Louis XIV marie sa fille… Madame Lucifer !

La gloire des bâtards

Portrait présumé de Louise-Françoise de Bourbon, Mlle de Nantes, en costume de bal par Pierre Goubert - Musée Carnavalet
Portrait présumé de Louise-Françoise de Bourbon, Mlle de Nantes, en costume de bal par Pierre Goubert – Musée Carnavalet

 

   Louis XIV eut toute sa vie pour ses enfants légitimés, ceux de Madame de Montespan et de Louise de La Vallière, beaucoup d’affection et une infinie complaisance.

   Il souhaitait les élever au rang des princes du sang, leur assurer une haute position dans l’Etat. Cette élévation passait nécessairement par des alliances prestigieuses. Les manœuvres qu’il employa pour marier son neveu, le duc de Chartres, futur Régent, à sa fille Françoise-Marie de Bourbon, furent peu dignes du grand Roi !

   Deux de ses filles étaient déjà mariées à des princes de la famille royale. Marie-Anne de Bourbon, belle et fière fille de la douce Louise de La Vallière, avait épousé Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, en janvier 1680. Quant à Louise-Françoise de Bourbon, titrée Mademoiselle de Nantes, fille aînée de Madame de Montespan, on l’avait mariée avec le duc Louis III de Bourbon-Condé : on l’appelait communément Madame la Duchesse, et son mari Monsieur le Duc.

   Pour son fils aîné, Louis-Auguste de Bourbon, le duc du Maine, et sa fille Françoise-Marie de Bourbon, seconde mademoiselle de Blois, tous deux issus de ses amours avec Madame de Montespan, Louis XIV vise cette fois bien plus haut : le fils et la fille de son propre frère, son neveu le duc de Chartres et sa nièce la princesse Elisabeth-Charlotte. Il est soutenu et encouragée par Madame de Maintenon, qui désire un brillant établissement pour les enfants qu’elle a élevés à la place de leur mère.


Une farouche opposition

   Mais ces projets ne sont évidemment pas du goût de tout le monde. A commencer par les parents du duc de Chartres et d’Elisabeth-Charlotte, Philippe d’Orléans dit Monsieur, et la princesse Palatine, dite Madame. Monsieur et Madame, pourtant forts différents l’un de l’autre, ont au moins deux choses en commun : leurs enfants, et une conscience très vive de leur rang. Il ne saurait être question d’unions avec les bâtards de la Montespan ! Pour Madame Palatine surtout, la plus revêche, ces mariages représentent des mésalliances criantes, une tâche indélébile sur le nom des Orléans. Et, indéniablement, elle n’a pas tort.

   Mais Louis XIV est décidé. Pour convaincre son frère, il sait très bien à qui s’adresser : le favori de Monsieur depuis de longues années, le chevalier de Lorraine. Dès le 4 avril 1688, Madame Palatine écrit à sa plus assidue correspondante, la duchesse du Hanovre :

On m’a dit en confidence que le véritable motif pour lequel le Roi traite si bien le chevalier de Lorraine, c’est qu’ils ont promis d’amener Monsieur à demander humblement au Roi de marier les enfants de la Montespan avec les miens, à savoir ma fille avec ce boiteux de duc du Maine et mon fils avec Mlle de Blois.

 

La Palatine peinte par Hyacinthe Rigaud au XVIIème siècle - Musée du château de Versailles et de Trianon
La Palatine peinte par Hyacinthe Rigaud au XVIIème siècle – Musée du château de Versailles et de Trianon

   Comprenant rapidement qu’obtenir un double mariage sera impossible, Louis XIV se concentre sur l’union de Françoise-Marie avec le duc de Chartres, ce qui représenterait déjà une grande victoire. Il faut deux ans d’intrigues, entre 1689 et 1692, pour faire plier la mère, et des manœuvres peu dignes d’un Roi qui, il faut le reconnaître, se montre particulièrement retors et dissimulateur. Louis XIV devient subitement sec et froid lorsqu’il s’adresse à sa belle-sœur, ne lui fait pas l’honneur de lui offrir des d’étrennes pour le 1er janvier 1690, plaçant ainsi sa belle-sœur dans une position difficile, une sorte de semi disgrâce. Pourtant la fière Palatine, qui ne manque, on le sait, pas de caractère, tient bon. Louis XIV ne sait plus comment venir à bout de sa répugnance: c’est elle-même qui va lui en fournir le moyen.

   La princesse Palatine pense triompher en assurant qu’elle consentira à ce mariage si le principal intéressé, son fils le duc de Chartres, y consent lui-même. Ayant préalablement fait jurer à son fils que jamais il n’acceptera de s’humilier ainsi, elle est certaine de son succès. Le mariage ne se fera pas !

