Éléonore de Liechtenstein : amour impossible de Joseph II

Lori et Poldi

   Éléonore, issue de la noble famille bavaroise des ducs d’Oettingen, naît en 1745. Lori, comme on la surnomme, passe toute sa jeunesse en compagnie de sa sœur aînée de quatre ans, Léopoldine, dite Poldi. Main dans la main, elles arpentent les forêts d’Allemagne du Sud, qui environnent la propriété familiale. Elles rêvent, s’imprègnent de romantisme en dévorant ensemble les auteurs de la nouvelle littérature anglaise sentimentale. Elles sont inséparables. Cette enfance solitaire vécue en fusion totale avec sa sœur chérie est subitement interrompue lorsque, à l’âge de 15 ans, Éléonore devient l’un des plus beaux partis de l’Empire. Elle hérite en effet de sa tante un immense domaine en Moravie.

   On commence à la montrer à la Cour de Vienne pour lui dénicher un mari. C’est cependant sa sœur Poldi qui trouve preneur avant elle, en épousant en 1761 le fils du Chancelier Kaunitz, le troisième personnage le plus puissant de l’Empire après l’Impératrice Marie-Thérèse et son fils le corégent Joseph de Habsbourg. L’année suivante, Éléonore épouse Charles de Liechtenstein.

   Son époux, très épris, prend grand soin d’elle, mais voilà… elle ne l’aime pas. Nostalgique, mélancolique, elle traverse une crise presque semblable, quoique moins morbide, à celle qui secoue Isabelle de Parme, la toute jeune épouse de Joseph de Habsbourg (la pauvre Isabelle est amoureuse de sa belle-sœur, l’archiduchesse Marie-Christine de Habsbourg !). Lori écrit à sa chère Poldi :

Il me faut vivre ici loin de toi, alors que chaque pas me fait souvenir de toi ; à chaque instant, je voudrais te dire quelque chose et tu n’es pas là…

   Heureusement, Éléonore a l’occasion de revoir souvent sa sœur. Toutes deux mariées à des personnalités de premier plan, elles font partie du cercle d’intimes de la famille impériale, et prennent part à tous les divertissements de Cour.

   A Vienne, Éléonore est vue comme une femme d’une rare beauté, avec ses yeux sombres et ses mains blanches, très bien éduquée et d’une exceptionnelle intelligence. Les viennois l’appellent « Die Charlin », ou la « duchesse Lori ».

Éléonore de Liechtenstein, portrait anonyme présentée dans sa biographie par Adam Wolf (1875)
Éléonore de Liechtenstein, portrait anonyme présentée dans sa biographie par Adam Wolf (1875)

 

O’Donell

   L’année 1764 et aussi celle qui voit naitre une idylle menaçant de briser le couple Éléonore / Charles de Liechtenstein. Lori est irrésistiblement attirée par le charmant comte O’Donnell, un général irlandais bien plus âgé qu’elle. Elle croit un instant que cet homme fringuant, dans la force de l’âge, pourra assouvir cette soif de fusion, dont le manque lui est si pénible depuis la séparation avec Léopoldine. O’Donell lui fait des avances et va jusqu’à la suivre à Mezeritch, en Moravie. D’abord effarouché, Éléonore finit par lui avouer qu’elle l’aime aussi.

   Charles, terriblement jaloux, menace de se séparer d’elle. Léopoldine, depuis Naples, sermonne sa sœur et la met en garde : elle ne doit surtout pas mettre en péril son mariage pour un homme qui traîne une fâcheuse une réputation de séducteur et dont les conquêtes amoureuses ne se comptent même plus…

   Éléonore se jette aux pieds de son époux et lui promet de tenir désormais une conduite irréprochable. Charles pardonne mais son épouse ne tarde par à revoir son amoureux transi qui, décidément n’a pas envie de lâcher l’affaire : il la suit à la trace, et la pauvre femme se met à rougir dès qu’elle l’aperçoit !

   Voilà que l’Impératrice Marie-Thérèse en personne décide d’intervenir. Elle met un terme au scandale en envoyant O’Donell en Transylvanie. Affaire réglée ! Repentie, Éléonore jure d’être à présent une épouse fidèle, et une mère de famille exemplaire.

Le malheureux Empereur s’éprit d’elle juste au moment où la jeune femme de vingt-six ans voulait désespérément renoncer à jamais à l’amour et rompre avec ses rêves de jeune fille.

 

La passion subite de l’héritier du trône

Isabelle de Parme, premier (et avant dernier !) amour de Joseph II. Peinte par Jean-Marc Nattier en 1758 (Kunsthistorisches Museum, Vienne)
Isabelle de Parme, premier (et avant dernier !) amour de Joseph II. Peinte par Jean-Marc Nattier en 1758 (Kunsthistorisches Museum, Vienne)

   En janvier 1771, alors que son mari est loin de Vienne, Éléonore assiste à un bal à la Cour, et Joseph converse avec elle pendant plus d’une heure. En tête à tête. C’est de cet instant que semble dater sa subite passion pour elle : il est littéralement fasciné, comme envoûté par cette femme dont il n’avait pas remarqué la si vive intelligence jusqu’à présent.

