archidiacre », tandis que faux évêques et faux diacres, tous buveurs consommés, composent cette joyeuse troupe.

   Obscénités, citations bibliques, coups de vessie de porc sur la tête, rots, danses paillardes, vodka, vin, bière et hydromel à foison, procession à travers la ville, attelages de cochons, nains et bouffons servant à boire… Tout un programme !

   Pierre raffole du burlesque, notamment de ses « fous », ceux qui le sont naturellement et qui amusent le Tsar, et ceux qui sont condamnés à simuler la démence pour avoir mal rempli leurs fonctions antérieures…

   D’autres souverains s’amusent de nains ou de bouffons, mais aucun ne se lance dans des orgies aussi immorales… Pierre n’en a cure !

Portrait de l'Impératrice Catherine Iere de Russie, par Heinrich Buchholz vers 1725, conservé au Musée de l'Hermitage. Seule Catherine parvient à dompter Pierre le Grand...
Portrait de l’Impératrice Catherine Iere de Russie, par Heinrich Buchholz vers 1725, conservé au Musée de l’Hermitage. Seule Catherine parvient à dompter Pierre le Grand…

Colosse primitif, débordant de force et de sève, il obéit à des instincts élémentaires venus du fond des âges. Tout, en lui, est touffu, confus, obscur, violent. Il éclate de santé et d’excentricité. Mais jamais, au cours de ces saturnales, il n’oublie qu’il est Tsar.

 

Saouler pour mieux régner ?

Pierre le Grand par un peintre anonyme (conservé à Amsderdam)
Pierre le Grand par un peintre anonyme (conservé à Amsderdam)

Imbibés d’alcool, suant, soufflant, les yeux hors de la tête, les malheureux conclavistes s’injurient, pleurent, roulent à terre, vomissent sur leurs habits de mascarade ou se battent, saisis d’une fureur imbécile.

   Le Tsar les encourage et, l’esprit clair, se promène entre les tables pour écouter les conversations. Il arrive à Pierre de tant boire, « rendu fou par le vin », qu’il s’emporte et dégaine son épée pour transpercer ses camarades. Mais la plupart du temps, son exceptionnelle résistance à l’alcool lui permet de garder la tête froide et d’enregistrer les révélations des uns et des autres.

C’est sa façon de surprendre les secrets de son entourage. Ainsi la soûlerie devient pour lui un moyen de gouvernement.

   Curieux personnage que Pierre Le Grand : Tsar à la fois réformateur, instigateur d’une grande œuvre de modernisation de la Russie, et odieux, inquiétant, s’adonnant sans retenue à ses vices les plus immoraux.

   Est-ce un défouloir nécessaire pour un homme épuisé par les difficultés du pouvoir ? Est-ce plutôt une façon d’afficher son mépris pour l’Eglise Orthodoxe, unique force susceptible de contrecarrer la sienne ?

Il semble bien qu’il y ait eut avant tout les effets d’une imagination malsaine, le désir anormal de s’amuser dans le scandale et la provocation, les écarts d’un esprit mal équilibré.

 

Sources

♦ Pierre le Grand, de Henri Troyat

♦ La saga des Romanov, de Jean des Cars

♦ Pierre le Grand, de Roger Portal

 

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2 Réponses

  1. cest une nouvelle fois avec un grand plaisir de lire un de vos articles étant fan d’histoire je me régale a chaque fois , bonne continuation

    • Plume d'histoire

      Merci, je suis heureuse de vous compter parmi mes lecteurs assidus !

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