L’Impératrice Eugénie et les arts : inspiration Marie-Antoinette

L'Impératrice Eugénie par Franz Xaver Winterhalter (Métropolitan Museum of Arts)
L’Impératrice Eugénie par Franz Xaver Winterhalter (Métropolitan Museum of Arts)
Photogaphie de l'Impératrice Eugénie ayant inspiré le portrait de Winterhalter
Photogaphie de l’Impératrice Eugénie ayant inspiré le portrait de Winterhalter

 

   En janvier 1853, Eugénie de Guzman, Mlle de Montijo, devient Impératrice des Français aux côtés de Napoléon III. Croulant sous les nouvelles responsabilités officielles, Eugénie doit s’imposer. Elle va réussir dans le domaine des arts décoratifs en donnant à son règne « un style et une impulsion mémorables », aménageant les résidences impériales avec un goût très sûr.

Redécouverte du XVIIIème siècle : une souveraine en phase avec son époque

   Ce goût très sûr de l’Impératrice se manifeste, en matière de décoration, par un très fort attrait pour le XVIIIème siècle. En cela, Eugénie est en phases avec son époque. En effet, certains contemporains de Marie-Antoinette et Louis XVI sont encore vivants en 1852 ! Survivants de l’Ancien-Régime, ils ne peuvent que suivre l’engouement de l’Impératrice pour un style qu’ils ont connu.

Ces témoins passifs ou actifs dans la nouvelle société́ de 1852 représentaient, tout comme des témoignages matériels, une forme de survivance de l’Ancien Régime.

   La redécouverte du XVIIIème est en fait un vaste mouvement, qui prend son essor au début du Second Empire, et qu’Eugénie encourage fortement. Il inspire l’art comme la littérature : Alexandre Dumas publie une histoire de Louis XVI et Marie-Antoinette en 1853 tandis que les Goncourt commencent à livrer leurs écrits sur L’art au XVIIIème siècle à partir de 1859.

   Ils influencent aussi Eugénie dans l’exercice de ses fonctions. L’Impératrice puise notamment dans les divertissements d’Ancien-Régime pour les fêtes impériales : elle remet au goût du jour les bals costumés où elle apparaît en toilettes inspirées du XVIIIème siècle, comme l’a représentée Winterhalter en 1854 :

   Debout, de profil dans un jardin, la souveraine porte « une robe de taffetas jaune ornée de rubans bleus et de nœuds noirs », les cheveux gonflés et montés en échafaudage, poudrés de blanc à la mode des aristocrates d’Ancien Régime.

   Ce goût pour le XVIIIème siècle se retrouve avec des ornements en rubans, fleurs, feuillages, joncs enrubannés et nœuds, aussi bien dans la décoration intérieure, sur les toilettes, que dans les créations de bijouxBroche feuillage et broche nœud style Louis XVI par Mellerio, ou encore grand nœud de ceinture en diamant adapté en devant de corsage par Kramer (ci-contre), mais aussi nœuds d’épaule et collier aux quatre rivières par Bapst…

  Mais comment s’exprime concrètement dans les arts décoratifs le goût de l’Impératrice ?

Le style Louis XVI-Impératrice

   Eugénie contribue énormément à faire sortir de l’oubli le style Louis XVI, qui est aussi celui de Marie-Antoinette, à laquelle elle voue une vraie passion.

   A Saint-Cloud par exemple, l’Impératrice fait installer les commodes commandées en 1785 à l’ébéniste allemand Beneman (successeur de Riesener) pour le salon des jeux de Marie-Antoinette à Compiègne. Elle installe aussi quatre armoires en laque rouge inspiration XVIIIème.

