Le sombre destin des épouses d’Ivan le Terrible

   Ivan IV, premier Tsar de Russie dit le Terrible (1530 – 1584) entre en conflit avec l’Eglise orthodoxe en contractant de multiples unions. Il aura six femmes au moins, peut-être sept ou huit.

   Lorsqu’il atteint l’âge de quinze ans, on se préoccupe de son mariage. La diplomatie russe échoue à trouver une princesse étrangère. On organise donc un défilé de toutes les potentielles futures épouses, sélectionnées parmi les familles de boyards, à la fin de l’année 1546. Les hommes de confiance du Tsar font un premier tri dans les provinces, puis rabattent les plus appétissantes jeunes filles vers Moscou. Les vierges sont logées par douze dans des chambres attenantes au palais.

 

Anastasia Romanova : l’unique amour

   Le jour fatidique arrive : parées de leurs plus belles robes, elle se présentent à tour de rôle devant le souverain, qui ne laisse rien transparaître de ses émotions. Puis, calmement, il se lève et offre à l’heureuse élue un mouchoir brodé d’or et d’agent.

   Anastasia Romanova Zakharina est issue d’une famille d’ancienne noblesse, celle-là même qui gouvernera la Russie quelques décennies plus tard, et ce jusqu’au dernier Tsar Nicolas II.

   Pour l’heure, le Tsar ressent un coup de foudre pour cette jeune fille, douce, intelligente et pieuse. Réputée pour sa beauté, elle s’avère aussi très à l’aise dans son rôle, connaissant bien la Cour et ses usages.

   Sa famille s’est toujours rangée du côté d’Ivan et l’a soutenu contre ses opposants. Le jour du mariage, célébré le 3 février 1547, les frères de la mariée, Daniel et Nikita, préparent le lit nuptial et mènent Ivan au bain, comme le veut la tradition. Ils deviennent rapidement des compagnons très écoutés d’Ivan.

   Anastasia gagne tout de suite l’amour du peuple en faisant l’aumône aux mendiants. Elle est d’une piété ardente, bien différente de celle de son nouvel époux :

Alors que la jeune femme, élevée modestement par une mère veuve, vit de plein-pied avec ses semblables et s’efforce de compatir à leurs souffrances, lui se considère comme placé si haut que son plus proche voisin n’est pas l’homme mais Dieu.

Peinture de Konstantin Makovsky (1839-1915). Il représente les beautés russes vêtues comme à l'époque d'Ivan le Terrible
Peinture de Konstantin Makovsky (1839-1915). Il représente les beautés russes vêtues comme à l’époque d’Ivan le Terrible

   Anastasia découvre ainsi la personnalité complexe d’Ivan : un homme qui n’en fait qu’à sa tête, qui confond force de caractère et cruauté, et qui aime par dessus tout rappeler à son entourage qu’il est le maître. Cet époux imprévisible lui fait peur.

   Heureusement, Anastasia a la chance d’être aimée par lui. Aimée d’amour. Aussi parvient-elle à l’apprivoiser. Il n’est pas encore ce personnage froid et calculateur, goûtant la torture et le sang, à l’humour noir et sadique : pour Anastasia, il abandonne maîtresses et rudes manières, veille à son confort, comble le moindre de ses désirs.

   Un époux aimant et doux (oui, oui !), qui a du mal à s’arracher aux étreintes de cette compagne soumise et effacée : il lui fait d’émouvants adieux en juin 1552, lors de son départ pour la campagne de Kazan.

   Mais la Tsarine est fragile. Elle supporte mal ses grossesses à répétition, d’autant qu’elle donne naissance à beaucoup d’enfants mort-nées : Anne en 1548, qui décède deux ans plus tard, Marie en 1551, morte très jeune à une date inconnue, Dimitri, qui ne passe pas sa première année, Ivan, héritier qui mourra en 1582 assassiné par son propre père dans une crise de colère, Eudoxie, probablement mort-née en 1555, et enfin Fiodor en 1557 : il succédera à Ivan le Terrible de 1584 à 1598. Sur six princes et princesses, seuls Ivan et Fiodor parviennent à l’âge adulte.

