La Castiglione, ses photos : folie et obsession

(1894 - 1895) Virginia de Castiglione par Mayer
(1894 – 1895) Virginia de Castiglione par Mayer

 

   Dans la première partie de cet article, je vous dévoilais l’œuvre moderne de la Castiglione en photographie (voir La Castiglione, ses photos : fascination et modernisme), sa capacité novatrice à jouer avec l’objectif et à se mettre en scène.

   De 1867 à 1875, Virginia de Castiglione abandonne totalement la photographie. Depuis l’Italie lui parvient des échos de la terrible défaite de Sedan face à la Prusse et de l’écroulement du Second Empire en 1870.

   S’installant à nouveau dans la capitale, elle vit avec ses chiens pour seuls compagnons et ne reçoit plus personne. Lors de ses rares sorties, elle se couvre d’un voile pour que personne ne puisse distinguer les ravages du temps sur son visage.

   Ravages qu’elle n’hésite pas, à nouveau, à mettre en scène sur des clichés terribles, témoignages de cette déchéance physique et mentale. Car oui, la comtesse tente un retour chez Pierson….

   (Envie de lire une biographie de La Castiglione ? Je vous conseille celle de Nicole G.Albert)

Les ravages du temps

   Virginia, extrêmement diminuée, retrouve le décor familier de l’atelier. Malheureusement, son corps a bien changé. Sa beauté semble n’être plus qu’un lointain souvenir : elle a vieillie, et fort mal. Mentalement, elle est aussi très perturbée : la folie la guette. Pourtant, avec son cher photographe, elle tente par tous les moyens de redonner vie à celle que l’on qualifiait de « plus belle femme du monde ».

Elle retourne dans l’atelier de Pierre-Louis Pierson et répète, comme un automate, les gestes du passé.

   Elle fait réaliser par Pierson de nombreuses séries de clichés, tentant de recréer, grâce à cette collaboration si fructueuse, les photographies au charme envoutant et mystérieux de sa jeunesse.

   Dans Chapeau gris d’Ernani, la comtesse enfile le même manteau d’hermine qu’elle arborait fièrement trente ans plus tôt, mais le résultat est bien différent : les postures sont gauches et raides, la silhouette peu gracieuse, « épaisse et engoncée », comme sur ce cliché où Virginia apparaît tassée sur elle-même.

   Plus les années passent, plus le corps et le visage de Castiglione se transforment. Dans les années 1890, la démence se lit dans ses yeux. Enfoncés dans leurs orbites, ils offrent un regard hautain et éteint, parfois hagard : dans la série La Mà (ci-contre) sa chevelure de lionne n’est plus qu’une masse clairsemée et ses sourcils lourdement tracés au crayon accentuent la dureté de son visage. Passée la quarantaine, la Castiglione en paraît soixante.

L’épilogue est cruel mais nécessaire pour attester le caractère incorruptible, la splendeur intacte des tirages somptueux d’avant 1870 par opposition à la décadence inéluctable du corps et au naufrage de l’esprit.

 

La Mà (1895) Virginia de Castiglione par Pierson
La Mà (1895) Virginia de Castiglione par Pierson

En quête d’elle-même

Les Roses (1895) Virginia de Castiglione par Pierson
Les Roses (1895) Virginia de Castiglione par Pierson

 

   Sur une série de clichés réalisés vers 1875, Virginia pose dans un manteau de fourrure, cherchant à recréer les poses suggestives et aguichantes de sa jeunesse. Mais c’est l’impression de malaise qui prévaut. Grossièrement fardée, les sourcils outrageusement crayonnés, elle ne sait plus quelle attitude adopter. Ses yeux expriment un profond désarroi.

   La série Les Roses (ci-contre) illustre parfaitement cette tentative de reconquête de sa jeunesse : c’est une ode dramatique à sa beauté fanée, à sa gloire perdue. A nouveau elle dévoile ses épaules, ou bien son dos… mais son corps dont elle était si fière n’offre plus les mêmes courbes harmonieuses.

   Elle reprend les mêmes poses et se pare des mêmes accessoires : devant le miroir, avec un éventail, ou encore la main posée sur le dossier d’une chaise

  Rien n’y fait. Ses clichés ne sont plus que vaines tentatives. Lorsqu’elle s’allonge, comme autrefois, sur un canapé, que ce soit devant l’objectif de Mayer ou celui de Pierson, dans une photographie intitulée Le Coin Noir de la Colonne, elle a plus l’air d’une femme maladive, au bord du trépas, que d’une mystérieuse séductrice.

   On retrouve cette même quête éperdue de sa beauté évanouie sur un des clichés de la série Bonnet de police en 1894 : vêtue d’un curieux chapeau informe, la Castiglione découvre ce beau bras admiré par tous…

Elle tente de retrouver le dialogue avec son miroir, dévoile son bras dont elle était si fière d’une façon presque brutale, pour se prouver à elle-même qu’il peut toujours faire son effet.

  Ce jeu de miroir, elle le tente encore dans le cliché Double reflet : ne laissant rien deviner de son anatomie, seul ce reflet, qui accentue la pâleur du visage, interpelle.

