Marie de Médicis – Philippe Delorme

4.5 Stars (4,5 / 6)

Marie de Médicis peinte par Pourbus - Gallerie Palatine
Marie de Médicis peinte par Pourbus – Gallerie Palatine

 

 

 Médicis. Une sombre réputation semble poursuivre les titulaires de ce nom. Et Marie, plus encore que sa lointaine cousine Catherine, cristallise les critiques. On ne lui reconnaît même pas, contrairement à celle qui fut la mère de trois Rois et régna souvent à leur place, une forme d’intelligence politique. 

     Balourde, ignorante, cupide, égoïste, insensible, viscéralement attaché à un pouvoir qu’elle utilise mal, tous les qualificatifs les moins valorisants sont attachés à Marie de Médicis, épouse d’Henri IV. Menée à la baguette par les Concini, elle aurait tenu son fils, Louis XIII, dans l’ignorance des réalités du pouvoir afin de se l’accaparer. 

Qu’en est-il réellement ? Philippe Delorme tâche de répondre à cette interrogation complexe. 

Procurez-vous « Marie de Médicis », par Philippe Delorme !

 

Vie de couple

   Les premières années de la nouvelle Reine de France sont particulièrement difficiles. Le désenchantement, après quelques semaines de vie commune, est profond ! Contrairement à ce qui est souvent soutenu, la Florentine s’était préparée à une vie de couple épanouie, à faire des concessions pourvu qu’on la traite correctement. Le Vert-Galant ne sait pas lui apporter ce qu’elle recherche. Bon vivant, amateur de femmes, il n’est pas prêt à mettre de côté sa vie dissolue pour lui complaire. Lui imposant ses maîtresses, il humilie son épouse devant son peuple. On ne peut que louer la patience dont sait faire preuve la Reine à cet égard, notamment face à Henriette d’Entragues. N’oublions pas non plus qu’elle élève les enfants bâtards de son mari en même temps que les siens !

   L’auteur ne semble pas particulièrement sympathique à Henri IV, se focalisant sur ses amours scandaleuses plutôt que de reconnaître son action politique et son intelligence. Mais il est vrai que la vie amoureuse tumultueuse du Bourbon concerne et impacte directement la vie quotidienne de Marie de Médicis.

   Philippe Delorme va plus loin en remettant en question l’attachement du Dauphin à l’égard de son père, et l’éducation prodiguée par Henri IV à son fils aîné, une éducation grivoise qui choque l’enfant, l’inhibe définitivement. Souvenons-nous qu’à l’époque, on abordait les sujets sensibles avec une grande familiarité, sans aucune pudeur. C’est donc une particularité du temps, et Marie de Médicis n’est pas en reste.

Vie de famille

   L’auteur expose dans les détails la naissance du Dauphin tant attendu, le futur Louis XIII, accouchement particulièrement long et éprouvant pour la Reine, instants durant lesquels la Florentine tient Henri IV et le peuple français tout entier en haleine… Marie de Médicis possède une conscience très vive de son devoir de procréer des mâles. En témoigne l’anecdote de son second accouchement : lors de la naissance de la princesse Elisabeth, sa première fille, il faudra toutes les paroles rassurantes d’Henri IV en personne pour atténuer sa déception !

   On reproche souvent à la Florentine d’avoir été une mère peu aimante et peu démonstrative. Philippe Delorme éclairci quelque peu les clichés, en prouvant que Marie de Médicis s’occupait de ses enfants au même titre qu’Henri IV. Non seulement elle leur rend visite presque aussi souvent que son mari, mais l’auteur ne manque pas de noter la profonde tristesse qui l’envahit lorsqu’elle doit se séparer d’eux. Elle verse des larmes abondantes chaque fois qu’une de ses filles doit la quitter pour toujours. Lorsque Louis XIII est si malade que l’on craint pour sa vie, elle s’enferme dans son cabinet afin que personne ne puisse la voir pleurer. Elle aussi s’enquiert très souvent de la santé de ses enfants.