   Car Joseph, de quatre ans plus âgé qu’Éléonore, la connaît depuis qu’elle a fait ses débuts à la Cour en 1762. Ce corégent, et futur Empereur, est un être « sauvage, misanthrope et timide ». Il n’a rien d’un don juan. D’ailleurs, si Éléonore trouve Joseph très bien fait de sa personne, elle profère à son sujet des jugements plutôt critiques. Elle ne comprend pas ses subits accès de mauvaise humeur ou ses silences glacials prolongés.

   Lori et Poldi, observatrices privilégiées de la vie de la famille impériale, mentionnnent souvent l’héritier du trône dans leur abondante correspondance. En 1764 déjà, l’année où Joseph se remarie avec Josepha de Bavière après avoir perdu son épouse Isabelle de Parme, Éléonore le décrit comme « impénétrable ». Léopoldine le trouve « froid » et ajoute même :

Il regarde toutes les femmes comme il regarde des statues. Je suis terrifiée quand je pense qu’il n’a encore jamais été amoureux.

   Elle se trompe : l’Empereur a été passionnément amoureux d’Isabelle de Parme, petite-fille de Louis XV, une princesse intelligente, romantique, délicate et perturbée. Et il n’aimera que deux femmes dans sa vie : la défunte Isabelle… et Éléonore de Liechtenstein ! Joseph cache, derrière une carapace de manières frustres et d’ironie mordante un immense besoin d’amour.

   Gauche et maladroit, comme à son habitude, il va mettre de nombreux mois avant de parvenir à avouer son amour à Éléonore. Il commence à faire des promenades au Prater dans le espoir de rencontrer l’objet de sa passion, pour lui dire ce qu’il a sur le cœur. Comment Lori pourrait-elle se douter que Joseph, lorsqu’il lui fait l’honneur de s’asseoir près d’elle dans son carrosse, essaie de lui montrer qu’il se consume d’amour pour elle ? La jeune femme ne voit, dans ces attentions touchantes, que des marques de considération à son égard.

 

Un soupirant bien insistant 

   Le grand moment arrive enfin. En juillet 1772, la Cour séjourne à Dornbach, à quelques kilomètres de Viennes. Parvenant à se retrouver seul à seul avec Lori, Joseph réussit à faire sa déclaration d’amour : « Vous savez, pour moi, c’est comme si vous étiez ma femme… ». Éléonore est effarée. Ils sont interrompus par un courtisan. Dès lors, les petites attentions de Joseph à l’égard de Lori se multiplient, et commencent à se savoir à la Cour. Éléonore, mortifiée, s’efforce de tempérer l’ardeur de l’héritier du trône :

Elle prierait seulement l’Empereur de lui témoigner une attention moins apparente et moins excessive pendant l’absence de son mari. Car la médisance s’était déjà emparée d’elle. Son mari lui avait demandé il y a avait peu de temps si l’Empereur ne lui avait pas écrit de tendres lettres d’amour.

   Mais c’est bien sûr ! Lors de leur rencontre suivantes, dans le salon de sa belle-sœur la princesse de Liechtenstein, il profite d’un instant en tête à tête pour lui demander l’autorisation de lui écrire en secret. Elle refuse… Joseph lui écrit.

   Lori ne sait comment montrer au corégent sa désapprobation sans le blesser. Elle n’oublie pas qui il est ! Mais il est hors de question qu’elle cède. Sa sœur Léopoldine, à qui elle raconte tout, lui écrit dans le même sens : accepter de devenir la maîtresse de Joseph ne lui apporterait que des inconvénients. Il ne fait pas bon se tenir entre la mère et le fils. Elle ne bénéficierait plus de l’affection de Marie-Thérèse, cette femme si pieuse attachée à la morale, elle perdrait sa place enviable à la Cour, et ruinerait son mariage qu’elle a eu tant de mal à sauvegarder. Éléonore comprend tout ce que sa position a de délicat.

   Pourtant, elle est flattée par l’intérêt que Joseph lui manifeste, mais les bizarreries de son caractère, et son affection pour son mari, l’empêchent de succomber. Elle y est résolue, même s’il se montre plus insistant que jamais. Éléonore se désespère de son attitude, et cherche tous les prétextes pour quitter Vienne et échapper à son assiduité. Charles, qui plus est, commence à être réellement suspicieux à l’égard de Joseph.

