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La folle épopée du Koh-I-Noor, diamant des Indes

   Le Koh-I-Noor est sans nul doute le plus fascinant des joyaux qui composent le trésor de la couronne britannique, mais aussi, paradoxalement, le moins « anglais » de tous. Ses pérégrinations dignes des romans de cape et d’épée sont avant tout celles de la culture indienne. Il est le symbole même de son histoire chaotique, parfois violente.

   La gemme a été extraite des carrières de Golconda, sur le plateau du Deccan, d’une richesse incroyable aujourd’hui tarie. D’autres célèbres diamants proviennent de ces mines : le Régent, le Orloff et le Grand Sancy.

 

De Babur à Jahan

   Le 4 mai 1526, le sultan Babur (Le Tigre), descendant de Gengis Khan, s’empare du sultanat de Delhi qui s’étend sur le nord de l’Inde et fonde l’Empire moghol. Parmi le butin précieusement caché dans le fort d’Agra, Babur découvre un diamant d’une taille extraordinaire dont il fait mention dans ses Mémoires.

   Le premier des Grands Moghols baptise la pierre de son nom et la lègue à son successeur, Humayn. Ce dernier fait présent du Diamant de Babur au Shah de Perse, qui lui a offert l’hospitalité après une révolte l’ayant obligé à fuir l’Empire moghol en 1544.

   On retrouve la trace du diamant dans l’Empire moghol près d’un siècle plus tard, en possession du Shah Jahan (Maître du Monde), qui l’a rebaptisé Grand Moghol.

Détail d'une représentation de Babur par l'école moghole (1640 - Musée Guimet)
Détail d’une représentation de Babur par l’école moghole (1640 – Musée Guimet)

   Shah Jahan, grand amateur de pierreries et de musique, mais aussi fin politique, est surtout connu pour avoir bâti l’exceptionnel Taj Mahal. Ce splendide tombeau rend hommage à son épouse favorite, Mumtaz Mahal, dont la mort après la naissance de leur quatorzième enfant a laissé le Shah complètement désemparé. Pour cette femme de tête, collaboratrice indispensable qui le suivait partout, même à la guerre, rien n’est trop beau.

   Le Taj Mahal demeure le symbole d’un règne glorieux, dont la fin est assombrie par la maladie et la trahison. En 1658, Shah Jahan contracte une fièvre violente. Désabusé par la vie, il s’enferme dans son harem. Ses fils en profitent pour prendre le pouvoir.

   L’aîné, bel éphèbe amateur de femmes, successeur légitime de Shah Jahan, est assassiné par son frère Aurangzeb (L’ornement du trône), austère et courageux soldat. Aurangzeb s’empare du pouvoir et fait enfermer son père dans le fort d’Agra, où l’Empereur déchu s’éteint en 1666, veillé par sa fille.

 

Arangzeb et ses descendants : le début de la fin

Détail d'une caligraphie représentant Shah Jahan (père d'Arangzeb) à cheval (Album Shah Jahan, XVIIeme siècle)
Détail d’une caligraphie représentant Shah Jahan (père d’Arangzeb) à cheval (Album Shah Jahan, XVIIeme siècle)

   Le nouveau Grand Moghol, musulman dévot peu porté sur les plaisirs de la vie, refuse tout ornement et fait garder en lieu sûr le diamant de son père. Aurangzeb remet en vigueur une ancienne loi discriminatoire, dont les mesures telles que l’impôt supplémentaire sur les non-musulmans lui aliènent rapidement la fidélité de ses sujets hindous.

   Grâce aux conquêtes de cet Empereur guerrier par excellence, le royaume atteint son apogée en terme de superficie. Aurengzeb déserte Delhi pour fonder une nouvelle capitale, Aurangabad.

   Malgré les campagnes victorieuses du Grand Moghol, la tribu des Marathes fait figure d’ennemi irréductible. Ces guerriers farouches, défenseurs des indous, gagnent progressivement la sympathie de la population.

