Les allées du pouvoir,  Progéniture et fratrie : casse-tête chinois,  Restauration

La reine Victoria : le chemin vers le trône

 

   Il y a 200 ans, le 24 mai 1819, la future reine Victoria voyait le jour au palais de Kensington, à Londres. Née pour être reine, dit-on encore aujourd’hui… et pourtant née bien loin du trône !

 

Une galaxie de débauchés

   Au printemps 1814, l’Angleterre victorieuse de Napoléon semble à l’apogée de sa puissance. La population londonienne en délire accueille avec bonheur cette nouvelle ère qui s’annonce. À contrecourant de cette vague de joie qui submerge son peuple, le vieux roi George III vit reclus, comme étranger à son propre pays. Étranger à son propre corps, surtout. Depuis près de 50 ans, le monarque subit une maladie héréditaire qui alterne crises de folie et phases de rémissions.

roi george III atelier de William Beechey vers 1800 - Portrait Gallery
George III dit le roi fou, par l’atelier de William Beechey vers 1800 – National Portrait Gallery, Londres

   Officiellement déclaré fou depuis 1811, le roi n’exerce plus le pouvoir. La régence a été confiée à reculons par le Parlement à son fils aîné le prince de Galles, un débauché qui délaisse son épouse, surnommé George le gros « Prinny », autrement dit le gros « Paon » ! L’infortuné George III a eu de son épouse 15 enfants, dont 7 fils et 5 filles encore vivants. L’avenir de la dynastie semble largement assuré. Hélas ! Les frères du prince régent ne valent guère mieux que lui : perclus de dettes, vaniteux et capricieux, ils ne vivent que pour leur plaisir personnel et la vie politique du pays tourne autour de leurs chamailleries.

   Après le gros « Paon » vient le duc d’York, militaire incompétent qui trompe ouvertement son épouse. Le duc de Clarence vit sans se soucier du lendemain avec une actrice qui lui a donné dix enfants illégitimes, qu’il entretient malgré ses finances désastreuses. Le duc de Kent, futur père de Victoria, est le quatrième de cette misérable bande et sans doute le plus charismatique. Passionné de discipline militaire, il vit en ménage avec une baronne créole qui se fait appeler avec exotisme « Madame de Saint Laurent » et s’affiche ouvertement comme adversaire libéral du prince régent.

Edward duc de Kent par William Beechey en 1818 portrait gallery
Edward, duc de Kent, père de la future reine Victoria, par William Beechey en 1818 – National Portrait gallery

   Il reste encore trois garçons, dont les portraits ne sont guère plus reluisants : le duc de Sussex, maître des francs-maçons vivant dans un monde excentrique avec une femme qu’il qualifie d’épouse même si leur mariage n’a jamais été reconnu, le duc de Cumberland, militaire ingrat qui s’illustrera plus tard par sa grande cruauté envers les jacobites d’Écosse, et enfin le duc de Cambridge, jeune homme sans relief et influençable, balloté au gré des changements politiques.

 

Charlotte, espoir éphémère 

   Parmi cette galaxie d’hommes peu estimables, seul le prince régent a un enfant légitime. Une fille nommée Charlotte, visiblement destinée à devenir reine. Cette belle brune pétillante, un brin capricieuse car mal éduquée, incarne l’espérance de toute une nation.

la princesse Charlotte de Galles en 1817 par George Dawe Portrait Gallery
La princesse Charlotte de Galles en 1817 (l’année de sa mort) par George Dawe – National Portrait Gallery, Londres

   Après avoir congédié plusieurs prétendants de haut lignage car refusant d’épouser un homme qu’elle n’aime pas, la princesse épouse Léopold de Saxe-Cobourg en 1816. Le couple très populaire file un parfait amour, qui malheureusement ne dure guère. En 1817, après deux fausses couches, la princesse Charlotte est de nouveau enceinte.

   Quinze jours après le terme annoncé, les contractions la prennent enfin. L’accouchement s’annonce mal. Il lui faut 27 heures de travail pour donner naissance à un garçon mort-né. La pauvre Charlotte le suit dans la tombe quelques heures plus tard, mal assistée : le médecin accoucheur se suicidera… Elle laisse un jeune époux inconsolable. L’Angleterre toute entière est sous le choc et partage la peine du cher Léopold.

 

Les loups sortent du bois

   Cette disparition réveille cependant l’appétit de pouvoir des frères du prince régent. Le duc de Clarence recherche avidement une épouse mais essuie d’innombrables refus : la perspective de devoir élever les dix enfants bâtards d’un fat n’a rien de reluisant… Il finit cependant par dénicher une perle rare, la jeune Adélaïde de Saxe-Meiningen.

   Le duc de Kent aussi se met en chasse. À présent quinquagénaire, il a conscience que c’est sa dernière chance. Il renonce à sa liaison de longue date pour convoler avec Victoire de Leiningen, née de Saxe-Cobourg. Cette jeune veuve déjà nantie de deux enfants est jolie, gaie, mais aussi ambitieuse et imbue de sa personne.

