Anna Held : humour et audace, l’ascension d’un phénomène

   Dans un précédant article, je vous parlais de la talentueuse et éclatante Cécile Sorel. Voici à présent la piquante et mutine Anna Held. Incarnation de la française glamour et coquine, Anna va réussir à s’imposer dans le monde complexe du théâtre grâce à son image de parisienne savamment cultivée. Elle va prendre le chemin de l’Amérique… où l’attend son destin.

Trouver sa voie

   Anna Held prétend être née à Paris en 1873. En fait, elle naît vers 1869 à Warsaw, en Pologne. Elle affirmera toujours être née à Paris, ce qui, d’une certaine façon, est la vérité : c’est dans la capitale française qu’elle a commencé à devenir quelqu’un.

  Seule survivante d’une fratrie juive de sept enfants, Hélène-Anna Held vit l’enfer des pogroms de 1881. Des milliers de juifs, victimes des pires sévices, sont obligés de fuir en Amérique, en France, en Angleterre ou en Palestine. Elle se réfugie à Paris avec ses parents, dans le quartier déjà surpeuplé de Montmartre.

   Les immigrés ne sont pas les bienvenus, mais pour Anna, c’est le coup de foudre. Elle adore Paris : la langue, qu’elle parle bien, les grands boulevards, la vie populaire, l’élégante et grandiose architecture Second Empire, les théâtres florissants, l’art, la vie littéraire…

   Son père étant gravement malade, Anna trouve du travail dans l’industrie du vêtement grâce à ses talents de couturière : c’est à elle de subvenir aux besoins de la famille. Avec sa mère, elle tient aussi un petit restaurant, qui va rapidement faire faillite. Elle dira plus tard :

 Je suis très fière de mes capacités en cuisine et je n’ai pas honte de la façon dont je les ai apprises. Il n’y a pas de disgrâce dans le travail… Je ne suis pas née avec une cuillère en argent dans la bouche et quel que soit le succès que j’ai eu, il vient du fait que depuis que je suis assez grande pour travailler, mon ambition ne m’a jamais déserté.

Anna Held au début de sa carrière, Wisconsin Center for Film & Theatre Research
Anna Held au début de sa carrière, Wisconsin Center for Film & Theatre Research

   Durant son temps libre, Anna vend des fleurs et chante dans les rues. Quelques clients assidus lui demande un baiser pour quelques pièces supplémentaires. Visiblement, elle n’a pas à aller au delà du simple baiser…

   Après la mort du père en 1884, Yvonne et sa fille s’installent à Londres où Anna est recrutée par l’un de ses voisins dans un théâtre yiddish, cette langue qui rassemble les juifs d’Europe et qui a permis de développer une nouvelle forme de théâtre, riche et expressive.

   Anna ne tient que des rôles secondaires mais elle fait des envieuses. Un jour, elle se fait frapper alors qu’elle se trouve en coulisse, et doit rester alitée chez elle plusieurs jours avec les yeux au beurre noir. Sympa, les camarades de scène !

   C’est vraisemblablement à cette époque que la mère d’Anna décède. Mais le destin est en marche !

   Jacob Adler remarque Anna et la réquisitionne pour son propre théâtre : le Smith’s Theater. Il est le premier à déceler chez elle quelque chose d’unique. Une « coquetterie dans sa parole ». Il accepte de lui donner des rôles importants, qu’elle travaille sans relâche.

   Le 18 janvier 1887, le Smith’s Theater est réduit en cendres suite à un incendie. Anna peut regagner Paris !

   Conjuguant travail acharné et plan d’avenir bien arrêté, Anna décide de se lancer dans le music-hall. Elle parvient à rejoindre un groupe d’artistes, et entame cinq années de compétition ardue, jalonnées de voyages.

