Désirée Clary, premier amour de Napoléon Bonaparte

Désirée Clary par Robert Lefevre en 1807
Désirée Clary par Robert Lefevre en 1807

 

 

   Bien des années avant de coiffer la couronne de Suède et de Norvège, Désirée Clary fut près de devenir la femme de Napoléon Bonaparte et de se faire couronner Impératrice des Français à la place de Joséphine de Beauharnais. Qui est-elle ? Comment se lia-t-elle avec les Bonaparte jusqu’à se fiancer avec Napoléon et pourquoi, finalement, ne l’épousa-t-elle pas ?

Amitiés

   Eugénie-Désirée Clary, née à Marseille le 8 novembre 1777, est la dernière enfant d’une grande fratrie. Son père, François Clary, est issu d’une famille de négociants renommés dans toute la Provence et le Levant. Les Clary sont très réputés pour leurs tissus, principalement des soieries. Ce commerce florissant leur assure une fortune considérable : ils possèdent une vaste demeure rue des Phocéens à Marseille.

   Marseille, c’est justement la ville où s’est établie la famille Bonaparte après avoir fui la Corse dès 1793. Letizia, veuve de Charles Bonaparte, s’occupe seule de ses enfants : les trois filles, Elisa, Pauline et Caroline, et le petit dernier, Jérôme.

   Ses trois fils aînés, Joseph, Napoléon et Lucien, volent de leurs propres ailes, l’aidant comme ils peuvent, financièrement parlant. Letizia et ses filles lavent du linge et font un peu de couture pour amasser quelques pécules : il faut bien travailler ! Rapidement, la famille Clary fait appelle à leurs services.

Très vite, les relations entre les Clary et les Bonaparte se transforment en amitié. Pour la première fois qu’elle a touché le sol français, Letizia accepte de se lier avec des inconnus. (…) Et les enfants aussi se lient entre eux.

 

La fiancée de Joseph Bonaparte

   Non seulement les Clary sont riches, mais ils sont aussi de sentiments royalistes. Ils figurent donc « en bonne place sur la liste des notables suspects plus ou moins promis à la guillotine ». C’est dans des circonstances représentatives de cette époque révolutionnaire que Désirée va se lier à Joseph Bonaparte. L’événement peut être situé au cours de l’année 1793, ou au début de l’année 1794, peu de temps avant la mort de François Clary, miné par les épreuves. Désirée raconte :

Mon frère avait été arrêté, je ne sais à quel propos, et sa femme était dans un état d’anxiété extrême, car les tribunaux révolutionnaires avaient une procédure terriblement expéditive. Ma pauvre belle-sœur, qui voyait déjà son mari guillotiné, résolut pour le sauver de tenter une démarche auprès du représentant du peuple Albitte, qui se trouvait de passage à Marseille. Ne voulant pas aller seule, elle me dit de l’accompagner.

   Les solliciteurs sont si nombreux et il fait une telle chaleur que Désirée s’assoupit. Sa belle-sœur, ne voulant pas la réveiller pour l’audience mais pressée d’apporter à la prison l’ordre d’élargissement de son mari, la plante là, certaine qu’elle saura se débrouiller pour rentrer.

    Elle se réveille donc seule, et désorientée : il fait nuit ! Un homme, qui sort tout juste du bureau d’Albitte, s’approche d’elle l’air un peu surpris de trouver une jeune fille dans un endroit pareil à une heure si avancée.

Une petite demoiselle comme vous ne peut pas, la nuit venue, s’en aller seule par les rues ; je vais donc vous reconduire jusque chez vous.

   Désirée et Joseph Bonaparte sympathisent tant sur le chemin, que dès le lendemain, Joseph revient voir la jeune fille. Il devient un hôte assidu des Clary, de plus en plus épris de Désirée. De son côté, elle « n’était pas insensible aux attentions dont elle était l’objet ». Bientôt, Joseph propose de l’épouser : l’affaire semble conclue, et les familles ravies à cette perspective !

 

Joseph Bonaparte
Joseph Bonaparte

Combinaisons matrimoniales

   Mais voilà. Napoléon, qui fréquente aussi de bonne grâce la maison des Clary, trouve Désirée fort à son goût.

