Louis XIV et la danse : expression du règne

Louis XIV à l’âge de huit ans en costume romain – Musée de Versailles
Louis XIV à l’âge de huit ans en costume romain – Musée de Versailles

 

   Véritable passion au service de sa politique, la danse fait partie intégrante de la vie de Louis XIV dans le premier tiers de son règne. Le Roi-Soleil dansera, au total, dans vingt-sept grands ballets de cour avant de tirer sa révérence en 1670, à l’âge de trente-deux ans.

Un royal talent

   Le jeune Louis XIV, devenu Roi à l’âge de cinq ans en 1643, n’a que très peu connu son père Louis XIII. C’est sa mère la Régente Anne d’Autriche, et son principal ministre le cardinal Mazarin, qui se chargent de son éducation. Si les activités de l’esprit, telles que la littérature ou la lecture, intéressent peu le jeune souverain, il raffole en revanche des exercices physiques, et se passionne comme son père pour la musique et la danse.

  C’est à l’âge de sept ans que Louis XIV commence l’apprentissage de la danse. Rien d’incongru ni de nouveau : elle fait partie de l’éducation d’un gentilhomme, au même titre que l’escrime ou l’équitation. Une formation très importante pour un monarque.

   Des décennies plus tard, Louis XVI souffrira de n’avoir jamais appris à bien se tenir, le dos droit et les épaules en arrière, à évoluer avec grâce et fermeté. En un mot, à avoir une allure royale !

  2 heures par jour, Louis XIV apprend à danser avec un certain Pierre Beauchamps, danseur, maître à danser, compositeur et professeur du Roi. Il lui enseigne les pas qui deviendront les standards de la danse classique : chassés, assemblés, sissonnes… Quand au premier entrechat et à l’ « entrechat royal » sont des inventions de Louis XIV en personne. Branle, gavotte, sarabande, le Roi connaît toutes les danses, mais sa préférée reste le menuet.

   Adolescent, Louis XIV redouble d’efforts. La danse demeure son activité favorite. S’ajoutent à Pierre Beauchamps d’autres maîtres prestigieux : Henri Prévost et Jean Regnault. Danse après son lever et ses exercices équestres, danse le soir après souper, et parfois jusqu’à minuit… Le Roi s’y adonne avec une telle passion que les médecins craignent pour sa santé. Il aime tellement cette activité qu’il donne l’illusion, selon Voltaire, qu’ « on ne lui apprit qu’à danser et à jouer de la guitare ».

   La danse fait partie de la vie de Cour depuis des siècles. Cependant Mazarin préfère nettement l’Opéra italien au « ballet de cour », ce spectacle allégorique issu de la Renaissance française qui mêle danse, musique et poésie. Mais le public français et la noblesse raffolent de ces mascarades exotiques et fantaisistes, divertissements qui déploient machineries extraordinaires et habits rutilants.

C’est alors que l’idée lui vint d’utiliser ce bizarre engouement à des fins politiques pour redonner du lustre à l’autorité et montrer la suprématie royale dans tout son éclat. Louis, rayonnant de jeunesse, superbe danseur, (…) fut l’instrument consentent de ce projet.

Costumes de personnages burlesques pour le ballet des fêtes de Bacchus
Costumes de personnages burlesques pour le ballet des fêtes de Bacchus

Redorer l’image de la monarchie

   Louis XIV danse pour la première fois en public dans le Ballet de Cassandre en 1651, à douze ans. La même année, il se produit dans le ballet des fêtes de Bacchus. A l’approche du Temps joué par le duc de Joyeuse, les Ivrognes (Louis XIV figure l’un d’eux), se dispersent. Entrent en scène Vénus, la Volupté, les Trois Grâces, puis Orphée, les Sirènes et les Baccantes : le Roi joue l’une de ces baccantes !

   Puis arrive un tableau figurant le Rêve, avec l’apparition du Dieu du Sommeil, dans lequel Louis XIV incarne un homme de glace. De sa bouche d’enfant de treize ans qui, en tant que souverain légitime, fait face à une Fronde qui n’en finit pas, s’échappent des paroles d’un poids politique considérable :

Déjà mon froid imprime une crainte profonde.