Anna Held (Album Reutlinger vol.10-11, Gallica BNF)
Anna Held (Album Reutlinger vol.10-11, Gallica BNF)

   Le music-hall est en plein essor, dans les multiples cafés-chantants comme Le Moulin Rouge, Le Chat Noir, Le Mirliton, La Scala… Les Folies Bergères reste le but ultime à atteindre pour les ambitieux. Si les opportunités ne manquent donc pas, les candidates non plus, notamment l’exotique Mata Hari ou la replète Louise Weber alias La Goulue. Au crédit d’Anna : beauté, fraîcheur, jeunesse, spontanéité, énergie et détermination.

   Sa grande adversaire est Yvette Guilbert. « Incarnation de la séduction », c’est une belle blonde aux yeux bleus, de la même génération qu’Anna. Mais la célébrité d’Yvette se concentre à Paris, tandis qu’Anna est reconnue en Hollande, à Berlin et surtout à Londres.

   Les admirateurs se multiplient. Elle entretient une bonne relation avec Edouard Marchand, directeur des Folies Bergères et manager de La Scala : elle fait quelques apparitions sur ces scènes prestigieuses. Bonne gestionnaire de son argent et élevée dans une morale décente, Anna échappe au destin des Grandes Horizontales entretenues. Et personne, encore, n’a su toucher son cœur…

Madame Carrera

Anna lors d'un vaudeville en 1896
Anna lors d’un vaudeville en 1896

   En 1893, elle rencontre Maximo Carrera, un amateur de femmes d’une cinquantaine d’années, qui vit dans un immense appartement sur les Champs-Elysées. Il aide Anna à acheter sa propre demeure, rue du Faubourg Saint-Honoré. Enfin, elle peut laisser libre cours à ses envies ! Un journaliste décrit son intérieur : « une exquise petite maison-bijou décorée de bleu, de blanc et d’or, aussi délicate qu’un pavillon de fée » !

   Soudain, Anna met sa carrière entre parenthèse et épouse Carrera. Étrange décision ! La raison est simple. Anna, enceinte, insiste pour se faire épouser et donne naissance à leur fille Liane à la fin de l’année 1894.

   C’est aussi à ce moment qu’elle se convertit au catholicisme. En fille intelligente, elle voit l’antisémitisme gagner du terrain en France. Hors de question de revivre la terreur de son exil polonais !

   Anna Carrera s’entend très bien avec son mari, mais ne vit pas avec lui. Ils ont simplement joué leur rôle en donnant à Liane un nom et une légitimité. Un divorce ? Jamais. Maximo et sa famille s’y opposent.

   Anna ne se soucie guère de sa fille, élevée dans un pensionnat. Plus tard, Liane notera avec amertume :

C’était presque la vie d’une princesse de conte de fée que vivait ma si jolie mère. Le monde était à ses pieds. Pourquoi un vieil homme et une enfant insignifiante auraient-ils du s’immiscer dans cette vie ?

Une personnalité qui détonne

   En 1895, Anna cesse de chanter sur la tristesse de l’amour et la futilité de la vie. Elle est toute de gaieté, de champagne, et de polissonneries !

   Elle se découvre un talent à utiliser ses atouts féminins avec subtilité, surtout ses yeux, larges et expressifs. Elle dépense dans les robes et les bijoux, accentue l’indiscipline de ses cheveux en se parant d’immenses chapeaux emplumés.

   Elle chante toujours l’amour, mais l’amour qui plait : les vilaines filles de rues, les actrices perdues… Son plus gros succès a lieu au Wintergarten de Berlin : Die Kleine Schreche. Les allemands adorent entendre chanter dans leur langue avec l’accent français si mignon d’Anna !

   Londres en redemande lorsqu’elle roule des yeux, dénude ses épaules et s’adresse à un homme au hasard en chantant : « Won’t You Come and Play with Me ? ». Elle devient le symbole de cette France impertinente, licencieuse et tellement irresistible.

   Dans un de ses grands succès, Le Colignon, Anna s’habille en chauffeur de taxi, avec casquette et pantalon.

   Elle est interviewée et photographiée de plus en plus souvent. Sa personnalité détonne : elle monte à cheval à califourchon, s’enthousiasme pour la vogue de la bicyclette, qu’elle enfourche en jupe fendue ou en pantalon. Quand la voiture fait son apparition, elle devient une véritable fan d’automobile. Aventureuse, elle trouve la conduite très amusante !

