Cécile Sorel, comédienne en plumes et paillettes

Cécile Sorel (Album Reutlinger Gallica BNF)
Cécile Sorel (Album Reutlinger Gallica BNF)

 

« Dans la vie, si vous n’êtes pas exigeant, vous n’obtenez rien » Cécile Sorel (1873 – 1966)

   Parisienne née le 17 septembre 1873, Céline Seurre (de son vrai nom) est très vite saisie par la vocation artistique.

  Elle décide dès l’adolescence, avec une hauteur presque royale : « Je serais comédienne ». Elle le sera en effet. Avec quel talent ! Avec quel panache !

   Le nom de sa sœur aînée, Emma Seurre, sera éclipsé par celui de son mari, Léopold Reutlinger, l’un des photographes les plus reconnus de son temps. Mais Céline Seurre brillera par elle-même sur la scène pendant plus d’un demi-siècle, sous le nom de Cécile Sorel.

 Ses talents de comédienne, ses apparitions remarquées en public ainsi que ses mots d’esprit feront le tour du monde.

Apprentissages

   Cécile Sorel débute au théâtre du Vaudeville vers 1889 : elle tient un rôle secondaire dans Madame sans gêne (une pièce qu’elle aura l’occasion de rejouer plus tard dans le rôle de Caroline Murat, Reine de Naples).

   Son désir de briller est vite remarqué par Messieurs Carré et Porel, qui dirigent à la fois le Vaudeville et le Gymnase. Mlle Sorel fait donc ses véritables débuts au théâtre du Gymnase, et tient des rôles importants dans Idylle Tragique et Transatlantique, dans lesquels elle s’illustre.

 Puis elle entre à l’Odéon en 1898. Elle interprète Oriane dans le spectacle poétique Les princesses de légende, de Jean Lorrain (ci-contre)

   Puis elle joue notamment Sylvia dans Les Jeux de l’amour et du hasard de Marivaux. Pour ce rôle difficile, Cécile Sorel décide qu’en plus de son metteur en scène, il lui faut un autre professeur. Elle choisit de travailler son rôle avec Mme Favart, actrice à succès de la Comédie-Française. C’est elle qui lui apprend à se révéler dans les rôles de « Grandes Coquettes », ces femmes qui cherchent à séduire pour le plaisir.

 

Cécile Sorel en Oriane dans Les Princesses de Légende (Album Reutlinger vol.3)
Cécile Sorel en Oriane dans Les Princesses de Légende (Album Reutlinger vol.3)
Cécile Sorel (Album Reutlinger Gallica BNF)
Cécile Sorel (Album Reutlinger Gallica BNF)

 

Une ascension fulgurante

  Cécile Sorel parvient à donner une réelle personnalité aux rôles qu’on lui confie, les travaillant sans relâche.

  Le nom de cette comédienne à la carrière prometteuse court sur toutes les lèvres. Le Roi d’Angleterre Edouard VII en personne demande au Président Félix Faure de lui présenter cette jeune actrice qui ne laisse personne indifférent. Interviewée des années plus tard, son amie et compagne de scène, Béatrix Dussane, trace son portrait en quelques mots :

Ses qualités dominantes étaient l’éclat, l’autorité, et une espèce de rayonnement. Solaire.

   Aux alentours de l’année 1900, une certaine Marie-Louise Marcy, actrice à la Comédie-Française, meurt subitement. On lui cherche aussitôt une remplaçante et Cécile Sorel, qui enchaine les petits rôles à l’Odéon, est tout de suite sollicitée. La jeune femme clame qu’elle n’est pas prête. « Je ne savais rien » avouera-t-elle. Mais elle relève le défi. En 1901, à 28 ans, elle entre à la Comédie-Française.

Se surpasser

  Rien aujourd’hui ne peut plus donner l’idée que représentait alors le prestige, pour une actrice, d’entrer à la Comédie-Française. A une époque où n’existait encore pas le cinéma, il s’agissait d’une véritable consécration dans la carrière d’une comédienne.

   Cécile Sorel, consciente malgré les louanges qu’elle ne peut encore rivaliser avec les plus grandes, va tout faire pour mériter sa place. Béatrix Dussane raconte :

Elle avait tout ce qu’une femme ambitieuse peut souhaiter posséder : la beauté, les amitiés illustres en grand nombre, l’argent, l’opulence, l’influence. Elle s’astreignit aux plus humbles disciplines pour arriver à être autre chose, à être plus, à être une vraie comédienne. Et elle y est arrivée.