Et je ne vois guère de monde,

Qui ne tremble dans l’âme à mon royal aspect,

Et ne soit glacé de respect

   Le Roi s’abaisse-t-il en se travestissant dans certains rôles peu dignes d’un souverain ? Pas le moins du monde. C’est une coutume que de se prêter à ces mascarades le temps d’un passage sur scène. Voilà également une façon de mettre l’accent sur les paroles prononcées par Louis XIV en homme de glace…

   Louis XIV joue de ces ambiguïtés avec éclat au cours du Carnaval de 1653 : le célèbre Ballet de la nuit, met en scène la lumière et les ténèbres, allégories du bien triomphant du mal. Le spectacle s’ouvre sur le coucher du soleil, qui laisse place à la Nuit sur un char tiré par des hiboux.

   Galants et coquettes, surpris, scrutent avec curiosité la voute céleste, dans laquelle est apparue la Lune accompagnée de ses Étoiles. Puis, c’est l’heure des NainsSorcières et Loups-GarousLouis XIV joue le rôle d’une Heure, d’un Jeu, d’un Curieux ou encore d’un Ardent

   Enfin pointe l’Étoile du jour : le petit Philippe d’Anjou, frère de Louis XIV. Il annonce l’arrivée de son frère de quinze ans en Aurore, l’astre naissant. Le jeune Roi dissipe les ombres et les ténèbres, étincelant d’or dans son costume d’astre, coiffé d’un diadème surmonté de hautes plumes bariolées. Et le duc d’Anjou de clamer :

Le Soleil qui me suit c’est le jeune Louis.

La troupe des astres s’enfuit,

Dès que ce grand Roi s’avance ;

 

Louis XIV en Apollon dans le ballet de la nuit
Louis XIV en Apollon dans le ballet de la nuit

   Ce ballet magnifiant la personne royale, alternance de danse noble et de danse comique, a un succès retentissant.

Par le truchement du théâtre, le Roi se donnait à son peuple ; par la fiction du spectacle il rappelait son autorité ; par le symbolisme du déguisement il montrait son éclat.

Projet de costume pour un magicien dans le ballet Les noces de Thétis et de Pelée
Projet de costume pour un magicien dans le ballet Les noces de Thétis et de Pelée

 

  En 1655, le Ballet des Plaisirs est encore plus chargé en allusions politiques. Louis XIV, en Égyptien puis en Génie de la Danse, mime son propre rôle entouré de courtisans ! La danse devient l’allégorie du pouvoir :

Et malheur à qui ne danse

De cadence avec lui !

   En 1654, le Roi danse Les Noces de Thétis et de Pélée. Le voici en Furie, puis en Apollon, escorté de ses neuf Muses (l’une d’elles est sa cousine Henriette d’Angleterre). Dans un autre tableau du même ballet, il incarne La Guerre, « développant en tant que chef des armées une image glorieuse de sa puissance et laissant transparaître ses ambitions militaires ».

   Pour ce ballet Louis XIV, désormais assez sûr de son talent pour en faire l’étalage à ses sujets, se produit devant trente mille parisiens, au cours de dix représentations successives.

  Ces fêtes, que l’on peut qualifier de « mazarines », annoncent le règne personnel du Roi.

    A la mort de son mentor en 1661, Louis XIV n’abandonne pas la scène et les ballets de cour, bien au contraire. Tout au long de la décennie qui s’annonce, véritable fête perpétuelle, il va même leur imprimer sa marque.

Instrument du pouvoir

Instruire, informer en amusant, frapper l’imagination et imprimer ainsi des notions essentielles : telle est son importance secrète.

     Jean-Baptiste Lully, rencontré par le Roi sur la scène du Ballet de la nuit (il jouait un Gueux) créé pour son maître des rôles inspirés de la mythologie, exaltant la puissance royale à travers des allégories bien choisies, fictions galantes et brillantes, fantaisies appelant la gloire du souverain.

   1661 : durant ce féérique été à Fontainebleau est donné le Ballet des Saisons, inspiré des Métamorphoses d’Ovide. Il illustre le renouvellement perpétuel de la vie par l’allégorie des saisons. Le Roi danse Cérès aux côtés d’Henriette d’Angleterre qui figure Diane entourée de ses Nymphes : parmi elles, Louise de La Vallière et Mlle de Mancini. Neuf cents habits  sont créés pour les diverses représentations de ce Ballet des Saisons !