 

Anna Held et sa passion du vélo
Anna Held et sa passion du vélo

   Elle est demandée lors de représentations destinées à lever des fonds pour les sans emploi, les veuves de guerre, les artistes sans le sou. Elle développe une conscience sociale très forte, qui la suivra toute sa vie.

   A l’été 1896, Anna tient le rôle principal au Palace Theater of Varieties de Londres. Sa voix est dite « mélodieuse » et elle-même possède « une capacité à s’en servir intelligemment ». Un homme va alors la remarquer…

Ziegfeld et Anna lors de l'arrivée de cette dernière en Amérique le 15 ocotbre 1896 (Courtesy of Martensen, Isola family)
Ziegfeld et Anna lors de l’arrivée de cette dernière en Amérique le 15 ocotbre 1896 (Courtesy of Martensen, Isola family)

Ziegfeld ou le destin

   Florenz Ziegfeld est né le 21 mars 1867. Issu de la classe moyenne et dorée de Chicago, c’est un enfant gâté, charmant et malicieux. Producteur avisé, c’est un génie de la communication qui possède une capacité à deviner exactement ce que les spectateurs veulent voir et entendre.

   Il est alors à la recherche de nouveauté et d’originalité. On lui conseille le Palace Theater of Varieties, où il voit jouer Anna. Traits fins, épais cheveux bruns, yeux ronds et expressifs, voix mélodieuse, gestuelle charmante… Elle comble son désir de musique, de danse et de beauté.

   Une nuit, après une représentation, il parvient à faire irruption dans la loge d’Anna. Ils ont alors beaucoup en commun : tous les deux sont jeunes, attirants et ambitieux, prêts à prendre des risques. Ils aiment le monde du spectacle et bousculer les conventions.

   Anna se laisse séduire par cet homme vibrant d’enthousiasme, élaborant des plans pour conquérir le monde du théâtre. Ziegfeld propose à Anna 1 500 dollars par semaine pour jouer dans A Parlor Match pendant trois mois. C’est une somme considérable et une occasion unique. Elle accepte et part un mois plus tard pour l’Amérique.

 

 

Un nouveau monde

   Anna conquiert rapidement les journalistes par sa franchise, son esprit caustique et ses anecdotes savoureuses sur sa vie parisienne. Mais elle ne manque pas d’adversaires. En première place Lillian Russel, la protégée de Broadway, la reine de la comédie musicale. Le monde du théâtre attend un combat de femme acharné entre Russel et la jeune parvenue Anna Held. Au grand désappointement de tous, Anna et Lillian se lient d’amitié dès leur première rencontre, et ce pour la vie !

   A Parlor Match débute le 21 novembre, au Herald Square, au cœur de New-York. Les premières impressions sur Anna sont positives. Son visage n’est pas celui d’une beauté classique. Elle a des traits fins mais affirmés. Son nez est long mais compensé par des grands yeux bruns déjà célèbres, dont elle joue à merveille. Plutôt petite, faite en sablier, la bouche expressive, les lèvres charnues et des dents blanches, la poitrine généreuse, les cheveux auburn et épais… Elle plait.

   L’accueil est extrêmement chaleureux, même si les critiques de la presse sont mitigées. L’Amérique est toujours très moraliste. Beaucoup sont rebutés par cette si lointaine jeune femme « effrontée », « sensuelle », « paillarde » et « licencieuse ».

   Une publicité parfaite pour Ziegfeld ! Il la fait photographier dans toutes les situations et vend les images à des publicitaires. Elle doit apparaître aussi aguicheuse et française que possible : on la voit dans des robes courtes, tester des produits de beauté, ajuster son corset ou s’allonger sur le dos d’un cheval…

   Jamais le public américain n’a été confronté à une telle avalanche de publicité ! Anna est l’une des premières célébrités à montrer et utiliser la sexualité féminine dans la publicité, à oser en rire et la vulgariser.