   Car le travail acharné paie. Les succès s’enchainent pour Cécile Sorel, capable de passer des rôles de grandes coquettes du répertoire aux premiers rôles modernes.

 

Cécile Sorel (Album Reutlinger Gallica BNF)
Cécile Sorel (Album Reutlinger Gallica BNF)

Cécile Sorel dans le rôle de la comtesse du Mariage de Figaro (Album Reutlinger Gallica BNF)
Cécile Sorel dans le rôle de la comtesse du Mariage de Figaro (Album Reutlinger Gallica BNF)

 

Cécile Sorel flamboie à la Comédie-Française

    Aux alentours de 1905, elle joue la baronne d’Ange du Demi-Monde, d’Alexandre Dumas, avec « infiniment de race, de séduction et de charme ». Applaudie et rappelée, elle fait un triomphe. La voilà en Marianne dans Les Caprices d’Alfred de Musset l’année suivante.

  Elle incarne la marquise d’Auberive dans les Effrontés, une pièce d’Emile Augier. Cécile Sorel parvient à saisir toutes les nuances de son personnage, réputé très complexe.

    Dans une pièce du même auteur, l’Aventurière, elle incarne Clorinde, un rôle plein d’effets, qui a été joué avant elle par de grandes coquettes, de jeunes premières et même des tragédiennes. Elle passe l’épreuve avec brio :

Mlle Cécile Sorel vient de remporter dans l’Aventurière son plus éclatant succès : jeu, diction, composition, exécution, costumes, tout y est : rarement, elle a été aussi bien inspirée.

  Dans Adrienne Lecouvreur d’Eugène Scribe, elle joue la princesse de Bouillon et, resplendissante de beauté, elle affirme « la souplesse de son jeu et la perfection de sa diction »

  Cécile Sorel joue le rôle titre dans la pièce Marion Delorme de Victor Hugo et dans Sapho d’Alphonse Daudet, puis s’illustre dans Chérubin, de Francis de Croisset, dans le rôle de La Chloé.

   Elle flamboie en tant que Comtesse dans le Mariage de Figaro de Beaumarchais, et fait une ravissante et talentueuse Elmire dans Le Tartuffe de Molière.

   Elle jouera encore Henriette Desclos dans Chacun sa vie, de Gustave Guiches en 1907, Dorimène dans Le Mariage forcé de Molière en 1915, Climène dans Les Fâcheux en 1921 et 1922, Catharina dans La Mégère apprivoisée de Shakespeare en 1923. La liste est longue…

 

Cécile Sorel dans Tartuffe (Album Reutlinger Gallica BNF)
Cécile Sorel dans Tartuffe (Album Reutlinger Gallica BNF)
Cécile Sorel jouant "Célimène" (Album Reutlinger Gallica BNF)
Cécile Sorel jouant « Célimène » (Album Reutlinger Gallica BNF)

 

Incarnation de Célimène

   Cécile Sorel joue ainsi les plus grands rôles, pendant plus de 30 ans. Avec son art de prestige, sa diction très « haut public », une mode bien à elle, son port majestueux et sa démarche altière, elle met tous les rôles à sa mesure.

  Celui qu’elle s’appropriera jusqu’à en faire sa marque de fabrique est celui de Célimène. Elle est si brillante qu’elle conserve même le surnom de l’héroïne du Misanthrope de Molière.

   Son amie Béatrix Dussane avoue qu’elle finit par confisquer le personnage, par le fausser avec cette volonté d’éclat qui la caractérise. La jeunesse et l’inexpérience du personnage n’apparaissaient plus !

   Au crépuscule de sa vie, Cécile Sorel clame sans modestie :

Je n’ai eut aucune peine à jouer Célimène (…) J’étais née Célimène.

Comtesse de Ségur étincelante

   Fiancée à un riche américain, Witney Warren, pendant très longtemps, c’est en 1926 qu’elle finit par épouser, contre toute attente, Guillaume, comte de Ségur, arrière-petit fils de la célèbre écrivain. Il est de quinze ans son cadet ! Elle s’entend rapidement mal avec son mari, acteur médiocre sous le nom de Guillaume de Saxe : les deux époux se séparent mais ne divorceront jamais. Cécile Sorel restera toute sa vie comtesse de Ségur.