Victoire de Saxe-Cobourg par Geroge Hayter en 1835 - Royal Collection
Victoire de Saxe-Cobourg, mère de la future reine Victoria, par George Hayter en 1835 – Royal Collection

   La décision a été difficile à prendre, comme le prince l’avoue à un ami dans une lettre le 22 juin 1818 :

Je ne vous cacherai pas que pour remplir ce devoir envers ma patrie et ma famille, ma séparation d’avec mon excellente compagne de près de vingt-huit ans m’a coûté le plus grand sacrifice que jamais il ne me sera possible de vous exprimer […] Dans la duchesse, j’espère trouver toutes les qualités qui me promettent un heureux avenir pour la vie domestique…

   Sa qualité principale ? Elle est la sœur de Léopold, l’époux de la défunte princesse Charlotte. Le duc de Kent espère bien que la popularité du veuf rejaillira sur lui à travers cette union liant à nouveaux leurs deux familles. Au milieu de l’année 1818, tous les frères du gros « Paon » ont une épouse légitime et allemande, hormis le duc de Sussex. Et dès le mois de novembre, les duchesses de Clarence, de Kent, de Cumberland et de Cambridge sont enceintes ! À nouveau, l’avenir de la dynastie semble assuré.

Des naissances et des morts en cascade

   La duchesse de Clarence accouche d’une fille qui ne vit que sept heures, puis la duchesse de Cambridge donne le jour à un garçon : mais il vient après le duc de Kent dans l’ordre de succession au trône. Enfin, le 24 mai 1819 au palais de Kensington, la duchesse de Kent donne le jour à une fille « dodue comme une perdrix », Victoria-Alexandrina, vite diminué en Drina. Son père en est fou, l’emmène partout pour la faire admirer. Il répète à qui veut l’entendre que sa fille sera reine, convaincu qu’un destin exceptionnel l’attend.

George IV en tenue de sacre en 1821 par Thomas Lawrence - Royal Collection
George IV (le prince régent ou le gros Paon) en tenue de sacre en 1821 par Thomas Lawrence – Royal Collection

   Hélas ! Le duc de Kent ne profite guère de sa petite fille. Au début de l’année 1820, il est victime d’un refroidissement qui dégénère en pneumonie. Sangsues et saignées ont raison de sa robuste constitution. Le prince décède le 23 janvier dans sa cinquante-troisième année, laissant une petite orpheline de 8 mois. La semaine suivante, c’est le roi George III qui disparaît. Le prince régent lui succède sous le nom de George IV. Drina se rapproche du trône mais elle n’est encore qu’un bambin dont la mère, la duchesse, prend en main l’éducation…

   À 35 ans, veuve pour la seconde fois, Victoire tombe sous le joug d’un ancien écuyer de son mari, l’Irlandais Sir John Conroy. Ombrageux et austère, ce personnage profondément antipathique tient le rôle d’intendant, de favori et bientôt d’amant. Jaloux de son influence, il manipule la duchesse et profite de sa nature angoissée pour la couper du monde. Nullement désintéressé, il songe à son avenir. Si Victoria doit un jour accéder au trône, ne se tournera-t-elle pas vers l’unique confident de sa mère pour la guider dans l’exercice de ses fonctions ?

 

La captive de Kensington

   La duchesse de Kent, naturellement méfiante, est aisément convaincue par son amant qu’il faut couper tout contact avec les frères de son défunt mari. Ainsi, elle maintient Drina à l’écart de la famille royale. Elle ne fait confiance à personne, pas même aux domestiques et surtout pas au roi et à ses frères. Elle décline toute invitation à la Cour, qu’elle juge corrompue jusqu’à la moelle. Jugement fondé mais excessif et funeste, car elle prive une héritière présomptive de contact avec le trône… Paranoïaque, Victoire est obsédée par la sécurité de Drina. Si elle encourage heureusement la petite fille à faire de longues promenades dans le parc de Kensington, elle la prive de toute intimité en lui imposant sa présence chaque nuit dans sa chambre !

Drina en 1823 agee de 4 ans - Dulwich Picture Gallery
Drina en 1823 âgée de 4 ans – Dulwich Picture Gallery

   Elle craint par dessus tout un empoisonnement ou un assassinat qui arrangerait bien les affaires du duc de Cumberland, juste derrière sa fille dans l’ordre de succession au trône… Pourtant George IV, désormais obèse mais d’humeur toujours aussi festive, aime infiniment Drina et ne cherche qu’à protéger cette caractérielle petite princesse aux adorables boucles blondes qui l’appelle « Oncle-Roi » et qu’on autorise en de rares occasions à venir lui rendre visite. Ses frères partagent cet attachement envers la princesse, dont la ressemblance avec leur père, le roi fou, est frappante… Ils la couvrent de cadeaux et tentent par tous les moyens de la soustraire à la tyrannie de la duchesse de Kent.