 

Noeud de ceinture puis devant de corsage de l'Impératrice Eugénie par François Kramer (1855) - Musée du Louvre
Noeud de ceinture puis devant de corsage de l’Impératrice Eugénie par François Kramer (1855) – Musée du Louvre

   Mais récupérer des meubles authentiques n’est pas toujours possible. Alors les ébénistes de l’époque, interprétant avec liberté le mobilier Louis XVI mais aussi Louis XV, créés de toutes pièces des objets d’inspiration XVIIIème pour l’Impératrice :

C’est ce qu’on appelle, faute de mieux, le style Louis XVI-Impératrice.

   Les caractéristiques formelles de ce Louis XVI-Impératrice rappellent le style Louis XVI par la ligne droite des pieds des meubles et par le choix des motifs (comme pour les bijoux) : médaillons en bronze ciselés, entrelacs, rubans enroulés, guirlandes, rinceaux, branchettes de feuillages.

   Mais ces motifs sont maintenant plus accusés, avec l’utilisation d’outils modernes : grâce à une situation économique florissante, la France rattrape son retard industriel face à l’Angleterre, et le Second Empire instaure de nouvelles méthodes de travail. Ce renouveau du pays pousse à la surcharge dans le décor, on ajoute notamment des bronzes très voyants et on voit apparaître de nouvelles matières, très économiques : le carton-pâte, la fonte, le zinc argenté ou doré…

   Mais Eugénie ne se contente pas de copier ce XVIIIème siècle pour lequel elle a une prédilection bien marquée.

Le vrai style Eugénie : éclectique, confortable et raffiné

Sièges dorés capitonnés en vert émeraude (salon de thé de Compiègne)
Sièges dorés capitonnés en vert émeraude (salon de thé de Compiègne)

 

   Si l’Impératrice collectionne les meubles XVIIIème, surtout ceux ayant appartenus à Marie-Antoinette, elle ne restitue pas un passé figé et immuable. Son XVIIIème siècle à elle est « revu et corrigé ». Eugénie aime jouer avec les meubles, mêler anciens et modernes, pour composer un décor aussi raffiné qu’élégant, aussi somptueux que charmant.

   Le style XVIIIème devient plus confortable avec l’apparition des capitons, des poufs, des chaises longues et des tables « gigognes », mais aussi plus travaillé : L’Impératrice copie moins qu’elle n’invente !

Si elle aime les pastiches du XVIIIème, elle y introduit de la fantaisie et une joyeuse liberté, aussi bien dans la peinture que dans l’ornementation.

   Dans ses appartements aux Tuileries, elle compose un décor raffiné et élégant pour ses salons vert, rose et bleu, qu’elle décore de sièges capitonnés, de bibliothèques et vitrines exposant bibelots en tout genre.

   Le salon de thé de l’Impératrice à Compiègne illustre à merveille ce goût très sûr d’Eugénie. Elle fait capitonner d’un splendide damas vert émeraude de prestigieux sièges dorés ayant appartenus à Marie-Antoinette : ainsi remis au goût Second Empire, ils se marient parfaitement avec le mobilier contemporain, « fonctionnel et plus bourgeois ». Elle y ajoute des chinoiseries et des tapisseries orientales !

  C’est ce mélange des styles, cet « éclectisme sans complexe », cette capacité à agencer les pièces avec goût, qui marque véritablement l’influence d’Eugénie dans les arts décoratifs.

   Grâce à l’Impératrice, le style Napoléon III prend forme par l’utilisation du velours rouge et du bois de citronnier ou de poirier teint en noir, ciselé par des dorures d’exception. C’est elle encore qui remet au goût du jour les tentures épaisses. Apparaissent également les plantes exotiques, qui envahissent les intérieurs !

   Eugénie, ne l’oublions pas, est activement secondée par des artistes et des architectes de talent. Lefuel, architecte de la couronne (dans ses réalisations des Tuileries et de Fontainebleau), Beurdeley pour les bronzes dorés, Jeanselme pour les meubles en bois de citronnier et d’acajou, Wassmus pour les copies de meubles XVIIIème, les frères Grohé, fournisseurs de la Cour, Ruprich-Robert, conservateur du Mobilier impérial.

