Tallien, le mal-aimé de la Révolution – Thérèse Charles-Vallin

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Jean-Lambert Tallien
Jean-Lambert Tallien

 

   Si Jean-Lambert Tallien est connu du grand public, c’est essentiellement car il fut l’époux de la belle Merveilleuse Thérésia Cabarrus, de 1794 à 1802. Mais que savons nous de l’homme ? Peu de choses en réalité. Il fut pourtant un acteur fondamental de la Révolution.

   Grâce à des sources inédites puisées dans les archives familiales, sa descendante, Thérèse Charles-Vallin, offre un regard neuf sur Jean-Lambert, et sur cette période trouble, sanglante et pourtant pleine de promesses de notre histoire. Elle redonne ainsi toute son intensité et son importance à celui qui mit fin à la tyrannie de Robespierre.

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Jeune patriote engagé

   Jean-Lambert Tallien est issu de la classe moyenne caractéristique de la Révolution, celle de la petite bourgeoisie. Face à des parents sévères, qui le vouent à une éducation rigoriste et classique, il oppose une grande vivacité d’esprit, et une volonté d’indépendance qui ne tarde pas à prendre le dessus.

   Le jeune Tallien se passionne pour les nouveautés de son temps : débats politiques, fréquentations de clubs, journaux populaires, rédaction de libelles, distractions telles que jeux de hasard et pièces de théâtre. Surtout, il se découvre grand orateur, capable de capter l’attention des foules.

   Thérèse Charles-Vallin analyse avec finesse la pensée politique de Jean-Lambert Tallien, savant mélange de toutes les idéologies qui émergent alors : Jacobin, patriote engagé, il est émerveillé par la philosophie des Lumières, cette première Révolution aux idéaux magnifiques. Journaliste, il prône le respect des lois, propage des principes de justice dans L’Ami des citoyens, ce qui rend les plus extrémistes suspicieux à son égard, principalement Robespierre.

Ce ton de « modération » ne plait guère à la société des Jacobins qui rappelle à l’ordre le journaliste et l’exhorte à montrer un peu plus d’ardeur révolutionnaire s’il tient à garder son soutien.

   Il se montre favorable à la déchéance de Louis XVI tout en éprouvant pour l’homme un profond respect. L’auteur revient sur l’immense déception qui envahi Tallien suite à la fuite à Varennes du Roi et de sa famille : il perd tout espoir d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise. Pour lui, Louis XVI a trahit son peuple, et c’est cette conviction qui l’incitera à voter la mort de Louis Capet, malgré la grande sollicitude qu’il voue au personnage…

Pour ce jeune patriote, comme pour nombre de futurs régicides, Varennes conduira à un parricide qui leur sera pour toujours une blessure inguérissable. Tallien voudrait avoir, sur le moment, le pouvoir d’effacer cet événement du livre de l’Histoire.

 

Louis XVI par Duplessis - Musée du château de Versailles
Louis XVI par Duplessis – Musée du château de Versailles (détail)

Le sang de la Révolution : des « souvenirs douloureux »

   Au printemps 1792, Tallien « entre pour de bon en politique ». Il est élu vice-président au club des Jacobins. Lui-même raconte, d’après le cahier de souvenirs de sa fille Thermidor Tallien :

La Révolution venait, à cette époque, d’acquérir ce degré d’effervescence qui ne permettait à personne d’en calculer les suite. (…) Les évènements du jour faisaient oublier ceux de la veille (…) Une révolution est un état de fièvre continue avec redoublement.

   Cette Révolution prometteuse, qu’il a soutenue et appelée de tout son cœur de Français libre et fier, prend un chemin terrifiant qu’il n’avait pas prévu. Les carnages du 10 août et les massacres de septembre, la violence des hommes devant la peur de l’envahisseur, lui laissent un profond sentiment de malaise : des « souvenirs douloureux ».