Les costumes sont précieux, colorés, taillés dans de superbes brocards aux couleurs vives, rebrodés d’or, rehaussés de riches dentelles et de pierres précieuses, rubans et plumes.

 

Costume féminin sous Louis XIV
Costume féminin sous Louis XIV

   Une multitude de courtisans danse dans un décor somptueux, constitué de fontaines, jets d’eaux, cascades et champs de blé. Le clou du spectacle est une scène mobile illuminée, roulant « sur les fortes échines de plus de douze cents invisibles machines », qui s’avancent dans la nuit depuis une allée d’arbres. Elle laisse apparaître la Nymphe de Fontainebleau.

   L’année suivante est dansé le Ballet de l’Ercole amante. Les personnalités les plus illustres de la Cour se mettent en scène dans ce ballet exprimant le retour à l’ordre autour du soleil : la Reine Marie-Thérèse (maladroite et gauche, elle ne brille pas sur scène…), les filles de Gaston d’Orléans, Condé et son fils le duc d’Enghien…

   Ces ballets de cour sont un excellent moyen pour se faire remarquer du Roi, et ils sont en même temps des divertissements extrêmement prisés, car à la fois gais, galants, exubérants et pompeux.

   Les ballets s’enchaînent à un rythme soutenu à la Cour : Le Ballet des Arts, Les Noces du village en 1663, Les Amours déguisés en 1664, où Louis XIV tient le rôle d’un Guerrier, La Naissance de Vénus, La Réception d’un gentilhomme de campagne et Le Ballet de Villers-Cotterêts en 1665, Le ballet des Muses en 1666, où le Roi figure un Espagnol (il excelle aux castagnettes) puis Jupiter, Les Grottes de Versailles en 1668, le Ballet de Flore en 1669, où le Roi apparaît à nouveau en Astre du Jour.

 

Une réelle passion

Henriette d'Angleterre dans la fresque représentant les membres de la famille de Louis XIV sous les traits des dieux de l'Olympe
Henriette d’Angleterre dans la fresque représentant les membres de la famille de Louis XIV sous les traits des dieux de l’Olympe

 

  Eblouissantes mises en scènes, décors féériques, costumes chatoyants surchargés de paillettes, chorégraphies élaborées par ses soins… La danse dans les ballets est une passion qui accompagne Louis XIV toute sa vie. Les contemporains, unanimement, saluent sa technique, mais aussi sa grâce. Vigarani assure qu’il n’y a pas de danseur « plus leste et d’un port plus majestueux ».

  Une seule personne est capable de rivaliser avec lui sur scène : la princesse Henriette d’Angleterre, sa cousine mais aussi belle-sœur depuis qu’elle a épousé son frère Philippe en mars 1661. Une partenaire à sa mesure, qui charme par sa grâce et sa fraîcheur : elle est l’étoile de la Cour, la véritable Reine de ces années là. Ensemble, ils forment un duo idéal, tenant les premiers rôles.

  Dans un tableau du Ballet des Arts intitulé « L’Agriculture », le Roi danse le berger, bariolé de fleurs, Henriette d’Angleterre la bergère conduisant quatre demoiselles, dont Mlles de La Vallière et de Sévigné.

  Dans La Naissance de Vénus, Louis XIV joue le guerrier Renand, tandis qu’Henriette d’Angleterre tient le rôle de Vénus sortant de l’onde dans une nacelle brillante, accompagnée de douze ravissantes Néréides.

Elle embrase non seulement l’onde,

Mais l’air, le ciel et tout le Monde,

Par ses grâces et ses beautés.

  Dans un autre tableau de ce même ballet, Louis XIV se métamorphose en Alexandre entouré de héros et héroïnes mythologiques, dont Villeroy en Achille, tandis qu’Henriette devient la belle Roxane.

