Crimes et maladies,  Fin XIXème et XXème siècle

Raoul Wallenberg au secours des Juifs de Budapest

 

   Au début de l’année 1944, la Hongrie est encore relativement épargnée par les déportations dans les camps de concentration. Le pays fait figure de place forte, de sanctuaire protégé pour les Juifs de toute l’Europe qui fuient les nazis et s’y réfugient. Tout change radicalement en mars 1944.

 

Le groupe des Cinq en lutte contre Adolf Eichmann

Adolph Eichmann en 1942, en uniforme de SS
Adolph Eichmann en 1942, en uniforme de SS

   La Hongrie est l’alliée traditionnelle de l’Allemagne, mais les défaites allemandes répétées et le nombre croissant de pertes hongroises poussent le pays à rechercher l’armistice avec les Alliés occidentaux et l’Union Soviétique.

   Pour empêcher la Hongrie de sortir de la guerre, l’armée allemande occupe le pays le 19 mars 1944. Un gouvernement nazi prend le pouvoir, avec à sa tête Adolf Eichmann, membre influent de la SS, nommé en Hongrie pour mettre en oeuvre la solution finale…

   Les Juifs sont déportés en masse à Auschwitz sous la surveillance d’Eichmann chargé d’en organiser le transport. Il accomplit, malheureusement, sa mission avec zèle : en juillet 1944, plus de 400 000 Juifs ont été expédiés dans les camps de la mort. Il en reste encore 200 000 à Budapest, qui sont toujours menacés…

Eichmann, dont la raison d’être paraît se confondre avec cette obsession d’anéantir les Juifs, s’évertue à organiser, en dépit de l’imminence de l’arrivée de l’Armée rouge, la déportation d’un maximum de malheureux qu’il fait envoyer dans les chambres à gaz.

   Pour contrer ce monstre jamais rassasié, il existe une force internationale, le groupe dit « des Cinq ». Il représente à Budapest des pays neutres : la Suède, la Suisse, l’Espagne, le Portugal et le Vatican.

   Ces derniers œuvrent en sous-main « pour tenter d’arracher le plus possible de victimes des mains des commandos nazis et de leur chef. » En juillet 1944, pour renforcer la capacité d’action du groupe des Cinq, le Roi Gustave V de Suède dépêche à Budapest un envoyé spécial : Raoul Wallenberg.

 

« Nous avons tant à faire, que je travaille presque jour et nuit »

   Né en 1912, Raoul Wallenberg est un homme d’affaires et diplomate suédois de 32 ans, issu d’une riche famille d’industriels. Il est envoyé à Budapest en tant que secrétaire de la Légation de Suède. Sa tâche est « simple » : mettre en échec la Solution finale en Hongrie en sauvant le maximum de Juifs.

   Le physique de Raoul Wallenberg n’est guère suédois. De taille moyenne, les yeux noirs et les cheveux de jais, il n’a rien du stéréotype. Faisant preuve d’un immense courage, il est l’un des premiers à oser s’opposer ouvertement au terrible Eichmann.

   Dès son arrivée à Budapest, il se met à l’œuvre. Prenant sa mission très à cœur, il achète (grâce à l’argent fourni par le War Refugee Board américain avec qui il collabore) une trentaine de bâtiments jouissant d’un statut extraterritorial, qu’il place sous immunité diplomatique. Il installe des plaques faussement officielles indiquant « Bibliothèque suédoise » ou « Institut suédois de recherche » et accroche d’innombrables drapeaux suédois sur les façades pour donner encore plus de crédit à sa ruse.

Photo de Raoul Wallenberg sur son passeport datant de juin 1944
Photo de Raoul Wallenberg sur son passeport datant de juin 1944

   Ces refuges, que l’on surnomme les Maisons de Suède, sont situés pour la plupart dans le ghetto international où l’on trouve les légations des autres pays neutres. Raoul les gère personnellement. Dans les derniers mois de la guerre, elles abriteront jusqu’à 15 000 personnes, les sauvant toutes d’une mort certaine.