   Mariée mais libre, assaillie par des admirateurs en tout genre, Cécile Sorel conduit de brillantes tournées à travers le monde. Elle inaugure un salon, une ligne aérienne, une piste de ski… Tous les journaux parlent d’elle. « Coquette par tempérament, presque par vocation », elle revêt des parures extraordinaires, des panaches extravagants inspirés du XVIIIème siècle, qu’elle est seule à pouvoir porter. Il lui arrive d’arborer sur la tête des plumes de près d’1m15 de hauteur !

Cécile Sorel par Nadar vers 1900 (elle joue dans Lysistrata ou L'Assemblée des femmes, pièce d'Aristophane)
Cécile Sorel par Nadar vers 1900 (elle joue dans Lysistrata ou L’Assemblée des femmes, pièce d’Aristophane)

   Avec ses amis comédiens, Cécile Sorel se montre gentille, gaie, entrainante, simple et naturelle. Mais ils sont seuls à la connaître ainsi. Car en public, elle se transforme en ce personnage étincelant qu’elle a elle-même inventé : la voix suraigu (à la manière de Sarah Bernardt) l’accent américain, des manières exubérantes, un peu surfaite… Une vraie légende !

   Avec un très grand raffinement, Cécile Sorel assouvi son goût du faste dans ses somptueux appartement du quai Voltaire, face au Louvre, dans l’hôtel de la duchesse de Mazarin. Passionnée de meubles royaux, elle est fière de décrire, dans ses Mémoires, la décoration qu’elle a elle-même choisie : dans la salle à manger, une table de marbre au socle décoré de volutes reliées par des coquilles et des feuillages sculptés, qui vient du château de Versailles, dans la chambre, le lit de Mme Du Barry, en bois doré, couronné de roses, avec quatre colonnettes surmontées d’un brûle-parfum.

Sa salle de bain était, elle, de style antique, avec un sarcophage gréco-romain revêtu à l’intérieur d’une mosaïque d’or en guise de baignoire, une grande table de bronze antique veinée de traces d’or en guise de coiffeuse et des trépieds de bronze.

   Elle aime le luxe, qu’elle transpose aussi dans ses appartements du rond point des champs Elysées, ainsi qu’au pavillon de chasse des Ségur dans le bois de la Faisanderie à Mériel, où elle vit entourée de perroquets, de paons, de pigeons et même d’un lion qu’elle nomme Hamid ! Cécile ne supporte pas la vue d’une bouteille d’eau minérale. Witney Warren raconte :

Cécile me foudroyait gentiment du regard et disait : – Tu sais bien, chéri, que je ne supporte pas les malades à table ! Enlève-moi ça tout de suite et sers-nous une coupe de champagne !

    Elle aime la vie, elle aime l’existence. Et avec l’énergie d’une femme qui, sans cesse, cherche à briller de mille feux.

J’aime les êtres à qui la vie ne suffit jamais, qui veulent la dépasser, qui veulent la surpasser.

Star d’une époque

   Admirée par tous, dont le Tsar Nicolas II, Cécile Sorel fréquente la haute société européenne et se lie avec les grandes personnalités de son temps : Foch, Lyautey, Anna de Noailles, Barrès, Briand, Cocteau, Clémenceau… Elle rencontre ce dernier à son retour d’un voyage en Amérique en 1922.

On rentrait en France, on avait eut tous les deux beaucoup de succès, moi avec Célimène, lui avec tous les évènements qu’il avait connu, parcouru. Il était passionnant.

Cécile Sorel avant une représentation
Cécile Sorel avant une représentation

   Ce dernier apprécie beaucoup le personnage. Il dit d’ailleurs :

Sorel, vous planez sur notre époque comme un trophée de victoire.

   Lors de la seconde guerre mondiale, Clémenceau lui demandera de jouer pour les soldats :

Vous allez distraire les pauvres petits gars que je conduis à la tuerie.

   Aussitôt, Cécile se rend dans les tranchées avec son amie Béatrix Dussane. Ses magnifiques épaules supportant comme celles d’aucune femme la capote de cavalerie, et très pieusement, elle joue pour les soldats, voyant le prix de la faveur qu’on lui fait.

Une apparition surnaturelle ne les aurait pas davantage émus.