   Épuisée, Anastasia contracte en 1559 une maladie difficile à déterminer. Lors de l’incendie de la ville de Moscou en 1560, elle est victime de terribles crises de nerfs qui la font délirer. Transportée sur une civière à Kolomenskoïe sur les ordres d’Ivan, elle s’affaiblit dramatiquement et meurt au petit matin du 7 août, probablement d’une crise d’apoplexie.

   Ivan est dévasté : on croit qu’il va devenir fou. Deux serviteurs doivent soutenir sa grande carcasse, pour lui permettre de marcher derrière le cortège funèbre. Il ne peut accepter la mort de celle qu’il surnommait « sa petite génisse », enterrée au Kremlin.

   Dès lors, le règne d’Ivan prend une autre tournure. Il ne manquait qu’un choc émotionnel puissant pour laisser les bas instincts qui bouillonnent en lui prendre le dessus sur la relative sagesse qu’il s’obligeait à observer dans l’exercice du gouvernement. « Un verrou a sauté dans son cœur », il ne doit plus rendre de compte à personne, pas même à Dieu.

   Ivan se laisse progressivement convaincre que sa chère Anastasia a été victime d’un sortilège lancé par ceux qui l’entourent. Il élimine ainsi, entre 1560 et janvier 1565, la quasi totalité de ses conseillers du moment. Le Tsar fou furieux ne fait plus confiance à personne, et devient presque paranoïaque : c’est à l’issue de cette période de doutes et de chasse à l’homme qu’il instaure le système tyrannique de l’opritchnina.

 

Maria Temrioukova : l’exotique substitut

Peinture de Konstantin Makovsky (1839-1915). Il représente les beautés russes vêtues comme à l'époque d'Ivan le Terrible
Peinture de Konstantin Makovsky (1839-1915). Il représente les beautés russes vêtues comme à l’époque d’Ivan le Terrible

   Cependant, dès le 14 août 1559, on rappelle à Ivan son devoir dynastique et le pousse à se remarier. On songe à Catherine, sœur du Roi de Pologne… Un refus pousse le Tsar à renforcer ses alliances au sud et il choisit une princesse tcherkesse réputée pour sa grande beauté, Maria Temrioukova, fille du prince Temriouk.

   Lorsque la jeune fille de 16 ans arrive à Moscou le 15 juin 1561, et lève son voile pour montrer son visage, Ivan en tombe immédiatement amoureux. Ses traits exotiques le subjuguent. Le mariage a lieu le 21 août 1561.

   En mars 1563, alors qu’Ivan rentre victorieux de la campagne de Polotsk, elle donne naissance à un fils qui ne survit que quelques semaines.

   Des sources relativement tardives décrivent Maria comme une femme très caractérielle, exerçant une très mauvaise influence sur son époux : c’est elle qui aurait aggravé la paranoïa d’Ivan, l’aurait coupé de son peuple et incité à s’entourer d’une garde particulière.

   Mais les contemporains reconnaissent en elle une personne « sociable, agréable et gracieuse », bien que peu lettrée. Arrachée à ses terres et éduquée à l’asiatique, elle reste très timide : étrangère à la Cour russe, elle se voit mariée à 16 ans à un homme de 31.

   Elle ne parvient pas à garder le cœur d’Ivan bien longtemps : la comparaison avec Anastasia lui est trop défavorable. Il semble qu’à partir de 1665, alors qu’Ivan sombre progressivement dans la cruauté, il se préoccupe de moins en moins de cette épouse visiblement peu fertile, et entame des négociations pour un futur mariage.

   En 1569, il emmène sa femme faire une longue et épuisante visite des monastères du royaume. Malade de tuberculose, la Tsarine s’affaiblit et meurt cette même année. Des rumeurs accusent le Tsar de s’être débarrassé d’une épouse devenue encombrante : il déniche alors une victime innocente, le boyard Vladimir Andreïevitch. Un cuisinier complaisant avoue avoir servi du poison sur ordre de celui-ci. Le boyard et sa famille sont contraints d’absorber le poison ! Sa mère est condamnée à l’exil… mais Ivan préfère finalement la faire étouffer. Charmant.