Maximilien de Robespierre par un artiste inconnu, vers 1790 - Musée Carnavalet
Maximilien de Robespierre par un artiste inconnu, vers 1790 – Musée Carnavalet

 

Tallien n’a ni la violence brutale d’un Danton, ni la folie d’un Marat, encore moins la froide cruauté d’un Robespierre. Mais il partage leurs convictions : l’action du peuple est nécessaire pour sauvegarder la Révolution.

   Cependant, il n’a que 25 ans, et la souffrance humaine ne le laisse pas insensible. Thérèse Charles-Vallin ne manque pas de réhabiliter Tallien sur ses actions lors des heures sombres de la Révolution : avec quelques acolytes, il opère des « sauvetages » non négligeables, dès qu’il le peut.

   En mars 1793, Tallien est affecté en Vendée, où il fait preuve d’un grand sens de l’organisation, et d’une capacité à conquérir l’opinion publique par un caractère à la fois ferme, conciliant, décidé et courageux. Lorsque, en qualité de « proconsul », il est chargé de rétablir l’ordre à Bordeaux, il y parvient sans verser de sang. Mais la terrible Loi des Suspects, votée le 17 septembre 1793, oblige Tallien à laisser une commission militaire exécuter les rebelles en masse.

Ce n’est même plus maintenant de répression qu’il s’agit, mais de l’instauration d’un véritable système de gouvernement révolutionnaire basé sur la Terreur et la Vertu, qui a ses lois propres et ses principes inaccessibles aux non initiés. Robespierre va bientôt en faire l’apologie à la Convention.

L’Amour en pleine Terreur

    C’est à cette période que Tallien rencontre, lors d’un dîner, la jeune Thérésia Cabarrus, divorcée du marquis de Fontenay. Il tombe immédiatement sous le charme de cette égérie de la société bordelaise, âgée de vingt ans : elle sera l’amour de sa vie.

Cette femme « libérée », conquise à l’esprit des Lumières, éblouit Tallien.

   C’est la première qui fait battre le cœur de Jean-Lambert. Avant cette fin d’année 1793, grand séducteur malgré lui, il éveille des passions mais ne s’intéresse que peu à la gente féminine.

Des aventures, il en a, mais de courtes histoires sans portée véritable, qui n’engagent que le corps. C’est encore un cœur à prendre.

   Thérésia change la donne : elle a conquis Jean-Lambert pour toujours. Ces deux êtres sont à la fois semblables et fort différents. Tous les deux charismatiques, patriotes, ouverts aux idées nouvelles et défenseurs de la Révolution sans ses excès de terreur, ils n’ont cependant pas la même conception du bonheur.

Thérésia Cabarrus peinte par Marie-Geneviève Bouliar
Thérésia Cabarrus peinte par Marie-Geneviève Bouliar

 

 

   Thérésia est habituée au luxe depuis sa plus tendre enfance, elle aime recevoir, se vêtir pour éblouir, se faire courtiser. Tallien rêve d’une vie de famille plus bourgeoise, avec une femme et des enfants autour de lui. Thérésia n’a jamais manqué de rien, bien dotée par son père, quand Tallien gagne son argent, dirons-nous, à la sueur de son front. C’est cette façon différente de voir la vie qui les séparera : le fossé, au fils des ans, se transformera en précipice infranchissable.

  La grande fierté de Tallien sera la petite Rose-Thermidor (née de ses amours en 1794), appelée Laure par son père : une relation fusionnelle, qui le consolera de la perte de l’amour de Thérésia. Des citations tirées du Journal de Thermidor apportent des notes extrêmement touchantes au récit, et j’aurais aimé en savoir davantage sur les rapports entre Tallien et sa fille adorée !

  La passion de Tallien pour Thérésia est rapidement connue. Ils sont beaux, jeunes, complices, partagent idées politiques et sentiments délicieusement ambigus. Mais les comités de la Convention accusent Thérésia de protéger nobles et financiers, et d’influencer Jean-Lambert, qu’ils ont à l’œil depuis longtemps.


