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Princes au quotidien,  Progéniture et fratrie : casse-tête chinois,  Renaissance

La petite enfance des princes de la Renaissance

 

   Quel était le quotidien des enfants royaux au XVIè et au début du XVIIè siècle, avant que le culte monarchique poussé à son paroxysme ne sépare dès l’enfance le prince des autres mortels ? Des années passées essentiellement à l’air pur du Val-de-Loire, loin des parents mais auprès de serviteurs dévoués et rigoureusement sélectionnés !

 

Loin des yeux, près du cœur ?

   Au XVIè siècle, la Cour de France est itinérante, et ce jusqu’au début du règne de Louis XIII. Les monarques vont d’une résidence à l’autre, emportant leurs meubles avec eux. Pour des raisons de commodité, ils ne gardent pas leurs enfants près d’eux. Ce n’est d’ailleurs pas seulement une question de praticité… mais aussi de survie !

   Pour préserver les princes des maladies, on évite les villes réputées insalubres, notamment Paris. À une époque où la mortalité infantile fait encore des ravages, toutes les précautions sont bonnes à prendre. On choisit donc d’installer ces petits êtres fragiles et précieux dans les magnifiques palais royaux du bord de Loire, entourés d’immenses jardins. Ils passent ainsi leurs plus jeunes années dans le cocon protecteur des châteaux de Blois, d’Amboise et de Saint-Germain-en-Laye.

Façade François Ier du château de Blois, qui donnait sur de vastes jardins - ©MariePetitot
Façade François Ier du château de Blois, qui donnait sur de vastes jardins – ©MariePetitot

   Les parents voient, de fait, très peu leurs enfants. Ceux de François Ier (dont le futur Henri II), aperçoivent rarement leur mère, la douce et fragile reine Claude, et presque jamais leur père.

   Marguerite de Valois, future reine Margot, n’a guère de souvenirs de son père Henri II, toujours en campagne ou occupé à ses affaires et résidant rarement dans le même château plus de quelques jours. Il est vrai que le monarque décède assez brutalement lors d’un tournoi, l’œil et le crâne transpercés par une lance, alors qu’elle n’a que sept ans !

   Son épouse Catherine de Médicis commande de nombreux portraits de ses enfants. Une façon comme une autre de pouvoir les admirer, les voir grandir… Elle les demande au crayon, technique plus rapide qui lui permet d’en jouir plus souvent. Une grande partie de ces œuvres repose aujourd’hui dans les collections du château de Chantilly, composant une galerie de portraits unique au monde !

   Sous Henri IV, la Cour commence doucement à se sédentariser. Surtout, le rapport des parents à l’enfant change. Si les princes sont élevés à Saint-Germain-en-Laye, Henri et son épouse Marie de Médicis leur rendent très souvent visite.

 

Aux petits soins dès la naissance

   Les souverains ne sont pas totalement absents de la vie de leurs enfants. Malgré la distance, Catherine de Médicis se préoccupe en permanence de sa tardive et nombreuse progéniture, à travers une abondante correspondance. Elle veut connaître les moindres détails de leur vie quotidienne, donne des instructions et des conseils. Lorsqu’elle apprend que son fils Charles (futur Charles IX) n’a guère d’appétit, elle recommande qu’on ne le force pas trop à manger car les enfants sont « plutôt malades d’être trop gras que maigres. » Et ce sont bien les parents qui nomment, conseillent et révoquent l’entourage proche.

Henri II enfant anonyme dapres Clouet - Chantilly
Henri II enfant par un anonyme d’après Clouet – Musée Condé du château de Chantilly

   Le choix de la nourrice est essentiel. Les femmes de la haute noblesse, et à fortiori les reines, n’allaitent jamais leur progéniture. Le célèbre Ambroise Paré, chirurgien des rois Henri II, François II, Charles IX et Henri III, énumère les qualités qu’il juge indispensables à celle qui va remplir cette fonction. Il faut qu’elle ait « enfanté deux ou trois enfants » et qu’elle soit « sans aucun soupçon de lèpre ou de vérole ». C’est mieux… Son âge doit être compris entre 25 et 35 ans. Il faut en outre qu’elle soit « bien carrée de poitrine […], ni trop grasse ni trop maigre, sa chair non molasse, mais ferme » car elle est alors considérée plus robuste et plus apte à veiller au bien-être de l’enfant. Détail important : les rousses sont prohibées ! Le mieux en terme de carnation ? Une « brunette, parce que le lait est meilleur que celui d’une blanche », cette-dernière étant de tempérament moins « chaleureux ». La nourrice doit en outre manifester des qualités morales : être joyeuse, chaste, sobre (on ne veut pas d’une poivrote !), riante et surtout… dynamique. Les paresseuses prennent la porte.

   Plusieurs tentatives sont parfois nécessaires avant de trouver la perle rare. Lorsque le futur Charles IX rejette le lait de sa nourrice, Henri II et Catherine de Médicis sont pris de panique. La reine se met en colère car ses directives n’ont pas été respectées. Pour le futur Louis XIII, c’est un véritable défilé : les trois premières jeunes femmes sélectionnées par Henri IV et Marie de Médicis pour s’occuper du dauphin sont renvoyées. La quatrième, une certaine Antoinette Jorron, donne enfin satisfaction aux parents exigeants et peut rester en fonction.