  Les voici de nouveau en duo lors du Ballet des Saisons. Le Roi est en Cérès, Henriette en Diane, un riche et lumineux croissant dans les cheveux. La jeune femme danse à nouveau une bergère dans Le ballet des Muses, avec La Montespan et La Vallière, tandis que le Roi incarne Jupiter.

   Dans le Ballet de Flore, Henriette doit tenir le premier rôle, celui de Flore, aux côtés de Louis XIV, mais elle en est empêchée par une récente fausse couche. Elle ne dansera plus dans les ballets… Et Louis XIV, peu après, tire lui aussi sa révérence.

 

Louis XIV abandonne brusquement la scène

   Dans le ballet de cour, le souverain danse au milieu de ses courtisans, d’où son nom. Progressivement, il se transforme en ballet du Roi : Louis XIV ne danse plus qu’avec des professionnels, cantonnant les courtisans dans un rôle de spectateurs passifsÉvolution qui va de paire avec sa volonté de domestication de la noblesse. Ces ballets n’ont donc plus de raison d’être. C’est pourquoi ils sont remplacés par les comédies-ballets de Lully et Molière, apparues en 1661 avec Les Fâcheux, à leur apogée avec Le Bourgeois gentilhomme en 1670. Puis l’Opéra prendra le relai, mettant fin au courtisan-comédien, correspondant au nouveau goût de Louis XIV, celui d’un monde ordonné.

   C’est dans l’une de ces fameuses comédies-ballets que Louis XIV s’illustre sur scène en 1670, pour la dernière fois. Dans les Amants magnifiques, il incarne Apollon puis Neptune :

Je suis la source des clartés,

Et les astres les plus vantés,

Dont le beau cercle m’environne,

Ne sont brillants et respectés,

Que par l’éclat que je leur donne.

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   Pourquoi, ensuite, un arrêt aussi brutal ? Plusieurs explications, qui ne s’excluent pas les unes les autres…

Costume d'un joueur de Luth
Costume d’un joueur de Luth

 

  Monarque absolu et ballet de cour ne sont plus compatibles. Le Roi-Soleil illumine de sa lumière le royaume de France, mais il se doit d’instaurer une certaine distance entre lui et le reste du monde. Louis XIV ne se donne plus en spectacle. Le soleil ne peut être vu, il permet seulement de voir…

  N’est-ce pas aussi qu’à présent, il n’a plus besoin de ce monde imaginaire au langage codé pour s’imposer ? Plus grand Roi du monde, il est supérieur à tous ces héros de l’Antiquité et ces dieux mythologiques qu’il a tour à tour incarnés !

   Surtout, en véritable professionnel, le Roi sent qu’à trente-deux ans il a atteint les limites de sa technique.

Durant les deux dernières décennies, Louis a créé une soixantaine de rôles de plus en plus techniquement difficiles. Aussi décide-t-il sagement de faire ses adieux à la scène au sommet de sa « carrière »

   Mais il ne se désintéresse pas de la danse pour autant, et continue même à participer aux grands bals de cour. La danse, en tant que discipline, doit beaucoup à Louis XIV. Au début de son règne personnel, en 1661, il fonde l’Académie de danse. Une façon de rendre la danse classique française universelle.

Gestes et mouvements déployés dans l’espace sont désormais notés sur le papier et transmissibles, permettant ainsi à la danse « à la française », la seule qui soit écrite, de rayonner dans toute l’Europe.

   Bien plus tard, en 1713, Louis XIV créé le Conservatoire de danse, destiné à perfectionner le talent des artistes selon des codes précis. Ancêtre de notre prestigieuse École de danse de l’Opéra de Paris…

Sources

♦ Louis XIV, de Jen-Christian Petitfils

♦ Le goût des rois, de Jean-François Solnon

♦ Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, de Jacqueline Duchêne

♦ Louis XIV. Homme et roi, de Thierry Sarmant

♦ Le Figaro hors-série : Louis XIV, L’homme – L’artiste – Le roi

♦ Secrets d’histoire n°7 : Louis XIV, de l’enfant-roi au roi-soleil

 

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4 Réponses

  1. BERNARD JEANNINE

    Vraiment très intéressant !!

  2. quelle belle leçon de gouvernance !

  3. liam mansfield

    Merci.
    Tres bien ecrit
    Liam
    Dublin

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