Marie d’Orléans, la fille artiste et romantique de Louis-Philippe

Estampes de Marie d'Orléans - Musée du château de Versailles
Estampes de Marie d’Orléans – Musée du château de Versailles

 

   Princesse romantique jusqu’à la mélancolie, Marie occupe une place bien à part dans la fratrie Orléans.

  Née le 12 avril 1813 et titrée Mademoiselle de Beaujolais, troisième des dix enfants du Roi Louis-Philippe et de la Reine Marie-Amélie, elle manifeste très jeune un goût prononcé pour les arts, la création, la modernité.

   Son œuvre artistique, forcément réduite puisqu’elle meurt prématurément à l’âge de vingt-cinq ans, a vite été oubliée et négligée. Ses créations ont été considérées comme des caprices de « petite fille riche ».

   Contrairement à son père, certes grand mécène, mais aimant la peinture purement historique, ressemblante et assez académique, Marie possède, en connaisseuse, comme son frère aîné Ferdinand-Philippe, héritier du trône, une réelle sensibilité aux œuvres.

   Artiste jusqu’au fond de son âme, elle réalise une production de qualité au cours de sa courte existence. Ses sculptures surtout, originales, témoignent d’un talent incontestable.

La tradition du dessin et de la peinture

   L’apprentissage du dessin fait partie de l’éducation des princes et princesses, et ce bien avant le XIXe siècle. Louis XIII, par exemple, dessine et peint avec talent, surtout les portraits, depuis l’âge de trois ans et ce jusqu’à la fin de sa vie. Le prince de Joinville et le duc de Nemours, frères de Marie, peignent de belles aquarelles qui sont parvenues jusqu’à nous.

   Marie d’Orléans prend donc, comme ses frères et sœurs, des cours de dessins à partir de 1822, puis des leçons de peinture quelques années plus tard, à l’âge de douze ans. Si les primitifs flamands ne la touchent pas, elle aime passionnément l’art italien et les portraits baroques.

Van Dyck est son peintre favori, mais elle admire aussi le Titien, Véronèse, Michel-Ange, Poussin et, parmi les modernes, Géricault.

   Ses maîtres sont Ary Scheffer (peintre et ami de la famille, qui réalise d’ailleurs un portrait de la princesse devant ses carnets de dessin), et l’anglais Newton Fielding.

   Elle n’est pas la plus douée des enfants de Marie-Amélie et Louis-Philippe en ce domaine. S’il lui reconnait une imagination fertile, Ary Scheffer avoue que son trait de crayon laisse parfois à désirer et il se déclare « ennuyé de corriger tous les jours des bras cassés et des jambes tordues ». Cela n’empêche nullement Marie de continuer à dessiner et à peindre toute sa vie.

   Sur le papier ou la toile, elle couche notamment des paysages gothiques, des scènes parfois morbides. En fait, d’une sensibilité à fleur de peau, Marie d’Orléans est en phase avec le courant romantique de l’époque.

C’est une romantique, exclusive et passionnée dans ses attachements.

 

Marie d'Orléans devant ses carnets de dessin, par Ary Scheffer
Marie d’Orléans devant ses carnets de dessin, par Ary Scheffer

 

Une princesse romantique et cultivée

   Marie, que sa sœur Louise qualifie de « cœur noble » et d’« esprit élevé », est une charmante brune aux yeux noirs et au long cou de cygne. Alfred de Vigny lui reconnaît, outre un profil grec et une taille élancée, « l’attention dans le regard qui décèle une supérieure intelligence exercée au travail des arts et de la pensée ».

   En effet, vive, fantasque, espiègle et intelligente, Marie est surtout extrêmement cultivée. Elle parle quatre langues en plus du français : l’anglais, l’italien, l’espagnol et l’allemand. On sait, grâce au catalogue qu’on en a retrouvé, que sa bibliothèque était emplie d’ouvrages très différents : Dante, Goethe ou Schiller côtoient des livres scientifiques et des auteurs à la toute dernière mode comme George Sand. Elle aime « tout ce qui est jeune et nouveau ». On trouve encore du Shakespeare, du Byron ou du Walter Scott, qu’elle dévore toute son adolescence. Ces lectures deviennent une prodigieuse source d’inspiration au service de ses talents d’artiste.