   De retour à Paris en mars 1794, Tallien réussit un coup de maître en se faisant élire président de la Convention nationale « à la majorité absolue des voix ». C’est lui qui est chargé de maintenir l’ordre à présent… Mais tout a changé :

La Terreur a établi son règne dans un monde qui n’est plus que conciliabule, conspiration, délation, effroi pour le lendemain. Un seul maître domine la Convention, le Comité de Salut Public. Une seule parole est reine : celle de Robespierre.

   Thérésia Cabarrus, à Bordeaux, est touchée par un décret proclamé le 16 avril 1794 : les nobles n’ont plus le droit de séjourner à Paris, dans les places fortes et les villes maritimes durant la guerre. Persécutée par les robespierristes au pouvoir, elle décide de gagner Paris malgré l’interdiction, songeant que Jean-Lambert la protégera. Hélas, il a déjà perdu son autorité retrouvée : un nouveau président est élu toutes les deux semaines…

   Thérèse Charles-Vallin restitue à merveille cette atmosphère de suspicion qui empoisonne la vie des Français, Tallien et sa belle en première ligne. Robespierre cherche à faire tomber ce couple qui lui tient tête. Sur son ordre, Thérésia est incarcérée à la Force, l’une des prisons pour femmes, le 1er juin 1794, dans des conditions déplorables : elle refuse de livrer la moindre information concernant Tallien.

   Ce dernier, de son côté, sent le vent tourner : autour de Robespierre, la crainte laisse la place à l’hostilité. Tallien reprend sa place à la Convention, qui se soumet une dernière fois en votant un décret terrible : la mise en accusation de tout suspect sans aucune garantie judiciaire. La Grande Terreur fait des ravages : « 1 376 condamnations à mort seront prononcées en 47 jours ». Les limites ont été largement atteintes.

Celui qui osa braver Robespierre, le héros de Thermidor

 

Tallien à la Convention en Thermidor
Tallien à la Convention en Thermidor

 

   Tallien réprouve férocement le gouvernement arbitraire et tyrannique de Robespierre :

Pour qu’un gouvernement achève sûrement et nécessairement la Révolution, il faut d’abord qu’il ne puisse pas être lui-même un moyen de contre-révolution. Une tyrannie même passagère ne peut être comprise parmi les moyens d’établir la liberté.

   Une joute parlementaire violente s’engage entre Robespierre et Tallien, devenu le champion des opposants au Tyran. En juin, ni l’un ni l’autre ne paraît plus en public. C’est une véritable guérilla dans l’ombre qui se joue. Robespierre fait espionner puis enfermer des proches de Thérésia et Tallien : Alexandre et Joséphine de Beauharnais. Malgré tous ses efforts, Jean-Lambert ne pourra sauver Alexandre de l’échafaud.

Tout ce à quoi Tallien croit, tout ce qu’il aime disparaît peu à peu dans cette brume nébuleuse que Robespierre entretient autour de lui. La Terreur est devenue à elle-même sa propre fin.

   Tallien n’a plus qu’une obsession : faire tomber définitivement Robespierre et son régime. Thérèse Charles-Vallin restitue pour son lecteur les négociations habiles menées par Jean-Lambert, retranscrit des passages entiers de ses déclarations prononcées devant la Convention et les députés. Parcourir ces discours authentiques de Tallien, sous la plume de sa descendante, est captivant.

   Car Tallien est véritablement le premier à oser tenir tête à Robespierre et à précipiter sa chute. C’est lui qui, par sa verve d’orateur et sa finesse politique, déclenche le mouvement de révolte des députés qui conduit à Thermidor : l’arrestation de Robespierre et de ses complices, le 27 juillet 1794.

