Victoria, la Reine prolifique qui n’aimait pas les enfants

   L’image, bien ancrée dans les esprits et pourtant tardive, que la Reine Victoria a laissé à la postérité, est celle que l’on retrouve figée sur ses photographies les plus célèbres.

   Une petite femme replète, icône vieillissante drapée dans ses voiles de veuve, suivant les pas de sa ribambelle de petits-enfants et arrières-petits enfants avec attendrissement, leur assurant dès qu’elle que possible des unions prestigieuses.

   Grand-mère, arrière-grand-mère… certes. Mais Victoria fut aussi, et surtout, la mère de neuf enfants. Neuf grossesses, qui la plongèrent à chaque fois dans une profonde dépression.

   Car oui, Victoria la « grand-mère de l’Europe », fut avant tout une femme lassée par des grossesses extrêmement rapprochées : à 30 ans, elle avait bien rempli son contrat puisqu’elle était déjà mère de sept enfants !

   Elle ne se gênait pas pour pester contre les familles trop nombreuses, se récriant contre l’insupportable état de servitude que les grossesses imposaient à son sexe.

Ce n’est que bien plus tard, consciente de son rôle de chef de l’Église d’Angleterre, qu’elle se fera un devoir de défendre la famille chrétienne traditionnelle en parlant de « bénédiction » et de « sens donné à la vie »

 

Victoria avec sa petite-filles Margaret de Connaught, fille du prince Arthur, en 1886
Victoria avec sa petite-filles Margaret de Connaught, fille du prince Arthur, en 1886

« Est-il possible que vous me souhaitiez cela ? »

   Passionnément éprise du prince Albert de Saxe-Coburg, qu’elle a épousé en 1840, Victoria tombe, selon toute logique, très rapidement enceinte. Cet enfant à venir, pourtant le fruit de son amour, la fait enrager contre son état. Comme elle aurait aimé pouvoir jouir de son mariage un peu plus longtemps ! Elle écrit à sa grand-mère de Cobourg :

Nuit et jour, j’ai demandé à Dieu la grâce d’au moins six mois de liberté. Mais mes prières n’ont pas été exaucées et me voici bien malheureuse. Je ne parviens pas à comprendre comment on peut désirer une telle chose au début d’un mariage.

   La Reine supporte pourtant à merveille cette première grossesse, ne ressent ni fatigue, ni nausées, n’est victime ni d’insomnies ni d’évanouissements. Elle se plaint tout de même à son oncle Léopold de Saxe-Cobourg, le frère de sa mère, dans un accès d’exaspération : « La chose est si odieuse et si, après tout ce que je subis, je devais avoir une sale fille, je crois bien que je la noierais. Je ne veux rien d’autre qu’un garçon. » !

Victoria avec sa fille aînée Vicky, future impératrice d'Allemagne, en 1844/1845 - Royale Collection
Victoria avec sa fille aînée Vicky, future impératrice d’Allemagne, en 1844/1845 – Royal Collection

   Le 21 novembre 1840, Victoria donne naissance à une fille, la princesse Victoria, surnommée Vicky. Elle déclare alors : « Peu importe, la prochaine fois ce sera un prince ! »

   La maternité ne séduit pas le moins du monde la jeune souveraine. Après cette première naissance royale, l’oncle Léopold lui souhaite, très sincèrement, de donner à son époux une belle et nombreuse famille. Ce à quoi Victoria répond :

Est-il possible que vous me souhaitiez cela ? Je ne doute pas que vous ne reconnaissiez, comme moi, la gêne qu’une grande famille serait pour nous – et même pour le pays – sans parler des souffrances que et des complications que ce serait pour moi. Les hommes ne pensent jamais, ou rarement, comme il est pénible pour nous autres femmes de supporter cette épreuve !

   La souveraine se remet très vite de la naissance de Vicky, mais tombe presque immédiatement à nouveau enceinte. La dépression la gagne, et la poursuit jusqu’aux dernières semaines de sa grossesse, particulièrement pénibles.

   Le 9 novembre 1841, elle donne naissance à Albert-Edouard, prince des Galles et héritier du trône, surnommé Bertie

   C’est avec espoir que Victoria s’exclame : « Puisse-t-il ressembler en tout à son angélique père ! » Ses vœux ne seront point exaucés, puisque le futur Edouard VII incarnera l’exacte antithèse d’Albert

   Les 9 enfants qui viennent, petit à petit, agrandir la famille royale sont tous, sans exception, désirés par Albert. Son épouse, elle, subit. Dans ces conditions, on peut se demander quel genre de mère fut la Reine Victoria.