   Cependant, le lecteur peut demeurer sceptique sur sa capacité à transmettre une réelle forme d’amour à sa progéniture. Mais à cette époque, était-ce le rôle d’une Reine ? Nous sommes encore bien loin du modernisme d’Anne d’Autriche, une exception qui confirme la règle. L’épouse de Louis XV ne sera pas non plus une mère démonstrative. Elle ne s’interposera même pas lorsque l’on conduira quatre de ses filles à Fontevrault, sa grande timidité face au Roi prenant le pas sur l’amour qu’elle voue à ses enfants.

   Dans le cas de Marie de Médicis, l’expérience de sa propre enfance, extrêmement solitaire aux côtés d’une mère abondamment trompée, morte très tôt, ne la prédispose nullement à faire pareil étalage de ses sentiments. Cette enfance permet aussi de comprendre pourquoi elle s’est si viscéralement attachée à la mystérieuse et inquiétante Léonora, et pourquoi elle finit par se raidir et se braquer face aux infidélités chroniques de son époux…

   Mère aimante ? N’allons pas jusque là. Mais de là à lui refuser la moindre once de sens maternel, le pas est grand, Philippe Delorme le démontre.

Détail d'un portrait par Jacopo Empoli, représentant le mariage par procuration de Marie de Médicis
Détail d’un portrait par Jacopo Empoli, représentant le mariage par procuration de Marie de Médicis

Portrait d’une Reine

   Une des caractéristiques de Marie de Médicis est la grande fidélité qu’elle manifeste envers les personnes qui la servent, trait de sa personnalité qui s’allie à une profonde générosité. Mais ces qualités remarquables causeront également sa perte. D’abord avec le couple Concini, ensuite et surtout avec Richelieu…

   Ne dit-on pas également que la Florentine est entêtée jusqu’à l’obstination, incapable de gouverner ? Pourtant, même Henri IV, de son vivant, décèle chez sa femme de grandes capacités politiques. Venant de l’un des meilleurs Rois que la France ait connu, le compliment peut être pris au sérieux ! Elle en fera démonstration lors de l’assassinat de son époux.

   Qu’en est-il de la rigidité légendaire de la Reine ? Surprise, sous la plume de Philippe Delorme, le lecteur découvre une Marie de Médicis qui sait ironiser sur les situations et faire preuve d’humour dans ses réparties. Une autre caricature vole en éclat : la paresse légendaire de la Reine. Devenue Régente, elle s’affaire aux Conseils en permanence, veut être tenue au courant de tout, dans les moindres détails.

   La profonde sympathie à l’égard de Marie de Médicis se ressent, mais n’est pas dérangeante. En revanche, quelques grandes réussites de la Régence sont un peu facilement attribuées au seul mérite de la Reine. Concernant le voyage qui conduit Marie de Médicis et son fils du Val-de-Loire à la Bretagne, afin de célébrer la majorité de Louis XIII en montrant le jeune Roi à son peuple, l’auteur affirme qu’il s’agit là d’un « coup de génie », préfigurant « nos modernes tournées électorales ». Cela est vrai. Cependant, il convient de rappeler que Marie de Médicis n’est pas la première Régente à user de cette technique pour réaffirmer l’autorité royale. Sa lointaine cousine Catherine de Médicis usa du même stratagème.

   De manière judicieuse, l’auteur a regroupé en un chapitre l’influence que Marie de Médicis exerça sur les arts, l’architecture, ainsi que ses actions de charité. La construction et l’aménagement du Luxembourg y figure, bien évidemment, mais le lecteur peut découvrir les autres bâtiments érigés sous son autorité. Il apprend aussi que c’est elle, en grande partie, qui poursuivit l’œuvre architecturale de son défunt mari (partie qui aurait pu être davantage développée). Dans ce chapitre nous faisons connaissance avec une Reine mécène à ses heures et réellement soucieuse des plus humbles. Grâce à Marie de Médicis, qui favorise l’installation des ordres religieux et montre un catholicisme fervent, et comme le souligne avec perfection l’auteur :

la monarchie s’est vraiment réconciliée avec la capitale.