Les désillusions d’un homme

   Constamment en butte aux factions qui s’entredéchirent, trop honnête et droit à une période de trouble sans gouvernement stable où, pour réellement s’imposer, il faut savoir faire preuve de cynisme, Tallien est rapidement désillusionné sur son nouveau rôle. Le Directoire instauré par la nouvelle Constitution ne correspond en rien à ses idéaux de liberté et de justice. L’arbitraire, rapidement, fait son grand retour.

  Le plus difficile à supporter pour Tallien est l’éloignement progressif de sa femme au cours de l’année 1796. Quand lui trime pour faire triompher ses idées, elle ne songe qu’à courir les salons, recevoir, acheter des propriétés, des toilettes somptueuses, et à se faire courtiser. Elle se rapproche des royalistes, des financiers, de ceux qui détiennent fortune et pouvoir, privilégiant sa vie publique à sa vie privée. Heureusement, Laure est là pour le réconforter !

   Tallien croit trouver une échappatoire dans l’expédition d’Egypte, en 1798 : un nouveau but, de nouveaux horizons, un nouvel homme en qui croire… Napoléon. Le chapitre relatant cette expédition, dépaysant et bien documenté, fourmille de détails étonnants sur les diverses missions pour lesquelles ces hommes ont été mandatés.

   Nous avons tendance à oublier qu’en dehors de Bonaparte et de ses fameux maréchaux, une foule de scientifiques, économiques, juristes, botanistes etc, s’affairent alors énergiquement : Tallien fait partie des plus motivés, mettant toute sa bonne volonté à connaître et faire connaître cette contrée lointaine. Mais, une fois de plus, il rentre désillusionné sur les hommes : Napoléon a abandonné son armée en Egypte pour conquérir le pouvoir à Paris…

 

Portrait présumé de madame Tallien et de sa fille dans un parc par Louis Léopold Boilly

Portrait présumé de madame Tallien et de sa fille dans un parc par Louis Léopold Boilly

   Les longues années de solitude et de misère qui jalonnent la fin de vie de Tallien sont poignantes dans leur injustice. Devenu encombrant pour Bonaparte, il se voit refuser toute responsabilité. Et l’on ne peut s’empêcher d’éprouver du ressentiment envers la belle Thérésia Tallien, qui aima Jean-Lambert dans la gloire et le laissa sombrer sans remords dans la misère.

  C’est donc une destinée hors du commun, oubliée des historiens, pourtant fascinante et tragique, que raconte avec rythme, franchise et parfois poésie, Thérèse Charles-Vallin. Celle d’un homme dont le seul tord fut d’aspirer profondément, de toute son âme et durant toute sa vie, à un monde idéal : Liberté, Paix, Justice. Un rêve impossible…

∫∫  Ce qu’il faut retenir ! ∫∫

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Points positifs

 Le style de l’auteur, très accessible, composant un récit à la fois rythmé et esthétique.

 La réhabilitation de Jean-Lambert Tallien, passé aux oubliettes de l’Histoire et qui mérite infiniment mieux.

 L’analyse toute en finesse de la personnalité de Tallien, et ses rapports avec l’amour de sa vie : Thérésia Cabarrus.  

 La plongée au coeur de la Révolution, période charnière de l’histoire de France, avec un point de vue inhabituel.

L’exploitation de sources inédites.

Points négatifs

 Rien à signaler !

 

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2 Réponses

  1. Non Robespierre n etait pas cruel, ni froid, il a été un bouc émissaire des Thermidoriens !! j ai bien étudié sa biographie. Il faut arrêter de lancer de préjugés contre l’Incorruptible ! Ecoutez Cecile Obligi sur sa légende noire. Tallien a été profité par la Cabarrus pour être libérée.

    • Plume d'histoire

      J’ai aussi étudié la biographie de Robespierre. Mais certains faits ne peuvent être niés. S’il pensait, de toute son âme, bien faire pour son pays, il n’en demeure pas moins qu’il porte la responsabilité d’une forme de Terreur qui a fait des ravages.

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