Collections de beautés des têtes couronnées

Frances Brooke, Lady Whitmore, peinte par Peter Lely pour la collection des Windsor Beauties
Frances Brooke, Lady Whitmore, peinte par Peter Lely pour la collection des Windsor Beauties

   Célébrer la beauté féminine. Une activité à laquelle s’adonnent volontiers les plus grandes familles souveraines !

   Entre 1666 et 1668, Sir Peter Lely réalise les portraits des demoiselles de compagnie d’Anne Hyde, duchesse d’York, première épouse du Roi d’Angleterre Jacques II. Les portraits de cette collection, les Windsor Beauties, sont exposées au château de Hampton Court.

   Violante-Béatrice de Bavière, grande duchesse de Toscane par son mariage avec Ferdinand III de Médicis, fait appel à l’artiste Giovanna Fratellini pour portraiturer toutes les plus belles demoiselles de compagnie de sa maison.

   Les tableaux sont exposés dans sa somptueuse Villa Lampeggi jusqu’à sa mort en 1731. Ces pastels d’une grande qualité sont soigneusement conservés dans les collections de la Galerie des Offices de Florence.

   Les femmes choisies pour orner ces collections de beautés sont donc généralement celles qui peuplent le monde clos de la Cour.

   Les trois collections qui suivent, sur lesquelles j’ai décidé de m’attarder, s’éloignent de cette tradition et interpellent par leur originalité.

Le « Cabinet Rotari » d’Elisabeth Ière de Russie

   Fille de Pierre le Grand, l’Impératrice Elisabeth Ière, qui règne depuis 1741, peuple sa Cour d’artistes en tout genre, venus des quatre coins du monde. Elle se montre particulièrement sensible à l’art du portrait, souhaitant laisser à la postérité une image d’elle à la fois réussie et ressemblante.

   En 1755, elle presse le peintre Antonio Rotari, formé à Véronne, de se rendre à Saint-Pétersbourg pour devenir le peintre officiel de la Cour. Il réalise de nombreux portraits de la tsarine, de la famille impériale et de l’aristocratie moscovite.

   En marge de ces travaux très officiels, Antonio Rotari entame une série de portraits féminins en buste. C’est vraisemblablement une idée étonnante de l’Impératrice, qui souhaite une collection de beautés exprimant la diversité de la population russe.

   C’est bien là ce qui fait l’originalité de cette série : pas de demoiselles d’honneur, d’actrices ou de dames de la haute aristocratie, seulement de jeunes et belles filles anonymes, paysannes et villageoises !

   La tsarine expose 22 portraits réalisés par l’artiste au palais d’Oranienbaum, dans le Cabinet Rotari. Elle prévoit d’exposer les autres dans un « Cabinet des Grâces », au palais de Peterhof.

   Elle n’a malheureusement pas le temps de concrétiser ce projet, puisqu’elle meurt en 1762, sans que l’on trouve trace d’une quelconque présence des peintures à Peterhof.

Jeune fille russe avec robe et coiffe bleues, par Antonio Rotari
Jeune fille russe avec robe et coiffe bleues, par Antonio Rotari

   C’est Catherine II de Russie qui se charge, à la mort du peintre en 1764, de racheter à sa veuve les portraits commandés par Elisabeth. Rotari s’était pris au jeu, outrepassant visiblement les désirs de sa maitresse, puisqu’au total Catherine II récupère plus de 360 portraits de filles russes ! Elle décide d’exaucer les vœux de la défunte en les exposant au palais de Peterhof, dans le Salon des Portraits. Cette pièce savamment décorée se visite aujourd’hui : les murs sont recouverts de 328 peintures de belles anonymes !

Jeune fille russe par Antonio Rotari
Jeune fille russe par Antonio Rotari
Jeune fille russe avec manteau orné de fourrure
Jeune fille russe avec manteau orné de fourrure
Jeune fille russe en costume de paysanne par Antonio Rotari
Jeune fille russe en costume de paysanne par Antonio Rotari

La « Galerie des Beautés » de Louis Ier de Bavière

Caroline de Bavière, comtesse de Holnstein - Portrait par Stieler en 1834 pour la Galerie des Beautés
Caroline de Bavière, comtesse de Holnstein – Portrait par Stieler en 1834 pour la Galerie des Beautés

   Né en 1796, Louis de Wittelsbach devient très vite un admirateur enthousiaste du sexe féminin. Lors d’un séjour en Italie en 1817, il  s’extasie sur « les yeux ardents des femmes siciliennes, qui semblent exprimer un désir inouï ».