   L’Empire se délite sous les yeux d’un monarque qui s’obstine. À la fin de 1705, il ordonne la retraite, « poursuivi par les Marathes dans un pays dévasté par la famine et la peste ». Cet échec impérial donne du courage aux autres peuples soumis qui se réveillent et se rebellent, assiégeant la ville d’Ahmednagar où Aurangzeb s’est retranché. Le 28 février 1707, l’Empereur est saisi d’une forte fièvre. Le 3 mars il perd connaissance et meurt à l’âge de 89 ans.

   Son fils Bahadur Shah Ier monte sur le trône après avoir évincé ses frères : il a déjà 64 ans. Après avoir rétabli la capitale à Delhi, il mobilise des mercenaires pour réprimer les révoltes. Il sort victorieux, mais le trésor est à sec. Lorsqu’il meurt en février 1712, après un court règne, ses dix-sept fils, petits-fils et neveux se livrent une guerre fratricide pour récupérer le pouvoir.

On ne parle plus désormais que de Petits Moghols. En sept ans, quatre ou cinq éphémères Empereurs défilent sur le trône. 

 

La Perse victorieuse

   L’avènement du petit-fils de Bahadur Shah, Mohamed Shah, ramène une certaine forme de stabilité… éphémère. Cet alcoolique débauché n’est « jamais sans une maîtresse dans ses bras et un verre à la main ». Pourtant plein de bonnes intentions, il n’est pas l’homme de la situation. Les rajahs locaux s’émancipent les uns après les autres de l’autorité de Delhi.

   Profitant de ce chaos, le Roi de Perse Nadir Shah, grand vainqueur des Turcs, des Russes et des Afghans, fond sur l’Inde avec ses armées en 1739. Il écrase sans peine les troupes moribondes de l’Empire moghol. Livrant Delhi au pillage, il récupère un trésor colossal.

Selon les chroniqueurs du temps, il faut sept cents éléphants, dix mille chameaux et dix mille chevaux pour emporter en Perse l’énorme butin.

   Il lui manque cependant l’essentiel, le fameux Grand Moghol. La légende veut que ce soit l’une des concubines de Mohamed Shah qui dévoile à son ennemi l’endroit où est dissimulé le diamant : dans les plis du turban de l’Empereur !

   Nadir Shah invite alors l’Empereur déchu à festoyer et lui propose d’échanger leur turban en signe de paix. Mohamed Shah est piégé, il ne peut refuser… En découvrant la pierre, Nadir Shah est subjugué. Il a l’impression de contempler une « montagne de lumière », Koh-i-Noor en persan.

   La possession du précieux diamant ne porte pas plus chance à Nadir Shah qu’à ses précédents détenteurs puisque l’Empereur est assassiné dans son sommeil en 1747. La Perse sombre dans la guerre civile.

Nadir Shah échangeant son turban avec Mohamed Shah (enluminure indienne, 1740, Musée Guimet)
Nadir Shah s’apprêtant à échanger son turban avec Mohamed Shah (enluminure indienne, 1740, Musée Guimet)

 

Un séjour en Afghanistan

   La veuve du défunt s’enfuit en Afghanistan, où règne l’un des anciens généraux de son mari. Elle lui offre le Koh-i-Noor en échange de sa protection.

   La toute jeune dynastie afghane fait long feu : le petit-fils du général, Zaman, s’aliène les chefs de tribus qui le renversent. Ils le soumettent à la torture, sans toutefois réussir à lui faire avouer la cachette du diamant. Son frère Mahmud parvient à le libérer et, pour le remercier, Zaman lui offre le Koh-i-Noor. Une autre version veut que ce soit Mahmud en personne qui torture et aveugle son frère pour s’emparer du diamant et du pouvoir…

   Quoi qu’il en soit, Mahmud est déposé à son tour par son frère Shujâ en 1803. Le nouveau Roi comprend rapidement qu’il a besoin d’alliés pour conserver son trône. Il se tourne alors vers son voisin, Ranjit Singh, surnommé le « Lion du Pendjab ».