 

Les grands évènements d’une vie

  Les grandes festivités et les évènements capitaux du règne sont décrits avec maints détails. J’ai particulièrement apprécié le chapitre relatant le voyage de Marie de Florence jusqu’à Lyon puis Paris : les festivités grandioses données en son honneur par son oncle, la traversée en bateau par vents et tempêtes, la remontée de la France sous les cris de joie et d’allégresse, l’impatience toute naïve de Marie de rencontrer son époux et maître…

   La description très détaillée du sacre de la Reine, appréciable, est rendue nécessaire par l’importance capitale que revêt cet événement dans la vie de Marie. Le chaos qui règne lors de l’ouverture des Etats Généraux est très bien retranscrit. On se représente à merveille les Evêques et Conseillers d’Etats qui « échangent gifles et coups de poings ».

   Philippe Delorme retrace toutes les péripéties endurées par Marie de Médicis après l’assassinat de Concini, reproduisant son départ pour Blois et sa vie de châtelaine. Je me suis prise à éprouver beaucoup de compassion pour cette femme atteinte dans sa dignité de mère et de Reine sacrée, réduite au rôle d’ex souveraine encombrante. Grâce à une description qui fourmille de détails croustillants, le lecteur peut imaginer la scène relatant la fuite de la Reine Mère, fort drôle si elle n’était pas si avilissante pour la principale intéressée !

   On ne peut s’empêcher de trouver fort injuste la façon dont Marie de Médicis est évincée des allées du pouvoir. Plus tard, son exil apparaît comme brillant et dramatique à la fois. Partout où elle se rend, elle est accueillie avec tous les égards dus à une grande Reine, puis la situation se renverse. Indésirable, considérée comme un parasite, à nouveau elle doit reprendre la route. Angleterre, Pays-Bas, Cologne… Tous les voyages de Marie sont relatés avec précision, j’aurais néanmoins souhaité davantage de détails sur son séjour de presque deux ans en Angleterre auprès de sa fille Henriette-Marie.

Marie de Médicis en 1622 par Rubens – Huile sur toile
Marie de Médicis en 1622 par Rubens – Huile sur toile

 

Marie de Médicis au cœur de la politique

   On ne peut plus aujourd’hui reprocher à Marie de Médicis, comme le souligne justement l’auteur, d’avoir pris le pas sur son fils durant la Régence. N’était-ce pas son devoir ? Devait-elle obéir à chaque ordre commandé par un enfant de dix ans, même les plus grotesques, sous prétexte qu’il était le Roi ? La réponse tombe sous le sens. Pour le bien du royaume, afin d’instaurer un peu de cohérence au sein du gouvernement et donner de la crédibilité à son « règne », Marie de Médicis se devait de tenir fermement les rênes du pouvoir. Ce qu’elle fit. Le grand public à trop tendance à noircir considérablement la Régence, mais celle-ci fut, malgré les quelques erreurs de la Reine, bénéfique pour la France. L’auteur rappelle notamment que Marie de Médicis sut garder son sang-froid, malgré sa douleur, à la mort d’Henri IV, et manœuvra habilement pour se faire reconnaître Régente sans coup de force, maintenant la calme dans la capitale.

  J’ai découvert qu’il n’était nullement dans l’intention de Marie de Médicis de s’accaparer le pouvoir de façon permanente. Plusieurs fois, elle a voulu se retirer de la scène politique mais son fils, bien conscient qu’il ne pouvait exercer seul cette tâche titanesque, l’a prié de demeurer à son service. Toute la complexité du caractère de Louis XIII transparait ici : à la fois désireux de prendre en main son royaume, mais incapable de s’y décider fermement. Quand il le fera, ce sera pour de bon…

   En attendant, Marie de Médicis sait contenir l’ambition de Grands. Ce qui rend encore moins compréhensible la façon dont elle se laisse berner par eux lorsque son fils la relègue à Blois, au point de laisser penser à Louis XIII qu’elle s’apprête à prendre réellement les armes contre lui ! Légitimement, il demeure donc naturellement suspicieux à son égard… Elle qui a eut maille à partir avec la mauvaise foi des princes, comment a-t-elle pu leur faire confiance ? Ces guerres ridicules entre la mère et le fils entachent la mémoire de Marie de Médicis.