Brune, piquante, pleine de charme, elle a tout pour faire tourner la tête d’un jeune général dont la gloire est déjà montée jusqu’à Paris et qui a de l’ambition à revendre.

   Désirée ne sait bientôt plus où donner de la tête. Entre ce tendre soupirant, bon enfant et si touchant qu’est Joseph, et ce brun impétueux, à la vive intelligence et au regard impénétrable qu’est Napoléon, son cœur balance. Les deux frères sont si différents ! Mais Napoléon l’attire davantage, par son charisme incontestable et son audace de jeune conquérant. Aura-t-elle le courage de rompre ses fiançailles avec Joseph, qui ne songe qu’à lui plaire ? Napoléon va lui faciliter la tâche. Il arrange, pour ainsi dire, à sa manière et de façon fort cavalière, les amours des jeunes gens. S’étant certainement rendu compte de l’attachement que porte Julie, la sœur aînée de Désirée, à Joseph, il voit là une combinaison parfaite :

Désirée Clary par François Gérard en 1810
Désirée Clary par François Gérard en 1810

 

Il n’y avait pas longtemps que nous le connaissions, lorsqu’il nous dit : « Dans un bon ménage, il faut que l’un des époux cède à l’autre. Toi, Joseph, tu es d’un caractère indécis, et il en est de même de Désirée, tandis que Julie et moi, nous savons ce que nous voulons. Tu feras donc mieux d’épouser Julie. Quant à Désirée » ajouta-t-il en me prenant sur ses genoux, « elle sera ma femme ». C’est ainsi que je devins la fiancée de Napoléon.

   Curieux arrangement à la vérité… Mais personne ne proteste. C’est que Joseph n’est pas contre : finalement, cette Julie, elle lui plait bien. Il n’aura d’ailleurs pas à se plaindre de cette union, et une profonde tendresse s’installera. Désirée quant à elle, est plus amoureuse que jamais de son général si entreprenant.

   Cependant, très peu de temps après, Napoléon est promu commandant de l’artillerie de l’armée d’Italie. Il déménage à Antibes et emmène toute sa famille avec lui. Letizia maugrée un peu car elle se sent bien à Marseille entourée de la famille Clary, mais s’en console vite, car le château Salé où elle réside avec ses enfants est un véritable petit paradis perdu au milieu d’une oliveraie.

   Si les fiançailles de Joseph et Julie sont officiellement célébrées, on attend que Napoléon rentre d’Italie pour le fiancer à Désirée, qui ne cache pas son impatience. Lorsque Joseph épouse Julie le 1 août 1794, les fiançailles entre Napoléon et Désirée n’ont toujours pas eut lieu.

 

Les amours de Désirée et Napoléon

   Après la chute de Robespierre, le 9 Thermidor, Napoléon profite de ces instants de relative insouciance pour faire une cour pressante à Désirée (qui est venue voir sa sœur à Antibes) et avec qui il se fiance pour de bon. Son idylle le préoccupe tout entier : les sentiments de deux tourtereaux semblent en parfaite harmonie.

   Le 5 septembre 1794, le général quitte Antibes et Désirée regagne Marseille, mais dès le 10 du même mois, Napoléon écrit à sa fiancée (qu’il appelle par son autre prénom) :

La douceur inaltérable qui vous caractérise, l’heureuse franchise qui n’appartient qu’à vous, m’inspirent, bonne Eugénie, de l’amitié (…) Le charme de votre personne, de votre caractère, a gagné insensiblement le cœur de votre amant. Vous avez depuis lu dans mon âme.

   Après une tentative de reconquête de la Corse qui échoue, Napoléon est sans véritable affectation. Il a l’opportunité de visiter souvent Désirée à Marseille.