 

Le Lion du Pendjab, dernier détenteur indien du Koh-I-Noor

   Le Pendjab (pays aux cinq rivières), aujourd’hui divisé entre l’Inde et le Pakistan, est alors gouverné par une personnalité hors du commun, Ranjit Singh. Ses exploits sur les champs de bataille lui valent d’être proclamé maharaja du Pendjab en 1801.

   Il accueille le Roi d’Afghanistan à Lahore, sa capitale. En échange de fonds pour lever une armée, le Lion du Pendjab demande à Shujâ de lui céder le Koh-i-Noor. Amer, le Roi d’Afghanistan est bien obligé d’obtempérer.

   Le Lion ne se sépare jamais de son joyau et l’exhibe fièrement aux yeux des étrangers de passage, agrafé à son turban puis monté en bracelet. En 1838, le neveu du gouverneur général des Indes a l’occasion d’admirer le diamant, dont l’existence est depuis longtemps connue des britanniques :

Le Lion de Lahore était assis en tailleur sur un siège doré, revêtu d’une simple tunique blanche, ne portant aucun ornement si ce n’est un seul rang d’énormes perles autour de la taille et le célèbre Koh-i-Noor au bras. L’éclat du joyau rivalisait avec la flamme de son regard (…) De la forme d’un œuf, il est serti dans un bracelet, entre deux magnifiques diamants de la moitié de sa taille. On l’évalue à trois millions de livres sterling. Il est très brillant et sans aucun défaut. Ranjit Singh était anxieux de savoir combien il vaudrait en Angleterre et si nous en avions jamais vu d’aussi splendide… 

Portrait du maharaja Ranjit Singh, le Lion du Pendjab, par l'artiste Sobha Singh.
Portrait du maharaja Ranjit Singh, le Lion du Pendjab, par l’artiste Sobha Singh.

   Les Anglais, depuis la victoire de Plassey contre les Français en 1757, sont alors solidement installés au Bengale. L’Empire qu’à réussi à bâtir Ranjit Singh contrecarre leurs ambitions. Le Lion, que les diplomates britanniques décrivent comme « un vieux renard près de qui le plus rusé de nos diplomates n’est qu’un innocent », en a bien conscience. Grâce à une habile politique d’alliances avec d’anciens soldats de la Grande Armée de Napoléon, il parvient à maintenir l’indépendance de son royaume.

   Malheureusement, les successeurs de Ranjit Singh n’arrivent pas à la cheville de leur illustre aïeul. Petit à petit, l’Angleterre grignote les territoires indiens et, le 29 mars 1849, annexe le Penjab et contraint son chef à signer un traité aux conditions particulièrement dures : le maharajah régnant renonce pour lui et ses successeurs à la souveraineté du Penjab et tous les biens sont confisqués au profit de la Compagnie des Indes Orientales.

 

Un cadeau pour la Reine Victoria

   Le marquis de Dalhousie, gouverneur général des Indes, souhaite offrir le Koh-i-Noor à la Reine Victoria, contre l’avis même de la Compagnie des Indes. Elle qualifie cette décision « d’inconstitutionnelle et irrégulière » puisque l’administration des Indes lui a été confiée à elle seule.

   Le marquis n’a que faire de ces considérations juridiques et le diamant quitte l’Inde dans le plus grand secret, à bord du Médée, le 6 avril 1850. Le diamant, qui semble poursuivre les hommes d’une malédiction, fait à nouveau des ravages. L’équipage, victime d’une attaque de choléra, est presque décimé lorsque le navire accoste à Portsmouth le 29 juin.

Le diamant fut délivré à la Reine lors d’une audience privée par le président et le vice-président de la Compagnie des Indes orientales qui prirent bien soin de spécifier que le Koh-i-Noor avait été remis et non offert.

   Le diamant, que le prince Albert juge sans éclat et que la Reine Victoria estime moins remarquable que les magnifiques perles pillées dans le trésor de Penjab, rejoint pourtant les collections royales britanniques.