   En octobre 1896, elle entame sa première tournée avec la troupe, se produit pour des œuvres de charité ou des fêtes privées…

   A cette époque, Anna et Ziegfeld sont tombés amoureux l’un de l’autre. Ils ne peuvent se marier car Anna n’a pu divorcer de Carrera. Cependant la loi n’est pas la même en Amérique : elle stipule qu’un couple peut-être considéré comme marié après sept ans de vie commune. Le « mariage » se réalisera naturellement, avec le temps.

   Après un raté en 1897 dans La Poupée, au printemps 1898 Anna est en tournée presque constamment. Avec Ziegfeld, elle investit 22 000 dollars pour un wagon privé de luxe, parfait pour voyager tout en impressionnant les journalistes ! The Turtle, The French Maid… elle continue à se produire dans toute l’Amérique. Si la presse se montre parfois très dure (« Si ce n’était pas vulgaire, ce serait plat, vide, sans intérêt »), Anna a un public qui l’aime et qui est au rendez-vous. L’été, elle retourne à Paris : elle reviendra chaque année dans la capitale française, toujours à la même période, pour se ressourcer.

 

Affiche publicitaire de 1898
Affiche publicitaire de 1898

   Cette année là elle remporte le premier prix à la Fête des Fleurs : un festival annuel où toutes les plus belles jeunes femmes de Paris paradent au Bois de Boulogne au milieu de la foule. Anna vole la vedette aux célèbres Cléo de Mérode et Liane de Pougy !

Papa’s wife, le triomphe

Anna Held dans Papa's Wife (Album Reutlinger, vol.10-11 Gallica BNF)
Anna Held dans Papa’s Wife (Album Reutlinger, vol.10-11 Gallica BNF)

   15 ans après ses débuts sur scène, Anna triomphe dans Papa’s wife, show qui met parfaitement en valeurs ses charmes et ses talents, avec des scènes nécessitant beaucoup de retenue et de professionnalisme. C’est son plus gros challenge depuis le début de sa carrière : elle chante en anglais pour la première fois.

   Le show révèle Anna aux yeux du public et de la presse. On loue son jeu scénique, capable de donner toute sa complexité à son personnage sans tomber dans le ridicule.

   C’est aussi la première fois que les costumes, spécialement créés à Paris, revêtent une si grande importance. L’un d’eux donne à Anna l’allure d’un « gâteau de mariage surchargé » et fait la une des journaux : une robe en crêpe de Chine, émaillée de grandes roses en soie et velours, et une traine d’orchidées…

   A cette époque, on prise la taille extrêmement fine, et Anna raffole des corsets. Sa taille de guêpe devient une marque de fabrique, au même titre que ses yeux. Et elle n’a pas besoin de trop serrer pour avoir la taille fine, elle l’a naturellement !

   L’année 1900 se passe en tournées à travers l’Amérique. Au printemps de l’année 1901, Anna atteint le record de 500 représentations pour Papa’s wife !

   Elle récolte le suffrage des hommes, mais aussi des femmes, très enthousiastes. Son audace, ses manières assurées, ses prises de risque, son esprit exubérant… En ce début de Belle Époque, Anna interpelle. Elle confie au New York Telegraph :

Je ne veux pas dépendre de la beauté. Je ne pense pas être belle moi-même, mais je pense avoir ce que vous appelez le charme, la personnalité.

   Cette personnalité unique devient, grâce à Papa’s Wife, reconnue dans le monde très compétitif du théâtre à Broadway. Célébrité incontournable, elle va briller encore dans de nombreux show sur les plus prestigieuses scènes de New-York…

La suite : Anna Held, gloire et désillusions d’une étoile de Broadway !

Sources

♦ Anna Held and the Birth of Ziegfeld’s Broadway, de Eve Golden

♦ European Immigrant Women in the United States: A Biographical Dictionary, de Judy Barrett Litoff

Ziegfeld and His Follies: A Biography of Broadway’s Greatest Producer, de Cynthia Brideson et Sara Brideson

♦ Ziegfeld Girl: Image and Icon in Culture and Cinema, par Linda Mizejewski

♦ Albums Reutlinger (Gallica BNF)

 

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