   Ils sont les indispensables associés de l’Impératrice, les « créateurs » de ce nouveau style.

 

Détail du tableau par Winterhalter
Détail du tableau par Winterhalter

Une passion dangereuse pour Marie-Antoinette

Eugénie ne cessa, du temps où elle était Impératrice, d’être fascinée par la Reine Marie-Antoinette et par son époque. Elle entretenait avec son souvenir une relation ambiguë nourrie d’admiration et de prémonitions angoissées.

   Nous avons vu qu’elle collectionne les objets, les meubles et les tableaux lui ayant appartenu pour orner ses résidences. Le 7 février 1866, elle va même jusqu’à apparaître déguisée en Marie-Antoinette. Un choix que certains jugent déplacé. Prosper Mérimée, très proche de l’Impératrice, écrit à la mère d’Eugénie :

Il me revient que le costume de Marie-Antoinette dans un bal masqué n’a pas produit un bon effet. D’abord le souvenir est peu gai pour être présenté dans une fête ; en second lieu il n’y a rien de commun, Dieu merci, entre Marie-Antoinette et S.M. L’impératrice a de l’esprit, du bon sens et de la fermeté, trois qualité qui ont fait défaut à la pauvre reine.

   Car oui, la réhabilitation de Marie-Antoinette n’a pas encore eut lieu. Elle est encore très impopulaire. Si Eugénie lui voue une telle passion, n’est-ce pas le signe qu’elle lui ressemble, qu’elle porte en elle les mêmes vices ?

Copie par Eugène Bataillé du portrait peint par Wertmüller - Musée du château de Versailles
Copie par Eugène Bataillé du portrait peint par Wertmüller – Musée du château de Versailles

 

   L’Impératrice ne semble pas se rendre compte de la dangerosité de son engouement pour Marie-Antoinette. Le peuple fait ses propres rapprochements entre les deux Reines, instaure des parallèles. Eugénie passe pour frivole comme l’était Marie-Antoinette, l’appelle l’Espagnole comme on appelait la Reine défunte l’Autrichienne. Sans en avoir conscience, Eugénie est victime de sa prédilection teintée de crainte pour la souveraine décapitée, véhiculant une fausse image d’elle-même.

   Touchée par le destin tragique de Marie-Antoinette, Eugénie est pourtant à l’origine d’une redécouverte de la Reine, d’une vision nouvelle, qui petit à petit fait son chemin dans les esprits.

   L’Impératrice fait revivre le domaine de Trianon en faisant restaurer les jardins et les fabriques et en remeublant le petit château le plus fidèlement possible.

Pour ce faire, est mise en place une commission qui doit repérer et sélectionner les meubles, objets d’art, souvenirs personnels de la souveraine que peuvent receler les fonds de l’État et les collections particulières.

   L’ouverture au public du Petit Trianon coïncide, en 1867, avec la deuxième Exposition universelle de Paris. Eugénie propose la première rétrospective consacrée à Marie-Antoinette. A cette occasion, au Petit Trianon, elle fait copier par Eugène Bataillé, puis exposer, le grand portrait peint par Wertmüller en 1785 et représentant la Reine avec ses deux enfants. Les invités du couple royal « ne pourront échapper à la visite de Trianon » !

 

Sources

♦ Versailles au cours des siècles : L’exposition Marie-Antoinette au Petit Trianon

♦ Dossier pédagogique du palais de Compiègne : Un salon de thé pour l’Impératrice Eugénie

♦ Eugénie, un règne en joyaux, de Nicolas Personne

♦ Eugénie, la dernière impératrice, ou les larmes de la gloire, de Jean des Cars

♦ The Metropolitan Museum of Art

♦ Mémoire de Philippe Denis (maîtrise en étude des arts, université du Québec à Montréal) : Le rôle de l’Impératrice Eugénie dans le développement des arts décoratifs

 

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