   La position privilégiée de Wallenberg lui permet de délivrer des faux papiers à un nombre considérable de Juifs. Ces « passeports de sûreté » ou « passeports de protection » les identifient comme sujets suédois en instance de rapatriement, et les empêchent d’être déportés. Ces sauf-conduits imposent le respect aux nazis et Wallenberg tient à ce que leurs effets soient respectés : il s’assure lui-même que les personnes détentrices de ces fameux papiers soient immédiatement sorties des trains de déportation.

   Habile négociateur doté d’une grande capacité de persuasion, Raoul sait jouer de son immense charisme et de son don de persuasion pour intimider ses adversaires. Il parvient à tisser un vaste réseau. Des relations qui vont se révéler indispensables. Car bientôt, la déportation s’accélère.

   Mi-août, alors que les Juifs bénéficiaient d’une relative tranquillité, le gouvernement donne son accord à la reprise des déportations : on sépare les juifs « protégés » des autres en les logeant dans des maisons spéciales à étoile jaune. Pris de panique, les Juifs sans passeport de sûreté assiègent les légations neutres, dont celle de Suède. Wallenberg écrit à sa mère : « Nous avons tant à faire, que je travaille presque jour et nuit ».

 

Les Croix fléchées au pouvoir

   À la mi-septembre, la menace contre les Juifs semble s’éloigner. Wallenberg a l’impression que sa mission est sur le point de s’achever. Le mirage est de courte durée. Le 15 octobre 1944, c’est le coup d’état. Les nazis hongrois dits les « Croix fléchées », le parti le plus violent, le plus radical et le plus antisémite de Hongrie, prennent le pouvoir, soutenus par Eichmann. Prenant sans mal le contrôle de l’armée, ils remplacent l’ancien régime fasciste hongrois, qu’ils jugeaient trop « modéré » à l’égard des Juifs.

Il faut noter l’acharnement de ces gens : en 1944, dernière année de la guerre, les Allemands battent en retraite sur tous les fronts, et un homme comme Eichmann sait fort bien que la partie est perdue pour le Reich. Pourtant, avec une opiniâtreté dont la scélératesse le dispute au fanatisme, il décide de déporter un maximum de Juifs afin de les exterminer avant la victoire des Alliés. Le crime organisé, le génocide systématique entament alors la pire des courses contre la montre : celle de l’horreur qu’il faudra pouvoir pratiquer jusqu’au tout dernier instant.

   Pendant les douze premières heures du gouvernement Szalasi, leur chef, les Croix fléchées massacrent plus de 300 Juifs à travers la ville. A partir du 20 octobre, les rafles commencent. Fin octobre, les gardes Croix fléchées ont déporté 35 000 Juifs de plus, hommes, femmes et enfants. Les rafles se multiplient et les Juifs sont acheminés vers la frontière autrichienne lors d’abominables marches de la mort.

Arrestation de femmes juives entre le 20 et le 22 octobre 1944 à Budapest
Arrestation de femmes juives entre le 20 et le 22 octobre 1944 à Budapest

 

« Il était si intrépide que nous avions honte d’avoir peur »

   La course contre la montre d’Eichmann en provoque une autre, celle qui consiste à essayer de sauver la vie du plus grand nombre possible de Juifs menacés d’extermination jusque dans les ultimes instants de l’hitlérisme.

   Dès le 16 octobre 1944, Wallenberg, horrifié, poursuit son activité de fabrication de passeports de sûreté. Il risque sa vie, à présent, et le sait. Il ne se déplace pas sans son revolver, change la plaque de sa voiture à chaque déplacement et ne dort jamais deux fois au même endroit.

   Malgré les dangers encourus, il redouble d’ardeur et ses passeports de protection sauvent à présent une centaine de Juifs chaque jour d’une mort certaine. Edith Wohl, qui fait partie de son entourage à la section humanitaire, se souvient :

Il nous donnait du courage. Il était si intrépide que nous avions honte d’avoir peur. Grâce à lui, nous sommes tous devenus un peu plus optimistes. Sa manière d’agir nous a aussi réconfortés : voilà un Aryen qui n’avait pas la conviction que les Juifs étaient vils et méprisables. Il nous traitait comme si nous étions ses égaux. C’était incroyable.

