Marie-Anne de Bourbon, éphémère fiancée de Louis XV

 

   Au cours de l’année 1719, les rapports entre la France et l’Espagne ne sont pas au beau fixe. Philippe V, petit-fils du Roi-Soleil, règne sur le peuple madrilène conjointement avec sa seconde épouse Élisabeth Farnèse. Philippe d’Orléans, Régent de France, gouverne pour le jeune Louis XV. Bourbon et Orléans, une même famille !

   Pourtant, les deux couronnes viennent de se livrer une guerre fratricide : la France n’a pas soutenue l’Espagne dans sa volonté de reconquérir ses provinces perdues en Italie. Cette politique agressive menée par l’Espagne a été désastreuse, même si elle a permis à l’ambitieuse Élisabeth Farnèse d’assurer pour l’avenir, à l’un de ses fils, les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla.

   En 1720, la France et l’Espagne sont soucieuses de resserrer les liens. Le Cardinal Dubois, alors éminence grise du Régent Philippe d’Orléans, songe à une double union qui scellera pour de bon l’alliance entre les deux trônes Bourbon.

 

Des enfants en gage de paix

Marie-Anne de Bourbon par Nicolas de Largillière, en 1724 (Musée du Prado)
Marie-Anne de Bourbon par Nicolas de Largillière, en 1724 (Musée du Prado)

   Le plan est simple : expédier à Madrid l’une des filles du Régent, Louise-Elisabeth d’Orléans, dite Mademoiselle de Montpensier, pour l’unir à Louis, prince des Asturies et héritier du trône d’Espagne, fils de Philippe V et de sa première femme Marie-Louise de Savoie. La demi-sœur de Louis, l’Infante Marie-Anne-Victoire, fille d’Elisabeth Farnèse, serait envoyée en France pour épouser Louis XV.

   Dubois use alors des bonnes vielles tactiques de corruption pour convaincre l’impénétrable Philippe V. Il approche le père Daubenton, confesseur du Roi qu’il sait très influent et avec qui il entretient d’étroites relations, afin que le souverain sente que l’idée émane de lui. Pour ne rien laisser au hasard, Dubois offre à la femme du secrétaire d’État José Grimaldo d’irrésistibles bijoux !

   Il n’en fallait sans doute pas tant pour convaincre Philippe V, toujours amoureux de cette France dans laquelle il a grandi : le 26 juillet 1721, l’envoyé de la Cour de France à Madrid est convoqué au Palais Royal, et se voit soumettre par le Roi la proposition du double mariage !

   Détail : les promis sont tous très jeunes. Mais à cette époque, l’âge ne freine pas les tractations matrimoniales…

   Louis, le prince de Asturies, du haut de ses 14 ans, est le plus âgé. La fille du Régent a 12 ans, Louis XV 11 ans, et Marie-Anne sa future fiancée n’a que 3 printemps ! Qu’importe. Le Roi d’Espagne est ravi de ce rapprochement avec la patrie de son enfance, qui permettra à son fils de perpétuer la lignée et à sa fille de devenir Reine de France. Quant au Régent, il voit déjà sa Louise-Elisabeth Reine d’Espagne.

 

Louis XV n’est pas consulté

   Petit bémol, Louis XV n’est pas encore au courant. Il est jeune, mais c’est le Roi. Tout de même. Tous craignant la réaction du monarque, facilement irritable, extrêmement sensible et capable de se murer dans un silence de mauvais augure dès la moindre contrariété.

   Le 14 septembre 1721, en présence du cardinal Dubois, de son précepteur Fleury, du surintendant de l’éducation du Roi le duc de Bourbon et du maréchal de Villeroy, le Régent annonce la nouvelle à Louis XV. Le jeune monarque, tout rouge, mis devant le fait accompli, reste silencieux tandis que de grosses larmes roulent sur ses joues.

   Il faut toute la douceur et la patience de Fleury, seul capable de rassurer le souverain, pour que Louis XV se décide à se rendre au Conseil afin d’y annoncer officiellement son mariage. La décision est entérinée et la nouvelle aussitôt communiquée au peuple, malgré l’âge de la jeune mariée, qui repousse à un avenir lointain (huit ou dix ans) la perspective d’un mariage effectif et d’héritiers pour le trône.

Un très long délai, qui laissait la porte ouverte à bien des péripéties.

   Laissant au jeune monarque un peu de temps pour se remettre de ses émotions, le Régent ne lui demande l’autorisation du mariage de sa propre fille avec le prince des Asturies que deux semaines plus tard : accordée.

 

Une enfant de 3 ans

   Des ambassades extraordinaires donnant lieu à des festivités splendides sont envoyées en France et en Espagne pour les demandes officielles, et les contrats de mariage sont mis au point.

   Enfin, c’est en janvier 1722 qu’à lieu l’échange des princesses. Enjambant la Bidassoa, qui marque la limite entre la France et l’Espagne, un pavillon de bois a été dressé sur l’île des Faisans.