 

Marfa Sobakina : la mariée de 15 jours

   Ivan est veuf pour la seconde fois. Selon les traditions de la religion orthodoxe, il n’a plus qu’un mariage en réserve…

C’est donc sa dernière chance de trouver une femme robuste et capable d’agrandir sa descendance, qui, pour le moment, se résume à deux fils.

   Peu désireux de se ridiculiser à nouveau en essuyant des refus à l’étranger, il décide d’organiser une nouvelle revue des jeunes filles à marier : elles sont 2 000 à se présenter devant lui ! Il en sélectionne douze, les étudiant tour à tour de son regard critique.

Ivan ajoute au rituel une petite variante de son cru : le contrôle médical.

   Les douze élues sont méthodiquement examinées par le docteur Bomelius. Il s’assure de leur bonne santé… en examinant leurs urines. Seules celles qui ont passé l’examen sont à nouveau inspectées par Ivan, qui compare leur chevelure, leur embonpoint, leurs manières… et leur attrait sexuel.

   Marfa Sobakina, issue d’une ancienne famille de boyard de la province de Kolomna est l’heureuse élue. Le 26 juillet 1571, Ivan et Maria se fiancent, et apprennent à se connaître. La jeune femme plait beaucoup à Ivan, d’autant qu’elle lui rappelle sa chère disparue Anastasia. 

Peinture de Konstantin Makovsky (1839-1915). Il représente les beautés russes vêtues comme à l'époque d'Ivan le Terrible
Peinture de Konstantin Makovsky (1839-1915). Il représente les beautés russes vêtues comme à l’époque d’Ivan le Terrible

   Malheureusement, la fiancée tombe malade, commence à se « dessécher » étrangement. Mais la résolution d’Ivan est prise : il l’épouse le 28 octobre. La pauvre Marfa décède deux semaines plus tard, le 13 novembre.

   Ce troisième mariage est un échec retentissant. Immédiatement, une enquête est ordonnée : la Tsarine est morte empoisonnée. Mais qui sont les coupables ? Les avis divergent. Un acte désespéré du clan de la première épouse d’Ivan pour reprendre l’avantage ? Un acte de vengeance du clan de la seconde ? Un acte inconscient de la mère de la défunte, qui lui aurait fait ingurgiter une potion censée améliorer sa fertilité ?

   Étrangement, le Tsar semble se ranger à cette dernière alternative, puisque tous les Sobakine gravitant autour du Tsar depuis les fiançailles sont écartés, empalés, knoutés, empoisonnés. En 1574, la Cour n’en conserve plus aucune trace !

 

Anna Koltovskaïa : Soeur Daria

Ivan le Terrible, par Viktor Vasnetsov (1897) Tretyakov gallery, Moscou
Ivan le Terrible, par Viktor Vasnetsov (1897) Tretyakov gallery, Moscou

   Ivan a joué sa dernière carte… mais il sort son joker : il obtient la nullité du mariage en clamant que l’union n’a pas été consommée. Les prélats sont touchés par la déclaration d’Ivan, qui avoue désirer donner une mère à ses enfants encore jeunes.

   Il obtient exceptionnellement le droit de la part du Synode de se remarier.

   Parmi les douze prétendantes qu’Ivan avait sélectionnées lors la parade des jeunes filles, une autre lui avait plu : Anna Koltovskaïa. Il l’épouse le 29 avril 1572.

   Issue d’une famille très modeste, elle ne parvient pas à se faire une place à la Cour, et est victime des coteries et des rumeurs.

   Rapidement, le mariage tourne au fiasco : Anna est belle, elle est jeune… mais ils n’ont pas le moindre point en commun. Pour ne rien arranger, elle semble stérile.

   Deux ans après leur union, en 1575, Ivan décide de la répudier : Anna prend le nom de Soeur Daria, et est reléguée au monastère Pokrovski de Souzdal, puis au monastère de Tikhvin au nord-ouest de la Russie.

   La pauvre femme y restera jusqu’en 1626, date de sa mort, survenue quarante-deux ans après celle de son tyrannique mari.