   L’énergie déployée par Wallenberg au péril de sa vie impose le respect. Il s’occupe clandestinement et fébrilement de demandes de passeports, épaulé par ses employés, et ne dort que quatre ou cinq heures par nuit. Il sait qu’il y a urgence : il a en effet appris que, depuis son arrivée à Budapest, 12 000 Juifs hongrois ont été tués chaque jour dans les chambres à gaz d’Auschwitz… Adolf Eichmann, sous les ordres directs d’Himmler, poursuit impitoyablement l’extermination. Pour sauver le plus de vies possible, Raoul corrompt les officiers chargés de l’acheminement des Juifs, et les recueille dans les Maisons de Suède tant qu’il reste la moindre place disponible.

Dans sa guérilla solitaire contre les pelotons de la mort, la meilleure arme de Wallenberg était l’information : savoir quelles maisons les Croix fléchées avaient l’intention d’attaquer, et dans quelles caves ils avaient emmené les Juifs pris dans les rafles précédentes. Des membres de la police régulière, de la gendarmerie et même des Croix fléchées lui fournissaient ces renseignements, parce qu’ils étaient horrifiés par l’anarchie et la terreur, parce que Wallenberg s’était assuré leur amitié, parce qu’ils avaient peur de procès pour crimes de guerre ou parce qu’ils avaient été soudoyés.

Raoul Wallenberg (à droite) à l'Ambassade de Suède, en train de délivrer des passeports de sûreté (date inconnue)
Raoul Wallenberg (à droite) à l’Ambassade de Suède, en train de délivrer des passeports de sûreté (date inconnue)

   Les informations recueillies lui permettent de stopper certaines exécutions sommaires sur les bords du Danube, de libérer des Juifs des prisons. Prévoyant, il cherche les gardes les plus dignes de confiance pour protéger les Maisons de Suède et leurs occupants.

Son audace, son personnel nombreux et dévoué, ses grandes ressources financières et ses relations avec les membres clés des Croix fléchées et de la police civile faisaient de lui un des hommes les plus puissants dans une ville où les centres traditionnels du pouvoir étaient en train de se désagréger.

   En décembre, Wallenberg a délivré plus de 10 000 passeports de sûreté, au lieu des 4 500 « autorisés » par le gouvernement. Ce dernier ordonne un recensement des Juifs dans les Maisons internationales des pays neutres. Pour s’assurer du silence des fonctionnaires, Wallenberg leur offre des passeports de sûreté et ce sont finalement les Juifs eux-mêmes qui effectuent le comptage ! Le chiffre officiel ? 4 500, naturellement…

   Raoul attend avec anxiété l’arrivée de l’Armée soviétique. De façon prémonitoire, il écrit à sa mère à la fin du mois de décembre 1944 : « Je crois qu’après l’arrivée des Russes, ce sera difficile de rentrer à la maison. Je ne crois pas que je serai de retour à Stockholm avant Pâques… Aujourd’hui, compte tenu des évènements, on ne peut pas faire de projets… Ton Raoul. »

 

Une disparition bien mystérieuse…

   Raoul Wallenberg vit dans un état d’insécurité permanent. Il prie et redoute à la fois l’arrivée des Soviétiques, qui prennent le contrôle de la ville dans les premiers mois de 1945. Il reste encore plus de 100 000 Juifs à Budapest, principalement grâce aux efforts de Raoul Wallenberg. Ce dernier quitte la ville dans un climat d’apocalypse pour aller s’entretenir avec le maréchal Malinovski (dont le quartier général se situe à quelques kilomètres du front), accompagné de son chauffeur et compagnon d’infortune Vilmos Langfelder, et escorté de trois militaires russes.

   Il est probable que les Soviétiques ne soient pas convaincus que « Wallenberg soit venu à Budapest dans le simple dessein de sauver des Juifs. Ils le soupçonnent d’agir pour d’autres motifs ». Suspecté d’espionnage, Wallenberg est interné et subit plusieurs interrogatoires. Ensuite, sa trace se perd. On ne le reverra jamais.