Faut-il croire Napoléon lorsqu’il avouera à Sainte-Hélène avoir pris à Désirée « le sexe et le pucelage »  lors de rencontres « privées » et de sensuelles « promenades de l’amour » au clair de lune ? Désirée lui-a-t-elle vraiment accordé des « privautés » ? Aurait-il pu tromper la surveillance de Madame Clary et de Madame Bonaparte ? Peut-être. Après tout, ils étaient presque mariés, et l’affaire semblait entendue entre les deux familles… Et puis, ils sont réellement épris l’un de l’autre. Lorsqu’il ne peut être en sa présence, il lui écrit :

Ton portrait est gravé dans mon cœur. Je n’ai jamais douté de ton amour, ma tendre Eugénie, pourquoi te vient-il à l’esprit que je puisse jamais ne plus t’aimer ? (…) À toi pour la vie.

   Napoléon est tellement amoureux qu’il refuse le commandement en Vendée qu’on lui affecte le 7 mai 1795. Il ne compte pas abandonner sa dulcinée pour un poste qui ne lui rapportera aucune gloire !

   Il doit pourtant bien se résoudre à gagner Paris, et alterne alors les emplois subalternes, en attendant mieux. Désirée est affligée de ce départ :

Coeurs

L’absence et l’éloignement ne peuvent rien au sentiment que tu m’as inspiré ; en un mot mon existence est à toi. (…) Oh ! mon ami, prends soin de tes jours pour conserver ceux de ton Eugénie, qui ne pourrait vivre sans toi. Tiens moi aussi bien le serment que tu m’as fait de m’aimer, comme je tiendrais celui que je t’ai fait.

Il est toujours très empressé, ne manquant jamais de lui répondre :

J’ai reçu tes deux charmantes lettres, elles ont rafraichi mon âme et lui ont fait goûter un instant de bonheur. (…) Je t’en conjure, ne passe pas un jour sans m’écrire, sans m’assurer que tu m’aimes toujours…

 

Le temps de l’amertume

    Au mois de juin, Désirée accompagne Joseph et Julie en Italie. Ils s’installent à Gênes, chez leur frère, Nicolas Clary, qui y fait du négoce, gérant habilement la fortune de sa famille. La correspondance devient plus difficile. Napoléon, qui n’est pas au courant, se désespère de ne recevoir aucune nouvelle :

Plus de lettres de toi, mon adorable amie. Comment as-tu pu rester onze jours sans m’écrire ? Aurais-tu resté tout ce temps-là sans penser à moi ? Hâte-toi de m’écrire et de soulager mon cœur des incertitudes où ton silence le laisse…

Détail d'un portrait de Bonaparte en Premier Consul, par Antoine Jean Gros
Détail d’un portrait de Bonaparte en Premier Consul, par Antoine Jean Gros

 

  Loin des yeux, loin du cœur, les sentiments refroidissent. Des aigreurs se font jour. Les fiancés ne se comprennent plus. Lorsqu’enfin Napoléon, mis au courant, reçoit une lettre de « sa petite fiancée marseillaise », il en est courroucé et se sent abandonné :

Tu n’es plus en France, ma digne amie ; nous n’étions donc pas assez éloignés ? Tu t’es résolue à mettre la mer entre nous. (…) Tendre Eugénie, tu es jeune. Tes sentiments vont s’affaiblir d’abord se décaleront, et quelque temps après tu te trouveras changée. Tel est l’empire du temps. Tel est l’effet funeste, infaillible de l’absence.

   Désirée se défend, l’assure de sa passion qui ne faiblit pas, dans une lettre qui lui parvient au début du mois d’août :

Si Eugénie t’a été chère, pourquoi ne te le serait-elle plus à présent ? L’Italie n’a pas changé mon cœur ; oh ! mon ami, je t’aime davantage s’il est possible. Tu es le seul objet de mes pensées. Je gémis en ton absence.

   Etrangement, malgré les déclarations d’amour que Désirée réitère dans chacune de ses lettres, Napoléon n’y croit plus. Il est persuadé qu’elle en aime un autre. Pourquoi ce pessimisme ? L’éloignement comme il le dit ? Sans doute. Peut-être aussi est-il préoccupé par sa carrière militaire qui stagne affreusement depuis plusieurs mois, le poussant à broyer du noir. Il ne veut plus croire en rien. Toujours est-il que Désirée souffre de la neurasthénie de son promis, elle qui s’ouvre avec sincérité à celui qu’elle aime.