 

« Il est dommage que tu ne trouves aucune consolation dans la compagnie des enfants »

   Marqué par les conflits de ses parents, Albert cherche à se recréer un cocon familial et rêve d’une famille nombreuse garante de « sécurité affective ». Victoria a connu une enfance solitaire, élevée par une femme distante et égocentrique, et reproduit sans s’en rendre compte le schéma maternel.

   Si elle ne peut pas se passer de rapports charnels avec Albert, elle maugrée chaque fois qu’une nouvelle grossesse s’annonce. Mais pour son « cher ange », elle est prête à tout supporter. Les enfants, c’est pour lui. Lorsqu’il amène la petite Vicky sur le lit de son épouse, et s’assied à côté d’eux, Victoria s’extasie : « Elle a été si gentille et si sage. Et tandis que mon précieux, mon incomparable Albert était là, notre petit amour entre nous, je me sentais pleine de bonheur et de gratitude envers Dieu ».

   Victoria est heureuse parce qu’Albert est heureux. Elle le contemple avec attendrissement jouant de l’orgue un bébé sur chaque genou, apprendre aux enfants à nager et à faire du cerf-volant, partir avec eux à la chasse aux papillons, les initier au patinage, organiser des parties cache-cache ou de saute-mouton…

Victoria, Albert et leurs enfants, par Winterhalter en 1846 - Royal Collection, Buckingham palace
Victoria, Albert et leurs enfants, par Winterhalter en 1846 – Royal Collection, Buckingham palace

 

   Ce qui n’empêche pas Victoria de partager ces moments. Elles dessine et peint avec ses filles, leur prodigue une éducation simple et familiale, participe aux promenades, applaudit lorsque ses enfants lui présentent des pièces de théâtre improvisées… Mais Victoria ne sera jamais une mère particulièrement affectueuse. Elle aime certes ses enfants, mais à sa façon, avec égoïsme. Cette tendresse maternelle qu’elle-même n’a jamais connue, elle est bien incapable de la témoigner à ses propres enfants.

Regardés parfois comme des intrus et toujours comme des obstacles à la relation exclusive d’intimité que la Reine voulait avoir avec son mari, ils furent sans cesse rabroués ou réprimandés.

   C’est une cause permanente de disputes et de désaccords dans le couple, entraînant parfois des scènes violentes. Albert ne comprend pas, comme en témoigne cette lettre qu’il lui adresse :

Il est dommage que tu ne trouves aucune consolation dans la compagnie des enfants. La racine du mal est ta notion, absolument fausse, que la fonction d’une mère est toujours de corriger, gronder, donner des ordres et organiser des activités.

 

« De bien vilaines choses »

   Nous l’aurons donc compris, si Victoria regarde son union avec Albert comme « un avant-goût du paradis », les neuf grossesses rapprochées qui ponctuent et entravent sa vie de couple sont ressenties comme des « ennemis personnels ». Une « cruelle épreuve » qui bride sa liberté de femme et lui fait dire : « Notre sexe n’est vraiment pas enviable. »

   Alice naît en 1843, suivie d’Alfred en 1844, puis d’Hélène en 1846 et de Louise en 1848… Victoria bénéficie alors de quatre années de répit.

   Le 7 avril 1853, la Reine donne naissance à Léopold, son huitième enfant. Le Docteur Snow, d’Édimbourg, administre du chloroforme à sa royale patiente, l’une des premières à tester cette anesthésie mise au point six ans plus tôt par le docteur Simpson. Elle en apprécie « l’effet apaisant, calmant et délicieux ».

   Victoria n’hésite pas à affirmer « qu’un bébé laid est une chose désagréable à voir et que le plus beau des bébés est, de toute façon, affreux ! » Le petit Léo ne fait pas exception : « Il est vilain, très laid et c’est la chose la plus vexante du monde pour une mère. »

   Il ne restera pas laid longtemps… En revanche, moins robuste que ses frères et sœurs, on découvrira rapidement qu’il est atteint de la terrible maladie qui fera des ravages dans la famille de la Reine, l’hémophilie (voir mon article sur le sujet!)

Victoria et sa plus jeune fille, Béatrice, en 1860
Victoria et sa plus jeune fille, Béatrice, en 1860

   La dépression qui suit la naissance de Léo est plus sérieuse que les autres : Victoria reste prostrée, ou est au contraire victime d’accès de colère qui peuvent durer une heure voire une journée entière. La Reine fatigue son entourage. Le prince s’en plaint, un jour qu’elle s’emporte jusqu’à le poursuivre en hurlant parce qu’il a mal classé des gravures !