   Grande star de son époque, Cécile Sorel reçoit chez elle, en robe de soie d’or et collier de perle, tous ces éminents personnages. Ils découvrent alors le fameux salon rouge où l’on sert des liqueurs, le grand salon de boiseries vert émeraude sur lequel veille un buste de Madame Adélaïde fille de Louis XV, la salle à manger Trianon, où deux dauphins de plomb font jaillir l’eau d’une haute fontaine murale. Poètes, artistes, hommes d’État, rois incognito (surtout des hommes d’élite) se retrouvent autour de dîners qu’elle évoque avec nostalgie : 

Je revois, sur la nappe d’or, les assiettes et les hautes timbales d’argent où jouaient les lumières dansantes des flambeaux, j’entends encore la musique de Lully, de Rameau, qui accompagnait, douce et voilée, les propos des convives.

Reine du music-hall

J’ai servi la Comédie-Française pendant 32 ans. J’envisage de débuter au music-hall.

   Le 18 mai 1933, à soixante ans, Cécile Sorel quitte la Comédie-Française pour la revue du Casino de Paris. Un peu effrayée par ce départ de la Comédie (elle a peur de trébucher sur les fameuses marches de l’escalier Dorian, réputées si étroites), elle s’est laissé convaincre par Sacha Guitry, qui écrit pour elle une série de sketch intitulés Maîtresses de Rois. Elle interprète les différentes maîtresses des Rois, à commencer par Agnès Sorel (n’en porte-t-elle pas le nom ?) jusqu’à la Du Barry.

   Le soir de la première représentation de la revue, elle conclu le premier acte par un moment resté célèbre :

   Coiffée d’un casque de guerrier orné de plumes, portant une immense traine de velours et un costume d’or d’une quinzaine de kilos, elle descend les fameuses marches, recouvertes d’or pour l’occasion. Arrivée en bas, elle lance, s’adressant au public :

L’ai-je bien descendu ?

 

Cécile Sorel en costume au Casino de Paris
Cécile Sorel en costume au Casino de Paris

« Je ne suis pas vieille, je suis riche d’années ! »

   En 1950, alors que son mari est mort depuis 5 ans, Cécile Sorel quitte le spectacle et rejoint l’ordre des pères capucins de Bayonne, touchée par la grâce. Elle revêt de longues robes de bure blanches et prend le nom de sœur Sainte-Cécile de l’enfant Jésus.

Je fuis le monde, parce qu’il n’a plus rien à me dire.

   Ce qui ne l’empêche pas de demeurer très soucieuse de son apparence jusqu’à la fin : elle ne sort pas sans une cape de fourrure doublée de moire ou de satin, porte autour du cou un collet rouge rubis copié sur celui du pape, qui lui couvre les épaules. Sa coiffure aussi fait sensation : « un immense voile d’organza bleu qui tenait à la fois de la capeline pour garden party et de la moustiquaire coloniale. »

   Lors d’une émission retraçant sa vie en 1965, précieux témoignage, on devine la femme de scène, encore d’une extrême coquetterie à 91 ans. Elle avoue :

Plus j’avance dans la vie, plus je sens qu’il y a un Dieu pour les artistes, pour ceux qui cherchent la beauté, pour ceux qui veulent la transmettre.

Cécile Sorel en costume de scène
Cécile Sorel en costume de scène

   Elle meurt l’année suivant cette émission (alors qu’elle commence l’apprentissage du Twist !) et est inhumée au cimetière de Montparnasse, à Paris.

   Cécile Sorel, faite pour paraître, représente le style d’une époque, somptueux et ostentatoire, « l’ambition d’une femme de régner par la beauté, par le talent et l’intelligence », mais aussi un acharnement au travail, le travail bien fait.

J’ai vraiment donné tout ce que je pouvais donner au théâtre…

 

Sources

♦ Autour de la Comédie-Française : Trente ans de théâtre , de Adrien Bernheim

♦ ina.fr : Cécile Sorel, la comtesse de Ségur

♦ ina.fr : Hommage à Célimène (Cécile Sorel)

♦ Petite histoire des mots d’esprit célèbres, Collectif

♦ Bel de nuit, Gérald Nanty, de Elizabeth Quin

♦ Cécile Sorel, de la Comédie-Française au couvent, en passant par le music-hall et le cinéma

Comédienne : de Mlle Mars à Sarah Bernhardt, de Anne Martin-Fugier

♦ Albums Reutlinger (Gallica BNF)

 

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2 Réponses

  1. Bonjour,
    Ce serait bien d’indiquer la source de tous les documents iconographiques, et pas juste pour ceux de la BNF.
    Par exemple, vous avez oublié de citer – il me semble – la source de la photo de Cecile Sorel par Nadar vers 1900…

    • Plume d'histoire

      Bonjour, je n’ai pas trouvé où cette photo est conservée malheureusement !

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