   D’autant que Napoléon, à présent affecté au bureau topographique du Comité de Salut public, s’offre une nouvelle vie mondaine et fréquente les salons parisiens, peuplés de jolies femmes. Pressentant les inquiétudes de Désirée, il la rassure :

J’ai des amis, beaucoup de considération, des fêtes, des parties. Mais loin de ma tendre Eugénie, il peut exister pour moi quelque plaisir, quelque jouissance, mais pas de bonheur.

   C’est dans le salon de Madame Tallien, à l’été 1795, que Napoléon rencontre pour la première fois Joséphine de Beauharnais. Toujours occupé par ses amours avec Désirée, il s’en préoccupe peu.

   Mais sa passion pour la marseillaise se relâche. Ayant réprimé avec intelligence et promptitude une insurrection royaliste, il est désormais recherché dans toute la capitale, et ses pensées se tournent de moins en moins vers Désirée, si loin là-bas, en Italie. Joséphine elle, est bien présente, et avant la fin de l’année, il en tombe fou amoureux. Les grâces de la belle martiniquaise lui font oublier définitivement celles de l’absente…

 

Joséphine remplace Désirée

   A Désirée, il continue d’écrire, mais pour lui annoncer qu’il faut mettre un terme à cette liaison si son frère et sa mère ne consentent pas à les marier promptement. Désirée est au désespoir :

Je croyais avoir trouvé en vous un ami que j’aurais aimé pour la vie. Pas du tout, il faut que je cesse de vous aimer ; car mon imagination ne trouve aucun expédient pour faire consentir à notre union. Jamais je ne pourrai me décider de parler à mes parents…

   En mars 1796, Napoléon épouse sa chère Joséphine, qu’il aime à la folie. Désirée est brisée par cette annonce :

Vous êtes donc marié. Il n’est plus permis à la pauvre Eugénie de vous aimer, de penser à vous, et vous disiez que vous m’aimiez, et un retard de lettre vous brouille sans retour avec celle que vous nommiez votre chère Eugénie, vous engage à vous marier avec une autre. Vous, marié ! Je ne puis m’accoutumer à cette idée, elle me tue. Je ne puis la supporter. (…) Mes malheurs m’apprennent à connaitre les hommes et à me méfier de mon cœur.

 

Mme Joséphine Bonaparte vers 1800, peinte par François Gérard
Mme Joséphine Bonaparte vers 1800, peinte par François Gérard

   Si Napoléon se console bien vite dans les bras de Joséphine, il va falloir davantage de temps à Désirée pour oublier. Le futur vainqueur de la campagne d’Italie lui aura préféré la charmeuse, douce et « brillante Joséphine », mais pour la jeune marseillaise, la vie ne s’arrête pas là.

   Si le destin de Bonaparte est en marche, pour Désirée aussi, la fin de cet amour éphémère avec Napoléon Bonaparte n’est que le début d’une longue aventure… Elle repoussera plusieurs demandes en mariages avant d’épouser un homme brillant, deux ans et demi après son idylle avec Napoléon : le général Bernadotte. C’est ensemble qu’en 1818, ils monteront sur le trône de Suède et de Norvège  !

Sources

♦ Bonaparte, de André Castelot

♦ Napoléon Bonaparte: La nation incarnée, de Natalie Petiteau

Dictionnaire des favorites, de Henri Pigaillem

Désirée, reine de Suède et de Norvège, du baron Hochschild

♦ Letizia Bonaparte : La mère exemplaire de Napoléon Ier, de Eric Le Nabour

♦ Les frères de Napoléon, de Frédéric Hulot

 

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4 Réponses

  1. Marie-Ange DOAN

    Je suis toujours très heureuse de lire vos articles si intéressants et bien documentés. Merci !

  2. marie meis

    Merci pour ce passionnant article! Je m’étonne que Louis soit le seul membre de la fratrie Bonaparte non nommé, mais il est vrai qu’il ne fait pas partie des aînés, qu’il n’est pas une fille et qu’il n’est pas non plus le dernier…

    • Plume d'histoire

      Merci pour ce commentaire 🙂 En effet je n’ai pas cité Louis, qui étudie encore à cette époque avant de suivre sa carrière militaire toute tracée par Napoléon !

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