 

Anna Vasilchikov : prendre le voile et mourir…

   Cette année fatidique où Ivan décide de faire enfermer Anna dans un couvent, marque une rupture dans ses pratiques matrimoniales. Désormais, il n’est plus question d’amour : Ivan choisit ses épouses selon leur capacité à engendrer des héritiers mâles et les répudient aussitôt qu’elles cessent de lui convenir. Et il ne se soucie plus de respecter les traditions de la religion orthodoxe.

   C’est exactement ce qui arrive à sa cinquième épouse Anna Vasilchikov. Après une brève aventure avec une fille du peuple, il l’épouse probablement en 1575. La date exacte n’est pas conservée dans les archives, puisque le mariage n’est pas légal. Il rompt définitivement avec les autorités ecclésiastiques. Aux alentours de 1576, Ivan, déjà las, envoie Anna au monastère de Pokrovski à Soudal, où elle meurt l’année suivante…

 

Maria Nagaïa : l’ambitieuse contrariée

   En 1580, Ivan le Terrible atteint ses 50 ans, un âge déjà honorable pour l’époque ! Il ne vit plus qu’entouré de quelques familiers, dont son compagnon de toujours Fiodor Nagoï. Il décide d’épouse la fille de ce dernier, Maria Nagaïa, en septembre de cette année 1580.

   Elle lui donne un fils Dimitri, le 19 octobre 1582. Ambitieuse, Maria décide de se mêler des affaires de famille et se comporte en belle-mère intrusive. Elle se met à dos les enfants survivants d’Ivan.

   Lorsque le Tsar tue son fils aîné au cours d’une grave querelle qui dérape, en 1582, elle peut croire son heure venue : il ne reste des premiers lits que Fiodor, souffreteux enfant. Mais le destin en décide autrement.

   À la mort d’Ivan en 1584, c’est bien Fiodor qui monte sur le trône, tandis que Maria et son fils Dimitri sont contraints à l’exil.

   Fiodor décède en 1598 et n’a pas d’héritier pour lui succéder : le petit Dimitri étant mort en 1591, le trône est vacant. S’ensuit une grave période de troubles qui ne s’achèvera qu’avec Michel Romanov, élu Tsar en 1613…

   Multiplier les épouses n’aura pas permis à Ivan d’assurer l’avenir de sa dynastie. Avouons que tuer son propre fils dans un accès de colère ne fut peut-être pas très malin de sa part !

   La plupart de ses six femmes ont des vies tragiques, parfois très courtes. Et finalement, Anna Koltovskaïa, sa quatrième épouse, ne s’en sort pas si mal : en vivant cloîtrée jusqu’en 1626, à l’abri de la tyrannie d’Ivan et protégée par son statut, c’est elle qui connaît le meilleur sort..!

Peinture de Konstantin Makovsky (1839-1915). Il représente les beautés russes vêtues comme à l'époque d'Ivan le Terrible
Peinture de Konstantin Makovsky (1839-1915). Il représente les beautés russes vêtues comme à l’époque d’Ivan le Terrible

 

Sources

♦ Histoire de la Russie et de son Empire , de Michel Heller

 La Russie des Tsars : d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine , de Collectif

♦ Ivan le Terrible ou le métier de tyran , de Pierre Gonneau 

 Ivan le Terrible , de Henri Troyat

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3 Réponses

  1. Pauvres femmes, à part la première qu’il a semblé aimé sincèrement et chérit, les autres n’ont pas eu de chance … En ce temps là en Russie ils se trucidaient pour pas grand chose … épouse, parents, enfants ….
    Le fait de rompre avec l’église pour épouser qui il veut ça me rappelle un certain henry VIII d’Angleterre qui fera ça aussi en Angleterre à la même époque et qui en fera tuer 2.

  2. Bien escrito. Me agrada que escribas con ironía, la historia de la Humanidad está colmada de ella. Comprendo que escribir estos relatos históricos (salpicados de problemas de alcoba) hacen que el BLOG sea interesante. Pero, casi siempre, como norma general, el contexto histórico es más complejo. Lo mismo aconteció con Iván -el terrible- como con los demás Soberanos-Tiranos del mundo…

    Saludos.

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