   L’idée d’une galerie de beautés lui vient très vite. Il confie cette tâche à Joseph Stieler, peintre de la Cour depuis 1820. L’artiste s’y attèle de 1827 à 1850.

   Contrairement à la Galerie Rotari de la tsarine Elisabeth ou à l’Album de Beautés de Sissi (voir plus loin), le choix des femmes considérées comme dignes de faire partie de la galerie du Roi n’est pas une question de hasard ou de chance. En 1842, Stieler propose au Roi quarante noms de jeunes femmes :

Les noms suivants sont ceux de beautés que j’ai eu l’opportunité de voir en personne. Parmi eux, il pourrait s’en trouver que Votre Majesté trouvera pertinent d’ajouter à la collection de portraits…

   Le peintre fait donc une présélection, Louis Ier se réserve le choix final. Pour cette fois, le Roi ne retient qu’un seul nom, celui de la baronne de Gumppenberg.

   Il est hors de question de faire portraiturer des jeunes filles qu’il n’a pas vues. Souvent, c’est un détail qui le charme, par exemple le cou de cygne de la munichoise Augusta Strobl.

   Le cercle d’intimes de Louis Ier fait aussi des suggestions. Sa demi-sœur, la Reine Elisabeth de Prusse, lui écrit le 15 avril 1843, au sujet de la chanteuse Elisa List :

Elle chanta pour nous d’une très belle voix mais son visage m’a plu encore davantage que son chant et je crois qu’elle serait digne d’être incluse dans votre collection de beautés.

   Le Roi lui-même recherche activement celles qu’il priera de se faire portraiturer.

   Il fait des listes, griffonne des noms : « La nord-américaine Lily Jones, Mrs Dupuis de New-York, Mrs de Dubell, une fille du poète russe Pouchkine, Madame Mathilde Cerole (…), peut-être Lady Peel… »

   Rare sont celles qui passent l’épreuve de la liste ! Lorsqu’il est certain de son choix, il envoie son peintre. Certains portraits ne sont finalement pas retenus. Le Roi ne les jugent pas assez ressemblants !

   Pour une certaine Constanze Dahn, insatisfait du portrait qu’en fait Stieler, il envoie un second peintre. Non, décidément, cela ne va pas… Tant pis, elle ne figurera pas dans la Galerie !

   Autre critère très important pour Louis Ier, outre la beauté et la ressemblance : la vertu. Il ne souhaite que des filles « décentes et vertueuses ». Il agrée le portrait de l’actrice Wilhelmine Sulzer, « une décente et vertueuse fille d’à peine dix-sept ans ».

   Sa déconvenue sera immense lorsqu’on lui ouvrira les yeux sur le comportement immoral de Lola Montez, sa maîtresse qu’il trouvait digne de figurer dans la Galerie !

   Louis s’implique énormément dans cette entreprise qui lui tient à cœur, ce qui la rend unique en son genre.

Cornelia Vetterlein, baronne de künsberg - Portrait par Stieler en 1828 pour la Galerie des Beautés
Cornelia Vetterlein, baronne de künsberg – Portrait par Stieler en 1828 pour la Galerie des Beautés

   Il se rend fréquemment dans l’atelier de Stieler, établi dans la Residenz de Munich, pour juger des progrès de l’artiste. Il n’hésite pas à donner son opinion : il exige par exemple que la princesse Augusta de Bavière soit représentée de profil, car elle l’a fort beau.

   Il prend même part au choix des toilettes arborées par les dames. Pour le portrait d’Helene Sedelmayer, il achète lui-même un costume traditionnel bavarois, « avec une belle coiffe d’argent, des chaines d’argent pour le corsage, un châle et une robe », comme il le note lui-même le 13 décembre 1830.

   Pour le portrait de Regina Daxenberger : « J’ai pensé qu’elle devrait être peinte avec une coiffe en argent… ».