   Cependant, nous avons trop tendance à dater la perte totale d’influence de la Florentine sur son fils et dans les affaires lors de l’assassinat de Concini. Nous oublions souvent qu’après maints atermoiements avec son fils, elle retourne au Conseil de 1624 à 1629, gouvernant la France aux côtés de Louis XIII et de Richelieu… Avant de se faire évincer par lui. En attendant, elle a plus de prestige que jamais, réintégrée dans son rôle de Reine Mère dans la plénitude son autorité et de sa majesté, qu’elle a naturelles.

   Le plus surprenant est de constater que, depuis son arrivée en France et ce jusqu’à sa mort, Marie de Médicis jouit d’une relative popularité au sein du peuple français. Depuis sa mort, les mauvaises langues s’en donnent à cœur joie.

Avec les autres acteurs du règne

  • Léonora Galigaï et Concino Concini : j’aurais aimé en savoir davantage sur l’emprise qu’exerçait Leonora sur sa maîtresse. L’auteur nous informe qu’effectivement, le couple Concini cristallisait la haine de la noblesse et même du peuple, car ils accumulaient richesses, titres et places. Mais peu de détails sont fournis au lecteur, de sorte qu’il peine à en prendre pleinement conscience.
  • Le Roi : Louis XIII apparaît comme un adolescent mal dans sa peau et manipulable à souhait, guère reconnaissant à sa mère d’avoir conduit les affaires durant la Régence et persuadé de son devoir de l’évincer. Il passe aussi pour un Roi faible et malléable à souhait. C’est tenir le personnage, un grand Roi, pour quantité négligeable…
  • Richelieu : La relation qu’entretient Marie de Médicis avec le catholicisme est primordiale, car il s’agit d’une pomme de discorde entre elle et son protégé Richelieu. Le lecteur ne peut que noter un certain durcissement des convictions religieuses de Maris au fil du temps, ce qui exaspère Louis XIII alors qu’il rêve de combattre la très Catholique Espagne. Richelieu, au contraire, a très bien compris la soif de combat du Roi, et s’en sert habilement pour écarter la Reine Mère du jeu politique, triomphant au terme de la célèbre Journée des Dupes, que Philippe Delorme retrace avec minutie. J’ai été frappée par l’acharnement avec lequel Richelieu s’ingénie à poursuivre tous les anciens fidèles de Marie de Médicis, les incarcérant ou les exécutant sans pitié.
  • Gaston d’Orléans : le jeune frère de Louis XIII nous apparaît dans toute sa couardise, soucieux de ses intérêts avant toute chose, nullement préoccupé par le sort de sa mère qui l’appelle au secours. Même sa mort le laissera indifférent…

   Finalement, comme le souligne l’auteur, Marie de Médicis aura été mal servie, et la légende noire qui s’est emparée de sa personne tire son origine dans l’image faussée que ses détracteurs de l’époque véhiculèrent sur sa personne… Une légende mise à mal dans cet ouvrage, pour la plus grande satisfaction du lecteur.

∫∫  Ce qu’il faut retenir ! ∫∫

Procurez-vous « Marie de Médicis », par Philippe Delorme !

Points positifs

Une bonne restitution de la personnalité de Marie de Médicis, souvent caricaturée à l’excès.

 Une réhabilitation de la Florentine en tant qu’épouse et mère, et l’analyse de ses rapports avec les autres acteurs du règne, surtout avec Richelieu.

♥ La politique sous la Régence bien décortiquée, restituant le rôle de chacun des acteurs, dont celui joué par Marie de Médicis auprès des princes de sang. Montre aussi l’importance revêtu par les mariages espagnols.

♥ Une écriture soignée, qui apporte suffisamment de détails au lecteur pour la majorité des sujets traités.

Points négatifs

♠ Un Louis XIII parfois caricaturé, montré comme un Roi faible et malléable.

 Manque d’informations sur le couple Concini et leur influence (considérable) auprès de la Reine.

Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à commenter, partager, et soutenir le blog sur Tipeee !

image-fin-articles

Laissez un commentaire !