   Louis-Philippe enseigne à Marie l’histoire. C’est la matière préférée du Roi, et il n’omet aucune période, depuis l’Antiquité jusqu’à la Restauration, en passant par la Révolution et l’Empire. Mais, en grande romantique, c’est pour le Moyen-Age que Marie se passionne : les mœurs, les coutumes, tout la fascine. Jeanne d’Arc devient très tôt son héroïne préférée, et elle entame une collection d’objets et de meubles datant de le fin du Moyen-Age et du début de la Renaissance.

Marie d'Orléans dans son atelier aux Tuileries, commandé par Louis-Philippe et réalisé en 1842 par Prosper Lafaye - Musée du château de Versailles
Marie d’Orléans dans son atelier aux Tuileries, commandé par Louis-Philippe et réalisé en 1842 par Prosper Lafaye – Musée du château de Versailles

Une sculptrice de talent

   La sculpture, que Ary Scheffer commence à pratiquer en sa compagnie, tient rapidement une place importante dans la vie de la princesse. Elle s’aménage un magnifique atelier aux Tuileries, dans le goût gothique qu’elle affectionne. Cet atelier devient un véritable écrin pour ses collections et ses oeuvres : Marie s’y réfugie tous les jours, sculptant, peignant, rêvant. Parfois dès sept heures du matin, elle enfile un léger jupon de percale et une blouse, puis se met au travail, toutes fenêtres ouvertes.

   Les quelques œuvres qu’elle produit dans sa courte carrière sont sans doute supervisées par Ary Scheffer, qui ne trouve rien à redire à cette activité : elle a enfin trouvé le domaine artistique qui lui convient le mieux.

   Nous avons dit que Jeanne d’Arc est son personnage de prédilection : elle réalise de multiples effigies de la pucelle d’Orléans, dont une « Jeanne d’Arc à cheval », et une « Jeanne d’Arc pleurant à la vue d’un anglais blessé ». La plus connue est sa « Jeanne d’Arc debout », commandée par son père pour l’inauguration du Musée de Versailles : des galeries présentent chronologiquement les grandes figues de l’histoire à travers les siècles, et Jeanne d’Arc est incontournable pour l’époque du Moyen-Age. L’œuvre réalisée par Marie est unique en son genre : elle représente la pucelle, certes vêtue d’une armure et portant l’épée, mais en position de recueillement, « le visage empreint d’une grande sérénité et d’une grande douceur ». Son arme, elle la serre contre son cœur… Cette statue sera reproduite à des centaines d’exemplaires. Marie dessine aussi quelques vitraux représentant Jeanne d’Arc : l’un d’eux est encore visible dans la chapelle Saint-Saturnin, au château de Fontainebleau.

   D’autres sujets retiennent son attention. Nous savons qu’elle réalise par exemple une statue représentant « l’ange de Moore portant au ciel une larme du pêcheur », œuvre que la comtesse de Boigne, amie intime de sa mère Marie-Amélie, découvre dans son atelier avec ravissement, ou encore le bas relief intitulé « Le réveil du poète ».

Détail du tableau représentant Marie dans son atelier, et de sa "Jeanne d’Arc pleurant à la vue d'un anglais blessé"
Détail du tableau représentant Marie dans son atelier, et de sa « Jeanne d’Arc pleurant à la vue d’un anglais blessé »

 

Le spleen bovarien avant l’heure

Le romantisme exalte les passions de l’âme, les infinies introspections qui multiplient les tourments et les désespérances, donnant le sentiment que la vie est un vaste néant.

C’est ainsi que Marie, facilement gagnée par la mélancolie, passe d’une semaine à l’autre d’un état de joie profonde à celui de grande tristesse. On peut parler, en ce qui la concerne, du spleen des artistes. La comtesse de Boigne, fine observatrice, note que Marie manifeste :

Un certain mécontentement de toute chose terrestre, du monde tel qu’il existe, de la société telle qu’elle est faite…

   Elle n’aime pas son existence de princesse. Les bals et les représentations l’ennuient, elle ne déteste rien tant que « faire la fonction » (ce sont ses mots). Fataliste, elle qui aurait mieux aimée naître simple particulière, accepte néanmoins de se plier à son fatal destin. Cependant, elle reste très distante des évènements, semble vivre sur une autre planète, celle des arts, dans lesquelles elle puise la force de faire face à cette vie qui est la sienne.