   En 1841, le Roi accueille l’épouse de son fils Othon Ier, Roi de Grèce. Il remarque immédiatement sa dame de compagnie, la délicieuse Katharina Botzaris. Sur son portrait pour la Galerie des Beautés, elle porte un magnifique costume traditionnel grec. Ses cheveux sombres et soyeux sont mis en valeurs par la veste brodée d’or. Le « fez », ce petit chapeau traditionnel délicatement posé sur sa tête, attire le regard par sa couleur rouge. Ce portrait constitue l’apogée de la Galerie.

Helene Sedelmayer - Portrait par Stieler en 1831 pour la Galerie des Beautés
Helene Sedelmayer – Portrait par Stieler en 1831 pour la Galerie des Beautés
Regina Daxenberger - Portrait par Stieler en 1829 pour la Galerie des Beautés
Regina Daxenberger – Portrait par Stieler en 1829 pour la Galerie des Beautés
Katharina Botzaris - Portrait par Stieler en 1841 pour la Galerie des Beautés
Katharina Botzaris – Portrait par Stieler en 1841 pour la Galerie des Beautés

   Sa collection, Louis ne la considère pas comme une œuvre privée. Il la veut accessible au public. Au fur et à mesure que des portraits se terminent, et qu’il en est satisfait, il les expose dans une Galerie des Beautés, dans sa Residenz à Munich. On peut aujourd’hui admirer l’intégralité de cette collection dans le château de Nymphenburg.

Amalia von Schintling - Portrait par Stieler en 1831 pour la Galerie des Beautés
Amalia von Schintling – Portrait par Stieler en 1831 pour la Galerie des Beautés

   Certaines femmes peintes dans la Galerie sont des proches du Roi : Marie de Hohenzollern, princesse de Bavière, (mère du futur Louis II de Bavière), est l’épouse de son fils Maximilien. Sophie, archiduchesse d’Autriche, (mère du futur Empereur François Ier d’Autriche), est sa demi-sœur.

  D’autres ont séduit le souverain par leur charme ou leur personnalité, et ont vraiment comptées dans sa vie :

   Lola Montez, qu’il rencontre en 1846 alors qu’elle danse au théâtre de la Cour de Munich, est une révélation. Passionnément épris, Louis Ier, aveuglé par cet amour exclusif, ne se rend pas compte que le peuple gronde devant les privilèges qu’il octroie à son égérie…

   La marquise Marianna Florenzi, qu’il rencontre au carnaval de Rome en 1821, sera son amie proche pendant quarante-cinq ans : ils échangent plus de quatre-mille-cinq-cents lettres ! Lorsqu’il voyage en Italie, il s’arrange pour rencontrer celle qui, d’une grande intelligente, lui prodigue de sages conseils sur des questions politiques.

   En 1858, quatre ans après la mort de sa femme, il se prend de passion pour l’une des demoiselles de compagnie de sa fille Mathilde, grande-duchesse de Hesse : Charlotte de Breidbach-Bürresheim, vingt ans.

   Il lui écrit d’innombrables lettres, compose des poèmes en son honneur, retire le portrait de Lola Montez de la Galerie des Beautés pour lui complaire, et le remplace par le sien en 1859 : c’est le peintre Dürck qui se charge de la commande. Le Roi la demande en mariage en janvier 1861 mais elle refuse et épouse, deux ans plus tard, le comte de Waldeck. C’est l’une des dernières à rejoindre la Galerie des Beautés.

  L’écrivain allemand Heinrich Heine, sarcastique, nomme la Galerie de Louis Ier « un harem peint ». Considérons là plutôt comme l’expression d’une admiration, un hommage poétique à la beauté féminine !

Charlotte von Hagn - Portrait par Stieler en 1828 pour la Galerie des Beautés
Charlotte von Hagn – Portrait par Stieler en 1828 pour la Galerie des Beautés
Lady Jane, comtesse d'Ellenborough - Potrait par Stieler en 1831 pour la Galerie des Beautés
Lady Jane, comtesse d’Ellenborough – Potrait par Stieler en 1831 pour la Galerie des Beautés
Isabella, comtesse de Tauffkirchen - Portrait par Stieler en 1828 pour la Galerie des Beautés
Isabella, comtesse de Tauffkirchen – Portrait par Stieler en 1828 pour la Galerie des Beautés

« Album de Beautés » de Sissi, Impératrice d’Autriche

Je collectionne des photographies afin de constituer un album de beautés mais je ne prends que des portraits de femmes. Si tu peux dénicher des jolis visages chez Angerer ou chez d’autres photographes, envoie-les moi.