   En 1957, après avoir nié que Wallenberg se trouvait sous leur garde, les Soviétiques annoncent que l’homme est mort d’une attaque cardiaque en prison le 17 juillet 1947. Faute de preuves, le mystère reste entier. Si en 2016, 71 ans après sa disparition, les autorités suédoises ont officiellement déclaré sa mort, certains pensent qu’il a tout bonnement été assassiné par les Soviétiques ou déporté en Sibérie.

Le maréchal Rodion Malinovski
Le maréchal Rodion Malinovski

   Depuis des décennies, les descendants de Raoul Wallenberg se battent pour connaître les circonstances de son arrestation et de sa mort. Ils réclament en vain aux autorités russes la vérité sur cette affaire. En juillet 2017, ils se tournent enfin vers la justice et portent plainte contre les services secrets russes. Leur requête : l’ouverture des archives des services de renseignement. Un espoir bien mince, car les autorités russes restent « très réticentes à faire la lumière sur les crimes de l’époque soviétique ».

 

Juste parmi les Nations

   Le 19 août 1953 est créé, à Jérusalem, l’Institut Commémoratif des Martyrs et des Héros de la Shoah : Yad Vashem. En 1963, une Commission présidée par un juge de la Cour Suprême de l’État d’Israël est alors chargée d’attribuer le titre de « Juste parmi les Nations », plus haute distinction civile décernée par l’État hébreu, à des personnes non juives qui, au péril de leur vie, ont aidé des Juifs persécutés durant la Seconde Guerre mondiale. Wallenberg est évidemment décoré à titre posthume.

   Raoul Wallenberg est un véritable héros national en Hongrie, et plus encore à Budapest, où son souvenir reste très vivant aujourd’hui.

 

Sources

♦ Raoul Wallenberg : The Mystery Lives On de Harvey Rosenfeld

♦ La force du bien de Marek Halter

♦ Wallenberg le héros disparu de Frederick E. Werbell et Thurston Clarke

♦ Les Secrets de l’affaire Raoul Wallenberg de Daniel Pierrejean

 

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10 Comments

  • GUIADER

    A l’exemple de Raoul Wallenberg, héro de la cause des juifs et reconnu comme Juste des Nations, il y en eu d’autres comme Oskar Schindler ‘la liste de Schindler), chef d’entreprise allemand, qui a sauvé 1200 juifs persécutés de la déportation de Cracovie. Inhumés avec son épouse Emilie en Israël. Félix Kersten, moins connu, kinésithérapeute suédois, ayant soigné le pire assassin nazi avec Hitler, et qui par ses services rendus a obtenu l’annulation de la déportation de la population néerlandaise en Pologne et la libération de prisonniers de prisonniers dans les camps de concentration, leur sauvant ainsi la vie. Décoré par son pays, légion d’honneur par la France mais n’a pas été reconnu comme Juste des Nations.
    Des Justes de toutes conditions, malgré leurs petits revenus, ont également secouru des juifs en danger dans l’anonymat et au péril de leur vie. Il ne faut pas les oublier. Il ne faut pas que cela recommence. Merci pour vos articles intéressants. Continuer surtout.

  • VUILLEMIN Dominique

    Quel Être HUMAIN extra ordinaire et opiniâtre pour le salut de tous ces juifs ! Je ne le connaissais pas, juste le film ” la liste de Schindler” qui est aussi bouleversant. Merci Plume d’histoire.

  • Daniel

    Encore une découverte sur cette partie bien sombre de l’Histoire en Europe.
    Bravo et merci, on ne rappellera jamais assez ces horreurs.
    A faire lire à nos enfants et petits-enfants!

  • Daniel Ixl

    Excellent article,
    Une redoutable organisation déjouée par la volonté de fer de Raoul – il devait se sentir bien seul devant de telles forces hostiles et méprisables.

  • DOAN Marie-Ange

    Ne pas oublier aussi Aristides de Sousa Mendes qui, lui aussi, a pris d’énormes risques en sauvant 30 000 juifs, allant contre Salazar ; ne pourriez-vous pas parler de lui ?

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