La Reine Victoria en 1887, à l'occasion du Jubilé d'Or
La Reine Victoria en 1887, à l’occasion du Jubilé d’Or

   Il est exposé à l’été 1851 avec d’autres joyaux au Crystal Palace, lors de l’Exposition universelle. Les impressions sont mitigées et, généralement, on loue sa taille plutôt que son éclat, donnant raison au prince Albert.

   Les souverains en ordonnent alors la taille, travail confié à un néerlandais réputé qui s’attèle, trente-huit jours durant, à en réduire la taille de 43% pour un résultat plutôt insatisfaisant. Un vrai gâchis !

 

L’Empire des Indes

   L’Empire moghol est déposé par la Compagnie anglaise des Indes orientales, puis la Compagnie est elle-même dissoute et intégrée à la Couronne. Grâce à une habile politique menée par son Premier ministre Disraeli, Victoria devient officiellement Impératrice des Indes en janvier 1877, titre pompeux qui l’emplit d’orgueil.

   Elle porte désormais avec fierté le Koh-i-Noor, que le monde entier a l’occasion d’admirer à l’occasion du Jubilée d’Or en 1887, puis lors du Jubilée de diamant en 1897 : Victoria fête ses soixante ans de règne et les Indes sont la pièce maîtresse d’un Empire à son apogée.

   George V, petit-fils de la Reine Victoria, devient Roi en 1910. Il se rend à Delhi l’année suivante avec sa famille pour recevoir l’hommage de ses sujets. En présence des plus éminents rajahs de l’Empire, la Reine Mary est parée d’une couronne au sommet de laquelle brille insolemment le Koh-i-Noor. L’Empire des Indes britanniques vit ses derniers instants.

  Incarnée par Gandhi, la fièvre nationaliste enflamme progressivement les Indes. À l’avènement de George VI, son épouse la Reine Elizabeth (mère de l’actuelle Elizabeth II) fait monter à son tour le Koh-i-Noor sur sa couronne. Cependant, la situation politique explosive empêche le couple de se rendre à Delhi. En 1947, George et Elizabeth sont déchus de leur titre impérial, le Raj britannique est remplacé par une Inde et un Pakistan indépendants.

Elizabeth (portant le Koh-I-Noor sur la couronne) et sa fille la future Elizabeth II, le jour du couronnement de George VI en 1937.
Elizabeth (portant le Koh-I-Noor sur la couronne) et sa fille la future Elizabeth II, le jour du couronnement de George VI en 1937.

      

Revendications avortées

   Par la suite, des nationalistes hindous demandent à plusieurs reprises le retour du diamant en Inde, notamment en 1953, le jour du couronnement d’Elizabeth II. Nehru refuse alors, arguant avec intelligence du principe que l’Inde démocratique n’a plus besoin de joyaux impériaux.

   Le Pakistan à son tour réclame le joyau en 1976, doublé par l’Iran qui revendique aussi le précieux diamant. Le Premier ministre anglais se tire d’affaire en assurant les deux pays rivaux que le diamant ne sera rendu à aucun…

   En 2002, pour les funérailles de la Reine mère, le Koh-I-Noor réalise sa dernière sortie officielle. Toujours enchâssé dans la couronne ayant servi au couronnement de la mère d’Elizabeth II, il est posé au centre du cercueil de sa dernière dépositaire.

   Le diamant est aujourd’hui exposé à la Tour de Londres avec les autres joyaux de la Couronne. L’Inde garde l’espoir de le récupérer un jour. Car si le Koh-i-Noor n’est ni le plus beau ni le plus gros diamant connu, il incarne à lui tout seul l’histoire de l’Inde.

   Remarquons pour terminer cet article qu’aucun prince-consort ni souverain ne s’est jamais risqué à porter le Koh-i-Noor, qui semble poursuivre les hommes de sa malédiction…

La couronne portée par les Reines d'Angleterre (où brille le Koh-I-Noor)
La couronne portée par les Reines d’Angleterre (où brille le Koh-I-Noor)

 

Sources

♦ Destins de diamants, de Nicolas Mietton

Kohinoor diamond – It’s history

♦ Histoire Point de vue Hors-série : L’Inde de Victoria

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