   Cette lettre à son beau-frère l’archiduc Louis-Victor date du 21 mars 1862. C’est le début de la curieuse collection de Sissi, Impératrice d’Autriche, qui comptera deux-mille-cinq-cents clichés !

   Cette collection se singularise par son support, la photographie, et ses sujets : des femmes du monde entier et de toutes extractions sociales.

Sissi déteste la photographie qui la concerne, mais se passionne pour son formidable pouvoir d’évasion sur le monde.

   Par l’intermédiaire du ministre des Affaires étrangères, Reschberg, chargé de faire passer le mot à tous les ambassadeurs d’Autriche dans les cours étrangères, elle agrandit sa collection.

   Il en arrive de Londres, de Paris, de Berlin, de Saint-Pétersbourg… Des têtes couronnées, des bourgeoises, des actrices… parfois des anonymes ! Seule la beauté compte.

Catherine Schratt fait partie de l'album de beautés de Sissi
Catherine Schratt fait partie de l’album de beautés de Sissi

Que ces demi-mondaines et autres égéries ravageuses frayent avec les duchesses amuse Sissi. Elle se réjouit de mélanger les aristocrates viennoises, qu’elle a prises en horreur, à des théâtreuses et autres gambadeuses.

Marie Wallersee avec la plus jeune fille de Sissi, Marie-Valérie
Marie Wallersee avec la plus jeune fille de Sissi, Marie-Valérie

   Elle n’a pas froid aux yeux lorsqu’elle réclame des portraits de femmes des harems turcs à l’ambassadeur à Constantinople. Voilà qui devient compliqué : ces belles odalisques cachées aux yeux du monde sont destinées au seul plaisir du Sultan !

  Mais Elisabeth obtient satisfaction : elle peut se rassurer. Grasses, gavées de pâtisseries orientales, les yeux noircis de khôl, ces femmes ne correspondent pas du tout à l’idée qu’elle se fait de la beauté, de sa propre beauté, qu’elle a en obsession.

   Car cet album n’est-il pas avant tout destiné à lui offrir une comparaison avec les autres beautés du monde ? A se prouver à elle-même qu’elle est la plus belle des belles ? Ne glisse-t-elle pas d’ailleurs son propre portrait dans l’Album ?

   Il est difficile de retrouver des clichés de cet Album de Beautés, qui est la propriété de Werner Bokelberg. Après beaucoup de recherches, j’en ai déniché quelques uns : le portrait d’une femme perse, une page de sa catégorie « beautés londoniennes », une certaine Mlle Dorian Delafumens et pour finir, une Mme Collars.

   On sait que dans son album figure également sa chère nièce Marie Wallersee, excellente cavalière et froide calculatrice, qui profite des bienfaits dont l’abreuve Sissi. Marie est, réellement, une beauté, avec son teint de porcelaine et ses yeux azurs, le visage délicat et les traits fins.

   Catherine Schratt, belle actrice viennoise devenue la consolatrice de l’Empereur d’Autriche délaissé (avec l’accord tacite d’Elisabeth !), a elle-aussi sa place dans l’album. On y trouve également l’écuyère de Sissi, Elisa Petzold, avec laquelle elle entretient des rapports d’amitié qui feront jaser sur une prétendue relation saphique.

   Sissi ne peut manquer d’ajouter un cliché de la célébrissime Lola Montez, déjà égérie de Louis Ier de Bavière, ainsi qu’une photographie de l’Impératrice Eugénie, sa grande rivale en terme de beauté dans les Cours européennes !

 

Sources

♦ King Ludwig I’s Gallery of Beauties, de Gerhard Hojer

♦ Les Médicis, de Henri Pigaillem

♦ Sissi, Impératrice d’Autriche, de Jean des Cars

♦ Sissi : Les Forces du destin, de Hortense Dufour

♦ La saga des favorites, de Jean des Cars

♦ Elisabeth Ire de Russie, de Francine-Dominique Liechtenhan

♦ Invisibile women. Forgotten artist of Florence

 

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