   L’enfant est ravie chaque fois que le roi ordonne à sa mère de venir à la Cour en sa compagnie. L’ambiance morose de Kensington s’évapore le temps de quelques heures. Victoire de Saxe-Cobourg n’a pas la fibre maternelle. Elle est exigeante, possessive et peu démonstrative. Elle aime Victoria, mais avec distance, l’élevant à l’allemande dans une grande austérité. Les années passent et Drina grandit privée d’affection et de liberté. Entre temps, une mort de plus la rapproche du trône, celle de son oncle le duc d’York, second fils du roi fou George III…

   La surveillance étroite que Victoire de Saxe-Cobourg exerce sur sa fille redouble à la mort du roi George IV en 1830. Le gros « Paon », dépourvu d’enfant légitime depuis la mort de l’infortunée Charlotte, laisse sa place à son frère le duc de Clarence, qui monte sur le trône sous le nom de Guillaume IV. Réservé et discret, ce prince déjà âgé de 64 ans se promène dans les rues sans escorte. Il très apprécié du peuple. Malgré ses innombrables bâtards, il reste sans enfant légitime de son épouse Adélaïde de Saxe-Meiningen. Drina devient donc officiellement l’héritière du trône d’Angleterre. La jeune et jolie Adélaïde, frustrée de n’avoir pu devenir mère, considère Drina comme sa fille et voudrait bien l’élever à ses côtés à la Cour… Hors de questions pour la mère de l’intéressée, qui prive sa fille de sorties et invente des stratagèmes mesquins pour l’éloigner de son oncle et de sa tante.

Guillaume IV (dernier oncle régnant de la future reine Victoria) par David Wilkie en 1837 - huile sur toile conservée à la National Portrait Gallery, Londres
Guillaume IV (dernier oncle régnant de la future reine Victoria) par David Wilkie en 1837 – huile sur toile conservée à la National Portrait Gallery, Londres

   La future reine d’Angleterre s’enfonce dans une solitude contrainte. Confinée au palais de Kensington, l’adolescence est astreinte, 6 jours par semaine, à un emploi du temps très strict. Elle mange souvent seule, entourée d’une armada de domestiques qui la tiennent sous haute surveillance. Elle n’a pour compagnons de jeux que ses poupées en bois et son chien Dash qui ne la quitte jamais. En 1858, dans une lettre adressée à sa fille aînée, Victoria dressera un tableau bien sombre de cette jeunesse :

J’ai mené lorsque j’étais enfant une existence fort malheureuse. Nulle occasion ne me fut donnée d’exprimer mes élans de tendresse. Je n’avais ni frères ni sœurs avec lesquels partager ma vie, je n’eus jamais de père. En raison de ces tristes circonstances, il n’entrait dans mes relations avec ma mère ni aisance, ni intimité d’aucune sorte, ni confiance (bien qu’aujourd’hui je l’aime profondément !) et j’ignorais ce qu’était le bonheur familial.

L’accession au pouvoir : la libération

   En grandissant, Drina prend de l’assurance. Son caractère s’affirme. Capricieuse et autoritaire, capable de piquer de violentes colères, elle se rebelle contre l’autorité maternelle. Elle va au théâtre, se promène en calèche avec son oncle, qui cherche à mettre un terme à son isolement. Lorsqu’elle contredit sa mère et refuse d’adhérer aux méchancetés proférer contre son oncle, l’adolescente récolte, en guise de punition, un alourdissement de son emploi du temps. Fine observatrice, la jeune fille comprend que c’est Conroy, qu’elle méprise secrètement, qui tire les ficelles.

Drina en 1833 par George Hayter - Royal Collection
Drina avec son chien Dash en 1833 par George Hayter – Royal Collection

   En 1837, le roi Guillaume IV rend l’âme quelques semaines après le 18ème anniversaire de sa nièce, l’âge de sa majorité : le monarque, après s’être vaillamment battu contre les crises d’asthmes et les malaises cardiaques à répétition afin d’éviter à tout prix une régence de la duchesse de Kent… À 6 heures du matin, la princesse reçoit les hauts dignitaires de la Cour qui se sont précipités pour lui annoncer la nouvelle. Décoiffée, enroulée dans sa robe de chambre et chaussée de ses mules de satin, elle réalise éberluée que désormais la reine, c’est elle !

   Son enfance isolée laisse des séquelles. L’une de ses premières décisions est d’effacer son premier prénom, Alexandrina, dont elle ne supporte plus le diminutif de Drina, pour devenir Victoria Ière  et laisser cette enfance derrière elle. Elle s’affranchit d’ailleurs très vite de la tutelle de la duchesse de Kent et se débarrasse sans état d’âme de Conroy. En revanche, la présence rassurante des animaux, ses seuls amis d’enfance, lui sera toute sa vie indispensable. Pour en savoir plus sur Victoria et les animaux, je vous invite à lire le chapitre consacré à la souveraine dans mon livre Royales Passions !

 

Sources

Victoria, l’apogée de l’Angleterre, de Guy Gauthier

Victoria, reine d’un siècle, de Joanny Moulin

Victoria, la dernière reine, de Philippe Alexandre et Béatrix de l’Aulnoit

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