   La santé des enfants est une préoccupation constante. Catherine de Médicis s’alarme à la moindre fièvre. Lorsqu’une épidémie menace Blois, elle fait immédiatement déménager les princes et leur suite à Amboise. La charge de « médecin ordinaire » est extrêmement importante. Le médecin choisi par Henri IV et Marie de Médicis pour s’occuper du futur Louis XIII ne se borne pas à prévenir et guérir les maladies : Jean Héroard note jour par jour, heure par heure, avec une grande conscience professionnelle, des détails sur le développement général de l’enfant. Sa santé, ses jeux, ses promenades, ses repas, ses premiers mots et ses dessins sont consignés, agrémentés d’observations psychologiques. Au total, plus de 11 000 caractères, rassemblés en plusieurs tomes d’un Journal, composant une œuvre détaillée, vivante et unique sur l’enfance et la jeunesse d’un roi de France.

   Un troisième personnage tient un rôle de premier plan pendant les sept premières années de l’enfant : la gouvernante. Elle tient le rôle d’une mère de substitution, étant auprès de son protégé au quotidien. L’éducation du prince est placée sous sa responsabilité. C’est elle qui lui apprend les bonnes manières, qui surveille ses jeux et recueille ses premières confidences.

Marguerite de France six ans vers 1559 - Francois Clouet - Chantilly musee Conde
Marguerite de Valois, future reine Margot, à l’âge six ans, vers 1559 – Francois Clouet – Musée Condé du château de Chantilly

   Au total, le personnel rapproché de chaque prince se compose d’une vingtaine de serviteurs. Ils logent près de l’enfant, souvent un étage au dessus et ne le quittent presque jamais. Cette proximité constante tisse des liens parfois indéfectibles. Le petit Louis XIII baptise sa gouvernante Mme de Montglat « Mamanga ». Mais il préfère à cette femme sévère qui le rudoie souvent sa chère nourrice « Doundoun » et son médecin, qu’il appelle « le bel homme des neiges » à cause de sa chevelure blanchie par l’âge…

   Marguerite de Valois, la future reine Margot, noue des liens puissants avec son entourage d’enfant. Sa gouvernante Mme de Curton suit la princesse à Nérac lorsqu’elle devient reine de Navarre. L’une de ses femmes de chambre, Jacqueline Burgense, l’accompagne jusque dans son exil auvergnat. Une autre, Jehanne Chausson, est la première d’une famille qui reste au service de Marguerite presque jusqu’à la fin de sa vie !

 

Un train… royal

   Tout enfant de France possède sa Maison, composée d’un certain nombre de personnes attachées à son service exclusif. Un univers très féminin pendant les sept premières années. Sous les ordres de la gouvernante générale des enfants de France (qui peut aussi être un homme), chacun a encore sa gouvernante particulière, une nourrice, une remueuse (chargée de changer les langes), une « berceresse », des femmes de chambre, des blanchisseuses, des lingères, un médecin, des pages et des musiciens.

   Les garçons ont une Maison plus importante, comme celle du futur Henri II :

Un écuyer, un échanson, un aumônier, un chapelain, un tailleur, un fourreur, un cordonnier, un brodeur, plusieurs médecins, apothicaires et barbiers, un tapissier, un ébéniste, un sommelier, des valets de chambre et de garde-robe, un écuyer de bouche, un cuisinier et des employés de cuisine, un « potagier », un fruitier, un pâtissier… »

   Au total, entre 60 et 100 personnes gravitent autour d’un petit prince ! Les enfants de Catherine de Médicis et Henri II mobilisent plus de cinq cents serviteurs, véritable ruche bourdonnante.

La petite Madeleine de France, fille de Francois Ier, vers 1522 (faussement identifiée par une inscription tardive comme la princesse Charlotte de France). Elle tient dans ses mains un hochet typique de cette époque.
La petite Madeleine de France, fille de Francois Ier, vers 1522 (faussement identifiée par une inscription tardive comme la princesse Charlotte de France). Elle tient dans ses mains un hochet typique de cette époque.

 

Jeux d’enfants

   À cette Maison appartiennent également les enfants des serviteurs qui les entourent et la ribambelle d’ « enfants d’honneur ». Ces-derniers sont souvent les rejetons des plus grandes familles françaises. À peu près du même âge, ils sont choisis par la reine.

   Les enfants d’Henri IV et Marie de Médicis possèdent la particularité inédite d’être élevés avec les bâtards de leur père, issus de ses liaisons avec Gabrielle d’Estrées et Henriette d’Entragues. Un père moderne, quoiqu’un peu paillard, qui n’hésite pas à se mettre à quatre pattes au milieu de sa petite troupe, prenant ses enfants sur son dos ou ses genoux et riant avec eux !

