La chanson de Roland, une glorification de Charlemagne

L'un des plus célèbres portraits imaginaire de Charlemagne, par Albrecht Dürer
L’un des plus célèbres portraits imaginaire de Charlemagne, par Albrecht Dürer

 

Bases historiques

   La Chanson de Roland s’inspire d’un fait historique bien réel survenu sous Charlemagne, qui n’a pas encore été sacré Empereur. En 778, Charlemagne, récent vainqueur des Aquitains et des Lombards, lance deux armées dans le nord de l’Espagne, alors tenu par les musulmans (plus précisément, par l’émirat de Cordoue).

   Ce n’est pas sur un coup de tête que Charlemagne s’engage dans cette nouvelle guerre : il est assuré du soutien de Sulyman ibn al-Arabi, le wali (représentant) de Saragosse, qui lui a proposé une alliance pour se débarrasser de l’émirat de Cordoue.

   Le Roi franchit les Pyrénées avec ses troupes, descend sur Pampelune dans le Pays Basque (tenue par un émir musulman mais ennemi de l’émir de Cordoue), tandis que la deuxième partie de son armée s’empare de Gérone, Barcelone et Huesca en Catalogne.

   Les troupes font leur jonction devant Saragosse. Là, malheur ! Sulyman ibn al-Arabi a été remplacé par El-Hosein, resté fidèle à l’émir de Cordoue. Ce nouveau wali de Saragosse hostile aux Francs est prêt à défendre sa ville coûte que coûte, qu’il va donc falloir assiéger. Charlemagne n’est pas du tout prêt à tenir le siège Saragosse… et pour cause : L’armée ne dispose pas de machines de siège ! Le Roi doit renoncer à ses grands projets, d’autant que l’émir de Cordoue se prépare à porter secours au wali de Saragosse et que des troubles éclatent un peu partout dans le Pays Basque.

   Charlemagne rebrousse chemin, non sans piller Pampelune au passage. Les victimes sont majoritairement chrétiennes, mais qu’importe, il faut bien un butin de consolation à ramener chez soi ! Les troupes entament la montée des cols des Pyrénées, alourdies par leur trésor.

La célèbre bataille de Roncevaux

   C’est donc au passage d’un col que se produit la catastrophe. Des Basques sont postés en embuscade au sommet d’une des montagnes. Ils fondent sur l’arrière-garde des Francs qui, bien mieux armés que les Basques, sont gênés par leur lourd équipement et le caractère accidenté du terrain. Les troupes de l’arrière-garde sont décimées dans la vallée de Roncevaux, le 15 août 778. Roland, seigneur des Marches de Bretagne, trouve la mort en compagnie d’un grand nombre d’autres dignitaires du palais que Charlemagne avait nommé à la tête des troupes, dont Eggihard (en charge de la table du Roi), ou encore Anselme (comte du Palais). Les Basques profitent encore de la confusion qu’ils ont semée dans l’armée pour récupérer le butin volé à Pampelune, avant de se volatiliser littéralement. Charlemagne n’a même pas l’occasion de pourchasser les assaillants :

Il fut impossible de se venger de cette attaque, car, une fois terminée, les ennemis se dispersèrent d’une façon telle que personne ne sut où, ni chez qui on pourrait les trouver.

Enluminure par Jean Fouquet représentant la mort de Roland à Roncevaux, Grandes Chroniques de France (1455-1460) - BnF
Enluminure par Jean Fouquet représentant la mort de Roland à Roncevaux, Grandes Chroniques de France (1455-1460) – BnF

   Le désastre, en réalité, n’est que très superficiel. Le gros de l’armée n’est pas touché, les pertes sont donc finalement peu nombreuses. En outre, les Basques ne se vantent de cet « exploit » dans aucun récit poétique ou historique. La bataille connaît un grand retentissement car des personnalités du royaume Franc périssent. Voilà tout. Mais c’est surtout une défaite cuisante pour Charlemagne, une humiliation terrible si l’on raisonne avec l’esprit du temps : le Roi ne peut punir les coupables !

Dans une société où tout le droit est basé sur la vengeance, sur les compensations, c’est un rude coup porté au prestige (…) Dans l’immédiat, l’échec est complet : on n’a pas réussi à prendre Saragosse ; les Arabes reprennent tout de suite Barcelone et Huesca ; on a perdu quelques chefs illustres ; on ne ramène même pas de butin.