   Louise-Elisabeth dit adieu à la France tandis que la petite Marie-Anne quitte les bras de sa gouvernante en pleurant toutes les larmes de son corps. C’est la coutume : la fiancée, quel que soit son âge, est expédiée dans le pays de son futur époux. Pour être familiarisée avec sa nouvelle patrie, dit-on…

   La petite se remet vite de ce brusque changement. Extrêmement éveillée, elle a été très bien élevée. Elle sourit et agite les mains devant les acclamations de la population, qui se font nombreuses dans chaque ville traversée.

   C’est en mars, à Bourg-la-Reine, que Louis XV rencontre sa promise pour la première fois. Il sort de son mutisme pour lui offrir un cadeau en adéquation avec son jeune âge : une poupée d’une valeur de 20 000 livres ! Il l’accompagne désormais jusqu’à Paris : c’est au Louvre que Marie-Anne s’installe, fêtée par les parisiens.

Détail d'un portrait représentant Louis XV et l'Infante Marie-Anne-Victoire par Simon Belle vers 1724 (Château de Versailles)
Détail d’un portrait représentant Louis XV et l’Infante Marie-Anne-Victoire par Simon Belle vers 1724 (Château de Versailles)

   Les spectacles et autres divertissements se succèdent dans la capitale durant plusieurs jours en l’honneur de celle que l’on appelle dorénavant l’Infante-Reine. Même si beaucoup songent que ces fiançailles imposées à un jeune monarque sont bien prématurées, tous les courtisans sont sous le charme de cette exquise enfant de trois ans, petite princesse « très jolie, très vive et pleine de petites grâces ».

   Madame Palatine témoigne de la précocité de ce trésor, qui fait « des réflexions qui seraient dignes d’une personne de trente ans ». En somme, elle se montre déjà digne de son futur métier de Reine. Les anecdotes qui le prouvent ne manquent pas, comme ce soir d’été particulièrement étouffant. On s’empresse d’écarter les curieux qui la regardent manger. Elle s’écrie alors : « Il fait chaud, mais j’aime mieux avoir cette peine et me laisser voir à tout mon peuple ».

   La princesse Palatine est ravie de la présence de cette charmante princesse, à qui elle va faire sa cour cinq semaines après son arrivée :

Elle me fit asseoir dans un grand fauteuil, prit un tabouret de poupée, s’assit auprès de moi et me dit : « Écoutez ! J’ai un petit secret à vous dire. » Comme je me penchais, elle me sauta au cou et m’embrassa sur les deux joues.

   Marie-Anne suit la Cour qui se réinstalle à Versailles en juin. Les anciens appartements de la Reine Marie-Thérèse d’Autriche, qui avaient ensuite été ceux de la duchesse de Bourgogne, la mère défunte de Louis XV, lui sont dévolus.

 

Louis XV n’aime pas sa petite reine…

Louis XV et sa fiancée Marie-Anne de Bourbon par François de Troy en 1723 (Palais Pitti)
Louis XV et sa fiancée Marie-Anne de Bourbon par François de Troy en 1723 (Palais Pitti)

   Marie-Anne s’adapte de façon spectaculaire, surtout pour une personne si jeune, à son nouveau royaume, et à son futur mari. Malheureusement pour elle, Louis XV est bien le seul à se montrer tout à fait insensible à ses charmes juvéniles.

   Il ne lui parle jamais, ou se contente de « oui » et de « non » toujours très secs. Au point que la pauvre enfant s’en afflige. Les causes de cette répulsion sont multiples.

   Non seulement on l’a fiancé sans lui demander, mais en plus avec une enfant. La réflexion qu’il fait au duc de Boufflers le lendemain même de l’annonce de son mariage est révélatrice :

J’ai aussi présentement une femme, mais je ne pourrais coucher de longtemps avec elle.

   Travaillé par une puberté précoce, il se rend bien compte que quelque chose cloche et a le sentiment que l’on se moque de lui en cherchant à le maintenir en enfance.

À cette date, il n’a qu’une idée assez vague de ce que « coucher » veut dire. Mais il sait que c’est un privilège des hommes, et que ce privilège lui est refusé. On le marie sans le marier.

   Pour ne rien arranger, voilà qu’elle accapare l’attention. Bavarde, joviale et expansive, elle est tout son contraire et l’exaspère au plus haut point. Elle est si jeune et sait déjà trouver les mots qui conviennent à chacun ! Louis XV sent très bien que la comparaison lui est défavorable, lui qui est si taciturne et renfermé, qui a du mal à s’exprimer en public. Le Roi est jaloux de sa future femme, voilà la vérité ! Ce n’est pas bon signe… Non seulement il la jalouse, mais en plus elle ne l’intéresse pas le moins du monde.

Devant une fillette plus avancée en âge, en qui se devinerait déjà la femme, peut-être aurait-il ressenti quelque trouble, quelque attirance. Mais il ne peut avoir que mépris, du haut de ses douze ans, pour cette toute petite fille, à peine plus grande que les poupées dont elle fait les délices.