Marie d'Orléans, duchesse de Wurtemberg, par Jean-Baptiste Isabey en 1837 - Chantilly , musée Condé

   « Louise seule s’identifiait à moi » : si Marie aime passionnément ses parents, ses cinq frères et sa petite sœur Clémentine, elle est beaucoup plus proche de sa sœur aînée d’un an, pourtant très différente d’elle : « la bonne Louise », blonde, sage et docile, elle l’aime plus qu’elle-même. Peut-être parce qu’elle seule parvient à comprendre son âme tourmentée ?

   Lors du mariage de Louise avec le Roi Léopold Ier de Belgique, le 13 août 1832, Marie ne laisse rien transparaître d’un chagrin pourtant extrêmement violent. Elle manifeste une gaieté surprenante, une indifférence désarmante, quand on sait les liens étroits qui unissent les deux sœurs, confondant son entourage.

   Ce n’est qu’après le départ de la jeune mariée qu’elle s’autorise à fondre en larmes. La séparation est douloureuse, et Marie, déprimée, ne tarde pas à rendre visite à sa sœur en Belgique. Alors seulement elle retrouve le sourire.

Une carrière brisée

   Après bien des projets matrimoniaux avortés, qui la laissent mortifiée, Marie épouse le duc Alexandre de Wurtemberg le 17 octobre 1837. Une union réussie, qui lui apporte la passion exclusive qu’elle recherchait depuis toutes ces années. Malheureusement, il lui reste peu de temps pour goûter au bonheur : à peine plus d’un an…

   Marie est, depuis son plus jeune âge, de santé encore plus fragile que sa sœur Louise, pourtant chétive. De fréquentes quintes de toux la laissent affaiblie, et elle est parfois prise de vertiges lorsqu’elle reste trop longtemps penchée sur un dessin.

   Une nuit, au Wurtemberg, dans le pavillon où elle loge, Marie renverse accidentellement son bougeoir sur l’oreiller. Le feu rapidement se propage, sa chambre brûle de fond en comble, et toutes ses affaires avec : toilettes, bijoux, mais aussi et surtout ses albums, travaux d’art et carnets de dessin. Une perte qu’elle fait mine de prendre à la légère, mais qui affecte son moral. La princesse est contrainte de se réfugier dans le parc en catastrophe, vêtue d’une simple robe de chambre : c’est l’hiver. Cette nuit là elle attrape, alors qu’elle est enceinte, une mauvaise bronchite. Elle va trainer les séquelles de cette maladie jusqu’à sa mort…

Détail de Louis-Philippe sa famille visitant les Galeries Historiques du musée de Versailles, s'arrêtant devant la "Jeanne d'Arc debout", réalisé par Auguste Vinchon en 1848 : c'est un hommage à Marie - Musée du château de Versailles
Détail de Louis-Philippe sa famille visitant les Galeries Historiques du musée de Versailles, s’arrêtant devant la « Jeanne d’Arc debout », réalisé par Auguste Vinchon en 1848 : c’est un hommage à Marie – Musée du château de Versailles

 

   Elle donne naissance à un fils, Philippe, le 30 juillet 1838. Faible, amaigrie, Marie ne va pas se remettre de cet accouchement. C’est à Pise, le 2 janvier 1839, entourée de son frère Nemours et de son mari, qu’elle rend son dernier soupir : elle n’a que vingt-cinq ans. Marie-Amélie, bouleversée par ce décès, aura cette phrase qui résume bien la vie et le tempérament de la princesse :

Marie était trop parfaite pour ce monde ; nous ne la comprenions pas ; elle planait trop au-dessus de nous.

   Marie d’Orléans repose dans la chapelle royale de Dreux, veillée par sa « Jeanne d’Arc debout » et une autre de ses œuvres, l’« Ange de la Résignation ».

 

Sources

♦ N° de la collection Atlas « Rois de France », Louis Philippe le Roi citoyen

♦ Louis-Philippe et sa famille, d’Anne Martin-Fugier

♦ La reine Marie-Amélie : Grand-mère de l’Europe, d’Isabelle, comtesse de Paris

♦ Marie-Amélie de Bourbon-Sicile : Epouse de Louis-Philippe, de Florence Vidal

♦ Louise-Marie d’Orléans, reine oubliée, de Mia Kerckvoorde

♦ Le goût des rois, de Jean-François Solnon

♦ Le site internet : l’Histoire par l’image

 

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