   L’auteur anonyme de la Chanson de Roland va donc s’inspirer d’une mince trame historique, pour la manier à sa guise et la transformer en légende : l’une des plus grandes œuvres de l’Europe médiévale. Et les transgressions, nous allons le voir, sont nombreuses !

 

La Chanson de Roland

Les historiens s’accordent pour dire que ce récit poétique est mis au point vers 1100 environ. Il est important de se souvenir que la priorité de ce siècle, et ce dans toute la chrétienté occidentale, est la lutte contre l’infidèle musulman.

   Alors, dans la Chanson, Roland devient le neveu adoré de Charlemagne, son plus valeureux guerrier, et ses ennemis sont les Sarasins du Roi Marsile. Nul part n’est fait mention des Basques. Les musulmans sont à l’origine de tous les maux, et Charlemagne mène ses troupes à l’assaut de l’infidèle :

Charles le roi, notre grand empereur,

Sept ans entiers est resté en Espagne :

Jusqu’à la mer, il a conquis la terre.

Pas de château qui tienne devant lui,


Hors Saragosse, qui est sur une montagne.

Le roi Marsile la tient,

Marsile qui n’aime pas Dieu,

Qui sert Mahomet et prie Apollon ;

Mais le malheur va l’atteindre : il ne s’en peut garder.

 

Mort de Roland. Enluminure extraite de la Chronique du monde de Rudolf von Ems
Mort de Roland. Enluminure extraite de la Chronique du monde de Rudolf von Ems

   Le héros est Roland, mais Charlemagne apparaît, en arrière plan, comme le champion de la guerre sainte, l’exterminateur des musulmans, l’exécutant de la volonté divine.

Peu importe que Charlemagne n’ait jamais envisagé l’idée de guerre sainte ; peu importe qu’il ne soit venu qu’une fois en Espagne au cours de son long règne : on fait de lui le modèle du croisé.

   Marsile donc, le Roi de Saragosse, attaque l’arrière-garde de son armée. Roland et ses hommes se battent contre une force 20 fois supérieure à la leur, et sont exterminés malgré leur grande bravoure. Personnifiant le courage, Roland ne se résout à sonner son olifant que lorsque soixante combattants restent debout : fidèle à la fois au seigneur et au Christ, il met Charlemagne à l’abri de tout danger.

Durs sont les coups, cruel est le combat.

Bien grande perte il y a des chrétiens.

Celui qui vit Olivier et Roland

Frapper, tailler de leurs bonnes épées,

De bons guerriers pourra se souvenir !

Notre archevêque avec son épieu frappe.

Des païens morts on connaît bien le nombre,

Car c’est écrit dans les chartes et brefs.

La geste dit plus de quatre milliers.

A quatre chocs les Franks ont résisté ;

Mais le cinquième est cruel et funeste !

Tous sont occis, ces chevaliers français,

Soixante hormis, Dieu les a épargnés !

Ils se vendront bien cher avant qu’ils meurent.

Roland sonnant le cor (l'olifant) à Roncevaux
Roland sonnant le cor (l’olifant) à Roncevaux

   Roland souffle si fort dans son cor que sa tempe éclate. Avec l’archevêque Turpin, blessés, ils sont les deux seuls encore debout, et arrivent à faire fuir l’armée avant de s’effondrer. Roland, agonisant, tente alors de briser son épée Durendal contre un bloc de marbre. L’épée flamboie mais la lame demeure intacte (la légende d’Excalibur n’est pas loin). Résigné, Roland s’allonge face à l’Espagne et attend la mort. Pour avoir trop longtemps refusé de sonner le cor qui lui aurait permis d’appeler le Roi à la rescousse, Roland finit donc par mourir héroïquement. Charlemagne revient ensuite venger son valeureux guerrier et rendre hommage à sa glorieuse mission.

   Dans ce récit transparaissent toutes les « qualités essentielles requises par les codes de la société chevaleresque et féodale », celles que l’on attend d’un guerrier mais aussi de son Roi. Si Roland devient le héros chevaleresque par excellence, Charlemagne symbolise le souverain parfait, comme on le considère au XIIème siècle.

Sur la trame d’une société carolingienne largement fantasmée, le poète projette en effet les valeurs propres à l’âge féodal : l’honneur chevaleresque, la fidélité du vassal à son seigneur et la guerre sainte menée contre les infidèles.

   Une fort belle histoire, mais bien éloignée de la réalité !

Sources

♦ Le Larousse des Rois de France

♦ N° de la collection Atlas « Rois de France »,  Charlemagne, L’Empereur d’Occident

♦ Charlemagne, de Georges Minois

 

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