   Elle essaie à nouveau de se travestir comme elle aimait tant autrefois : en artiste peignant les portraits de ses parents décédés, ou en femme du peuple dans le Ti-fille brune : le regard vide, le cheveux rare, des châles en crochet jetés sur son corps tassé et informe, elle ressemble à une vieille paysanne prématurément vieillie. Ses mains jointes sont pointées vers son pubis…

  Bientôt, elle ne se montre plus qu’en noir : Au bureauet A la barreDans une série tardive intitulée Rachel, la Castiglione semble un spectre surgi des ténèbres. L’un d’eux (ci contre) qui compte parmi les plus célèbres clichés de La Castiglione, illustre parfaitement son naufrage mental.

   Un autre, Le Baisemain, nous la montre le regard perdu, presque étonné, le bras gauche replié sur l’estomac, le droit porté jusqu’à sa bouche, deux doigts sur les lèvres, comme « un souvenir affadi » de ses poses langoureuses.

 

Série Rachel (1890') Virginia de Castiglione par Pierson
Série Rachel (1890′) Virginia de Castiglione par Pierson

Artiste jusqu’au bout, elle mime le passé devant l’objectif avec un acharnement morbide. Pathétique et éblouissant.

Ses chiens : obsession d’une femme solitaire

Les chiens (1890's) par Pierson
Les chiens (1890’s) par Pierson

 

   La plupart des clichés de La Castiglione ne sont plus que détresse ou mélancolie : elle pose adossée contre un arbre (ci-contre), tragiquement vêtue de noir, avec pour seul compagnon l’un de ses chiens.

   Ce sont eux qui partagent sa vie à présent, et c’est eux qu’elle veut voir sur les photographies : cliché individuel ou  photos de groupe. Virginia les met en scène à sa place et, de façon extrêmement morbide, va jusqu’à les photographier à l’article de la mort !

   Un cliché nous la montre éplorée, avachie sur le canapé où repose son chien mourant : elle tente de lui sauver la vie en lui administrant un sirop, posé sur le rebord.

   Plusieurs jours après le décès de son chien Kaïno, elle installe pour lui, dans son appartement, une véritable chapelle funéraire et demande à le faire photographier ainsi mort, l’œil ouvert, au milieu d’un véritable amas hétéroclite de coussins brodés, éventails, chapeaux de veuve, châles et parapluies. En disposant ainsi ses objets, elle célèbre sa propre mort en même temps que celle de son chien…


Des pieds et des jambes

   Dès les années 1860, Virginia de Castiglione commence à réaliser des clichés révélant ses jambes et ses pieds. Comme une vulgaire fille de joie, elle soulève ses jupons d’une main, dévoilant des jambes sans bas !

Licence que seuls les prostituées de bas étage ou les modèles d’artistes osaient alors.

   Plus incongru encore, son visage n’apparaît jamais, il est hors cadrage : elle joue, comme toujours, se montre et se dérobe.

 

Etude de jambes (1860's)
Etude de jambes (1860’s)

   Initiative d’une grande modernité, au message érotique qui ne fait aucun doute, mais le résultat n’en est pas moins décevant puisqu’il nous prive d’une vue d’ensemble. Si nous avons les gestes de la main qui soulève la jupe, il nous manque l’expression du visage…

   Très fière de ses pieds, elle les isole également : ils apparaissent délicatement lacés dans des cothurnes.

Le Pé / L'Amputation du gruyère / Le B (1894) Virginia par Pierson
Le Pé / L’Amputation du gruyère / Le B (1894) Virginia par Pierson

 

Ainsi, c’est son pied encore qui concentrera une de ses tentatives de photographies morbides et traduira sa déchéance, mais aussi la modernité de sa démarche.

   Le 1er août 1894, elle demande à Pierson de modifier l’angle de vue : l’objectif est placé derrière elle, qui semble allongée (ci-contre)

   On croirait apercevoir les pieds d’un cadavre dans son cercueil tapissé de velours noir. La Castiglione ne cherche plus à séduire. Elle procède à « sa propre dissection », comme si elle était déjà morte. Son esprit, en tout cas, est déjà loin : pour preuve le titre qu’elle donne à son cliché : Le Pé / L’Amputation du gruyère / Le B

   Et son corps, bientôt, ne suit plus. La Castiglione passe ses journées dans son lit, entourée de ses chiens empaillés. Sa mort, tragique et solitaire, survient le 28 novembre 1899. C’est principalement grâce à Robert de Montesquiou, qui achète 434 des 500 clichés réalisés par La Castiglione, que ses photographies nous sont aujourd’hui connues !

 

Sources

♦ La Castiglione, de Nicole G. Albert

♦ La Comtesse de Castiglione, de Marta Weiss, André Maurois et Marianne Nahon

♦ Archive du Musée d’Orsay (1999)

♦ Collection des Editions Atlas « Rois de France », 2 numéros : Napoléon III le dernier monarque, et Reines et favorites, le pouvoir des femmes

♦ Photos : The Metropolitan Museum of Art et The Red List

 

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