Joseph II (à droite), avec son frère Léopold, grand-duc de Toscane, en 1769 par Pompeo Batoni (Kunsthistorisches Museum, Vienne)
Joseph II (à droite), avec son frère Léopold, grand-duc de Toscane, en 1769 par Pompeo Batoni (Kunsthistorisches Museum, Vienne)

   Pour fuir les avances de son royal soupirant, Éléonore se réfugie en Moravie, et ne répond même pas à l’invitation de Marie-Thérèse à passer l’été à Laxenburg en août 1772 en compagnie de la famille impériale. Une telle résistance est honorable ! Le prince éconduit écrit en novembre à son frère Léopold, grand-duc de Toscane :

L’histoire dont je t’ai parlé, est définitivement terminée. La brave duchesse est absente depuis trois mois et ne donne plus signe de vie ; elle ne veut rien savoir de moi.

 

Le cercle des cinq princesses

Joseph II peint par Josef Kiss
Joseph II peint par Josef Kiss

   Progressivement, l’Empereur se résigne. Il écrit même à Léopoldine, en octobre 1773, que sa sœur peut revenir à la Cour avec son mari, Charles de Liechtenstein, sans aucune crainte. Il « sait très bien qu’il n’est fait ni pour donner de l’amour ni pour en recevoir, et que ce n’était plus son intention ».

   L’incapacité à susciter l’amour des femmes sera la grande tragédie de l’Empereur Joseph II. Elles lui accordent volontiers leur confiance et leur amitié… rien de plus. Homme solitaire privé d’amour féminin, Joseph se réfugie dans le travail. Incapable de conquérir, il souffre, jusqu’à la fin de sa vie, de devoir se contenter de liaisons sans importance. Au fond, Joseph ne connaîtra jamais le bonheur.

   Il existe pourtant dans l’histoire des exemples de grands timides qui surent inspirer des sentiments aux femmes, mais curieusement, Joseph, trop renfermé sur lui-même et trop distant, leur fait peur. Après sa déconvenue avec Éléonore, son cœur se ferme définitivement : il ne connaîtra plus l’amour. 

   Cependant, le prince ne garde pas rancune à Éléonore. Revenue à la Cour, elle évolue dans un cercle très restreint de femmes, qui se transforme en une société d’intimes, d’amies et de confidentes pour l’héritier du trône puis Empereur.

   On les appelles les « cinq princesses » ou les « Dames » de l’Empire : Éléonore de Liechtenstein et sa sœur chérie Léopoldine de Kaunitz, leurs deux cousines issues d’une branche cadette des Wittelsbach, les sœurs Sidonia princesse Kinsky et Josepha princesse Clary, ainsi que la belle-sœur d’Éléonore, la princesse Léopoldine de Liechtenstein, née Léopoldine de Sternberg, épouse du frère aîné de Charles.

   Au début, les quatre femmes servent de chaperon. Elles permettent à Éléonore de continuer à converser avec Joseph en évitant l’inconvenance des entretiens en tête à tête. Mais bientôt, les réunions des cinq princesses ne sont plus uniquement subordonnées au désir de Joseph de passer du temps avec Éléonore. Il apprécie chacune des cinq femmes qui compose le groupe : elles bénéficient de son amitié et de sa conversation. Joseph devient d’ailleurs très dépendant de la compagnie des ces femmes, qu’il voit dès 1773 jusqu’à cinq fois par semaine. Mais attention, s’il prise ces instants intimes avec les cinq princesses, qu’elles se contentent de parler littérature et potins. Surtout, qu’elles ne se mêlent pas de politique !

   Ce sont quasiment les seules dames qui se présentent à la Hofburg. La plupart des épouses des grands personnages de l’Empire en ont été dissuadées dès la mort de Marie-Thérèse en 1780, lorsque Joseph a donné un coup de balai dans l’essaim féminin qui entourait sa mère, allant jusqu’à chasser ses propres soeurs Marie-Anne et Elizabeth ! 

   Il continue cependant à privilégier Éléonore, et si l’amour dorénavant est exclu, il lui manifeste un intérêt qu’elle trouve parfois agaçant, voire tyrannique ou ridicule. En 1779, il semble particulièrement l’indisposer en lui envoyant des lettres de plusieurs pages lorsqu’elle lui annonce qu’elle est enceinte de celui qui serra son septième et dernier enfant : Joseph se permet de lui donner des leçons sur le rôle d’une mère, composant une sorte de traité sur l’éducation, prodiguant des conseils à n’en plus finir sur la sélection des médecins. 

   La belle Éléonore continue à être très influente à la Cour de Vienne, même après la mort de l’Empereur en 1790. Elle s’éteint en 1812, dix-sept ans après sa sœur chérie Poldi, et vingt-deux ans après Joseph II.

 

Sources

♦ Joseph II : Volume 1, In the Shadow of Maria Theresa, 1741-1780, de Derek Beales

♦ The Charmed Circle : Joseph II and the « Five Princesses, » 1765-1790, de Rebecca Gates-Coon

♦ Joseph II , de François Fejto

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