Les ruses de Louis XIV

   Le Roi sait que son neveu n’a aucun goût pour sa fille naturelle : contrairement à sa sœur Madame la Duchesse, une belle femme piquante et intelligente, Mademoiselle de Blois n’est guère jolie, a peu d’esprit et se montre à la fois indolente et orgueilleuse. Madame Palatine la dépeint d’ailleurs en des termes bien peu flatteurs :

Mlle de Blois peinte par Pierre Gobert, XVIIème siècle
Mlle de Blois peinte par Pierre Gobert, XVIIème siècle

 

Son arrogance et sa mauvaise humeur sont insupportables et sa figure est parfaitement déplaisante. Elle ressemble, sauf votre respect, à un cul comme deux gouttes d’eau : elle est toute bistournée (…) Voilà le beau cadeau que le vieille ordure nous a fait.

   La vieille ordure, bien évidemment… c’est Françoise de Maintenon, que la Palatine déteste de toute son âme. Ah, sacrée Madame !

   Mais Louis XIV n’a que faire de l’inclinaison des uns ou des autres. Non seulement il veut ce mariage pour la gloire de sa fille légitimée, mais aussi pour empêcher le duc de Chartres, ce garçon intelligent, doué et volontiers ardent, de s’allier à une autre puissante famille du royaume. Alors le monarque use de son statut de Roi : persuasion et intimidation sont de mise.

  Il charge dans un premier temps l’abbé Dubois, le précepteur du duc de Chartres, d’amadouer son élève. Puis, le 10 janvier 1692, il convoque Monsieur son frère et son fils en entretien, et assure son neveu de son affection. Comme la guerre l’empêche de lui trouver une épouse dans les Cours étrangères, « il ne lui pouvait mieux témoigner sa tendresse qu’en lui offrant sa fille ».

   Que répondre à cela ? Evidemment, le duc de Chartres tente de se tirer de ce mauvais pas en assurant que la décision ne dépend pas de lui mais de ses parents. A quoi le Roi répond : « Cela est bien à vous, mais dès que vous y consentez, votre père et votre mère ne s’y opposeront pas ». Il se tourne vers Monsieur qui acquiesce. Le duc est bien obligé de fléchir, il capitule, de mauvaise grâce certes, mais pris au dépourvu. Il ne manque plus que l’accord de la Palatine. Mise devant le fait accompli, Madame doit bien consentir elle aussi, avec rage ! La scène qui eut lieu quelques jours plus tard est restée célèbre, grâce à Saint-Simon qui nous la raconte. Alors que les courtisans se pressent dans la galerie des Glaces « en attendant la sortie du Conseil et le début de la messe », le duc de Chartres s’approche de sa mère pour lui baiser la main :

Madame lui appliqua un soufflet si sonore qu’il fut entendu de quelques pas et qui, en présence de toute la Cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis spectateurs, dont j’étais, d’un prodigieux étonnement.

   Après une dispense obtenue du pape car les deux promis sont cousins, les fiançailles officielles ont lieu le 17 février 1692. Le 18 de ce mois, le duc de Chartres épouse celle qu’il finira par surnommer Madame Lucifer, tant elle se rendra insupportable ! Et s’il lui fera de nombreux enfants, surtout des filles, il entretiendra aussi une multitude de maîtresses. Il faut tout de même reconnaître que la mariée fut si généreusement dotée par son royal père (2 millions de livres, une pension annuelle de 150 000 livres, environ 600 000 livres de pierreries !) que ce mariage marqua le commencement de la légendaire fortune des Orléans, qui perdurera jusqu’au XXème siècle…

   En 1698, en guise de consolation, Madame Palatine réussira tout de même à marier sa fille, Elisabeth-Charlotte, au duc Léopold de Lorraine et de Bar. Intelligente, rebelle comme sa mère, protectrice des arts, Élisabeth-Charlotte sera la grand-mère paternelle de la future Marie-Antoinette, et l’ancêtre de tous les Habsbourg-Lorraine.

Sources

♦ Louis XIV, de Jean-Christian Petitfils

♦ Le Régent, de Jean-Christian Petitfils

♦ Louis XIV. Homme et roi, de Thierry Sarmant

♦ Les Reines de France au temps des Bourbons, de Simone Bertière : Les femmes du Roi-Soleil

♦ Collection des Editions Atlas « Rois de France » : Philippe d’Orléans, le Régent libertin

 

Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à commenter, partager, et soutenir le blog sur Tipeee !

image-fin-articles

Une Réponse

  1. « Et indéniablement, elle n’a pas torT » avec un T à la fin.

Laissez un commentaire !