   Ces jeunes gens partagent aussi leurs jeux, que nous connaissons dans le détail grâce au précieux Journal d’Héroard. On sait par exemple que le futur Louis XIII s’amuse à faire sauter « une petite grenouille artificielle » et s’occupe avec une « vaisselle de poterie » et des petits soldats. Il joue aussi beaucoup avec Henri IV et Marie de Médicis, qui est loin d’être une mauvaise mère. C’est dans les appartements de cette dernière à Saint-Germain que le petit prince s’amuse à un jeu de dinette grandeur nature :

Il va à la chambre de la reine, où il fait faire du feu et y mettre sa petite marmite, dans laquelle il met du mouton, du lard, du bœuf et des choux, appelle et prie chacun pour être à la collation.

   Le dauphin adore le jeu de mail auquel il s’adonne souvent avec son père. Un peu plus grand, il joue à la paume, ancêtre du tennis. Les jeux de cartes remportent sa faveur (notamment le Hoc qui sera interdit sous Louis XIV) et son entourage le laisse souvent gagner car le petit n’est pas très bon perdant !

   Il aime le jeu des rimes « Que met-on dans mon corbillon ? », inventant des mots tels que « Dauphillon » ou « Damoisillon ». Il joue à mimer des métiers, lançant à sa sœur la princesse Christine : « Soyons coupeurs de bourses ! ». Il s’amuse encore « aux poules et aux renards », aux échecs et aux dames, découpe des figurines en papier et s’invente des histoires avec des poupées. Il adore d’ailleurs les contes de la fée Mélusine !

   Souvent dehors, dans les jardins idylliques de Saint-Germain aujourd’hui disparus, il possède des outils de menuiserie avec lesquels il s’amuse à planter des clous, monte beaucoup à cheval et manie des armes miniatures. Transporté par la musique et les arts, le petit prince se divertit aussi en jouant de multiples instruments et en croquant au crayon les figures de ses proches ou les façades de ses châteaux.

Marie de Médicis et son fils le dauphin Louis, futur Louis XIII, âgé de 3 ans - Peinture par Charles Martin en 1603 - Musee des Beaux-Arts de Blois
Marie de Médicis et son fils le dauphin Louis, futur Louis XIII, âgé de 3 ans – Peinture par Charles Martin en 1603 – Musee des Beaux-Arts de Blois

 

Éducation et représentation

   Passé sept ans, la différence d’éducation entre garçons et filles s’accentue. Les princes quittent les jupes de leur nourrice et de leur gouvernante. Leur éducation est prise en main par un gouverneur et un précepteur. Les indispensables activités physiques (équitation, danse, maniement de l’épée…) s’ajoutent à un apprentissage plus cérébral : au delà de savoir lire et écrire, un jeune prince de la Renaissance doit cultiver les belles lettres et les langues étrangères, connaître son latin et son Histoire. Des connaissances en économie, géométrie, médecine et philosophie sont appréciées. Et bien sûr la religion complète le programme.

   Cette éducation, baignée d’humanisme, est une vraie réussite. Les derniers princes Valois, s’ils ne brillent pas par leur santé, compensent par leur esprit vif et bien pensant. Ils comptent parmi les plus cultivés de l’Ancien Régime : Henri III est un fin lettré, maniant les mots avec une grande dextérité dès ses plus jeunes années. Charles IX est le seul de nos rois à avoir écrit un traité : La Chasse royale.

   La différence d’éducation entre garçons et filles est cependant beaucoup moins criante qu’elle ne le deviendra sous les Bourbons à partir de Louis XIV. Marguerite d’Angoulême, auteure reconnue qui attire les poètes et protège les écrivains, bénéficie par exemple des leçons des précepteurs de son frère, le futur François Ier. Une autre Marguerite, la future reine Margot, passe ses jeunes années entourée de garçons. Elle partage leur éducation et attirera les plus grands penseurs humanistes à sa Cour de Nérac.

   Le chant, la musique et la danse sont enseignés aux filles comme aux garçons car ces disciplines font partie intégrante de la vie de Cour. Les futurs Henri III et Louis XIII se montrent particulièrement réceptifs. Ils pratiqueront la danse presque toute leur vie d’adulte avec talent. Princes et princesses jouent aussi dans des représentations théâtrales et tiennent des rôles dans les ballets de Cour.

   Les jeunes gens ne sont pas cantonnés toute l’année dans le Val-de-Loire. Ils gagnent la capitale pour assister à certaines cérémonies officielles au cours desquelles ils doivent tenir leur rang de fils et filles de France. Lorsque toute la famille se retrouve à Paris en 1558 pour le mariage du dauphin François avec la jeune Mary Stuart, Catherine de Médicis est si contente de voir tous ses enfants réunis qu’elle décide finalement de les garder près d’elle à Paris ! Mais ils sont alors déjà grands, la petite enfance est bien finie…

 

Sources

♦ L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime de Philippe Ariès

Henri III et Catherine de Médicis de Jean-François Solnon

♦ Henri III de Pierre Chevallier

♦ Journal de Jean Héroard

♦ Marguerite de Valois de Janine Garrisson

♦ Henri II de Didier Le Fur

♦ Les oeuvres d’Ambroise Paré

♦ Marie de Médicis de Philippe Delorme

 

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