   En septembre 1856, Victoria est à nouveau enceinte. La dépression l’envahit, elle est persuadée qu’elle ne survivra pas à cette neuvième grossesse. Elle donne naissance le 14 avril 1857 à la princesse Béatrice, après un accouchement pénible de quatorze heures et aidée par le chloroforme : « J’ai été amplement récompensé et j’ai oublié tout ce que j’avais souffert quand j’en entendu mon très cher Albert dire : c’est un bel enfant et une fille ! »

 

« On se sent terriblement handicapée »

   De même que Victoria n’éprouve aucune gêne à considérer les nouveau-nés comme « de bien vilaines choses », elle se moque de choquer son entourage en n’allaitant pas elle-même ses enfants. Bien que son mari, adepte des préceptes de Rousseau, l’y encourage, elle refuse catégoriquement. Elle déconseille même fortement cette pratique à toutes les femmes de sa famille, et en premier lieu à ses filles.

Ayant surpris un jour sa fille Alice, grande-duchesse de Hesse-Darmstadt, dans cet exercice à ses yeux dégradant, elle décida, par dérision, d’appeler « princesse Alice » l’une des vaches de ses laiteries royales…

   Lorsque Victoria apprend que Vicky, qui a épousé Frédéric de Prusse en janvier 1858, est déjà enceinte trois mois plus tard, elle s’exclame : « Horrible nouvelle ! ». La Reine n’épargne, dans sa correspondance, aucun des désagréments de la maternité à sa fille aînée :

Ce que tu dis de la fierté de donner la vie à une âme immortelle est très beau, ma chérie, mais j’avoue que je suis incapable de te suivre. Je trouve qu’à ces moments-là, on est plutôt comme une vache ou une chienne quand notre nature devient tellement animale et si peu extatique.

Ou encore : 

Maux, souffrance, misères et tourments contre lesquels il faut lutter, plaisirs auxquels il faut renoncer, précautions incessantes à prendre : tu découvriras le calvaire de la femme mariée. J’avoue que je l’ai cruellement subi. On se sent terriblement handicapée.

Victoria et ses quatre aînés (Vicky, Bertie, Alfred et Alice) en 1854 - Royal Collection
Victoria et ses quatre aînés (Vicky, Bertie, Alfred et Alice) en 1854 – Royal Collection

 

   Victoria a toujours eu peur de mourir en couches (depuis le décès de sa cousine Charlotte) et angoisse pour sa fille Vicky, qui supporte mal sa grossesse. Elle envoie son propre accoucheur et son propre médecin. Malheureusement, ils arrivent un peu tard et sont repoussés par les médecins allemands. L’accouchement est un calvaire : le futur Kaiser Guillaume II, malmené, aura un bras gauche à jamais inerte et atrophié. Plongée dans le coma, Vicky reste plusieurs jours entre la vie et la mort. Voilà qui n’est pas pour réconcilier Victoria avec les joies de la maternité ! Vicky ne fera plus jamais confiance aux médecins allemands.

   La Reine assiste pour la première fois à un accouchement lorsque sa fille Alice donne naissance à son premier enfant, à Windsor. Victoria ne « peut s’empêcher de chapitrer son époux, Louis de Hesse-Darmstadt, pour avoir mis sa pauvre épouse dans un état si déplaisant ». Elle ne quitte pas Alice de la nuit et déclare au petit matin « qu’une naissance est encore pire qu’une mort » !

   Alors qu’Alice et Vicky attendent toutes deux leur sixième enfant, la Reine écrit à sa fille aînée :

Crois-moi, les enfants sont une terrible inquiétude, et le chagrin qu’ils causent est beaucoup plus grand que les joies qu’ils apportent. Aussi ne puis-je comprendre ton plaisir d’en avoir.

   Elle n’est pas encore mûre, la « grand-mama » gâteau, pleine de petites attentions pour sa prolifique descendance !

 

Sources

 

♦ Les couples royaux dans l’histoire, de Jean-François Solnon

♦ Victoria : L’apogée de l’Angleterre, de Guy Gauthier

♦ Victoria : La dernière reine, de Béatrix de l’Aulnoit

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4 Réponses

  1. Radenne-Wright Valérie

    Attention aux fautes d’orthographe et de grammaire, et Edward V est plutôt Edward VII. Sinon, bravo, très intéressant.

  2. Une femme qui « dessine et peint avec ses filles, leur prodigue une éducation simple et familiale, participe aux promenades, applaudit lorsque ses enfants lui présentent des pièces de théâtre improvisées » n’est pas égoïste, froide sûrement mais pas égoïste. Sinon très bon article, intéressant et différent de ce qu’on dit toujours sur Victoria.

    • Plume d'histoire

      Le terme « égoïsme » dans sa relation avec ses enfants est un terme qui ressort dans la plupart de ses biographies ! Merci 🙂

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