   L’éducation de l’enfant ne s’en poursuit pas moins. Très fière, Marie-Anne parle de Louis XV comme de son mari et se prépare à régner à ses côtés.

 

Revirement de situation

   C’est une victoire totale pour le Cardinal Dubois, qui réussit même à conclure avec la famille espagnole un troisième mariage : celui de la sixième fille du Régent, Philippine-Elisabeth, dite Mademoiselle de Beaujolais, avec Carlos, second fils de Philippe V et d’Elisabeth Farnèse. Un triplé. Qui dit mieux ?

   Le Cardinal jouit à peine de son triomphe : le 10 août 1723, il s’éteint dans d’atroces souffrances. Le 2 décembre 1723, le Régent, usé par le pouvoir, l’alcool, la bonne chère et les femmes, succombe à une crise d’apoplexie. Celui qui fut un excellent politique et diplomate laisse un vide immense qui profite au premier prince du sang, le duc de Bourbon : il se rue chez le Roi pour annoncer le décès du Régent et solliciter la place de Premier Ministre. Louis accepte, les lèvres tremblotantes et les yeux mouillés de larmes.

   Monsieur le Duc (puisque tel est son titre), soutenu et encouragé par sa maîtresse, l’ambitieuse Agnès de Prie, cherche depuis longtemps à remplacer Marie-Anne par une femme plus âgée, capable de donner des héritiers au Roi. Qu’arriverait-il en effet si le souverain décédait sans avoir donné naissance à un mâle ? Le duc de Bourbon ne peut le concevoir…

La mort de Louis XV avant la naissance d’un Dauphin aurait fait de lui le sujet de l’insignifiant fils du Régent, le jeune duc d’Orléans.

   Un Orléans, qui déteste cordialement le duc de Bourbon et sa maîtresse, sur le trône de France ? Hors de question. Il faut agir au plus vite, et renvoyer l’Infante chez elle. Elle vient alors, en cette année 1725, d’atteindre ses 7 ans.

 

Les répudiations

   Pour éviter tout choc émotionnel à cette pauvre petite, on lui fait croire qu’elle va juste rendre visite à ses parents : en vérité, elle ne reviendra jamais en France. Quant à Louis XV… il ne se donne même pas la peine de dire adieu à celle qui a été sa fiancée pendant plus de 3 ans.

   Les conséquences politiques seront de toute façon désastreuses, mais plus on attend, plus il sera difficile de justifier cette honteuse décision ! Après de nombreux faux-fuyants et dérobades, on opte pour… l’annonce brutale.

   Lorsque le pauvre abbé Sanguin, chargé d’annoncer la nouvelle aux monarques espagnols, se jette à leurs pieds en larmes, la colère de Leurs Majestés Catholiques ne connaît pas de limite. Elisabeth Farnèse interdit à son mari de décacheter la lettre d’explications du duc de Bourbon. Le malheureux Sanguin ainsi que tous les consuls français résident à Madrid se voient accorder vingt-quatre heures pour quitter la capitale.

   Il s’agit maintenant de régler leur compte aux deux françaises : Louise-Elisabeth est veuve. Son époux Louis Ier est mort prématurément à l’âge de seize ans, après un bref règne de sept mois consécutif à l’abdication de son père, ce qui contraint Philippe V à remonter sur le trône.

Philippe V, Roi d'Espagne, par Van Loo en 1743
Philippe V, Roi d’Espagne, par Van Loo en 1743

   La sœur de la petite veuve, Philippine-Elisabeth, est fiancée à Carlos. On ne s’embarrasse pas de scrupules : les fiançailles sont brisées, et les deux gamines sont renvoyées sans ménagement en France. Dans la foulée, Philippe V rompt toute relation diplomatique avec la France. 

   Des intrigues dignes d’un roman comique. Vaste foire matrimoniale en vérité, qui ferait mourir de rire si elle n’avait eu pour victimes une enfant et deux adolescentes complètement désemparées par ces retournements de situation…

   Que sont-elles devenues ? L’Infante Marie-Anne de Bourbon, remplacée aux côtés de Louis XV par la polonaise Marie Leszczynska, épousera en 1729 Joseph, héritier de la couronne du Portugal. Elle montera sur le trône avec lui vingt ans plus tard, et mourra en 1781. Louise-Elisabeth d’Orléans, interdite de remariage par son statut de Reine douairière d’Espagne (un malheureux règne de sept mois !) s’éteindra en 1742. Quant à Philippine-Elisabeth d’Orléans, elle ne pourra jouir de sa liberté retrouvée, puisqu’elle décèdera très jeune, à l’âge de vingt ans…

 

Sources

 Louis XV, de Michel Antoine

♦ Louis XV, de Jean-Christian Petitfils

♦ Philippe V, Roi d’Espagne : petit-fils de Louis XIV , de Suzanne Varga

♦ Les Reines de France au temps des Bourbons, de Simone Bertière : Tome 5 : La Reine et la favorite

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