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La petite vérole, fléau de l’Ancien Régime

Peste noire, typhus, rougeole, choléra, grippe espagnole ou aujourd’hui Covid-19… De grandes épidémies, au fil des siècles, ébranlent le monde. Il est cependant une maladie qui ne suscita jamais d’immenses paniques collectives et dont on parle peu au regard de ses grandes rivales : la variole, dite aussi petite vérole. Pourtant, elle compte parmi les plus meurtrières de l’histoire depuis son apparition en Occident au VIIe siècle jusqu’à son éradication au XXe siècle !

Une étrange maladie venue d’Orient

Venue d’Éthiopie ou d’Arabie (certains spécialistes penchent même pour l’Égypte car des traces ont été retrouvées sur des momies), la petite vérole aurait été introduite en Espagne par les Maures lors des invasions arabes, et se serait ensuite répandue en Europe.

Mais qu’est-ce que la petite vérole (ou variole) au juste ? Cette maladie très contagieuse se manifeste dans un premier temps par des symptômes similaires à ceux de la grippe : forte fièvre, maux de tête et difficultés respiratoires. Ensuite, le malade est pris de vomissements et ressent d’intenses douleurs musculaires, notamment dans la nuque. Des crises de délire lui font perdre la raison par intermittence. Enfin, l’éruption de pustules sur le corps, surtout le visage, le cou et les membres, permet de confirmer le diagnostic…

En France, le premier chroniqueur à mentionner cette maladie est Grégoire de Tours, puissant évêque qui compte aussi parmi les plus anciens historiens. Il nous apprend qu’en 580 le royaume des Francs est en proie à une « cruelle contagion » qu’il nomme dysenterie mais la nature de l’épidémie ne fait aucun doute :

Ceux qu’elle attaquait étaient saisis d’une forte fièvre, avec vomissements et de grandes douleurs dans les reins ; leur tête et leur cou étaient appesantis.

Histoire des Francs, Livre VI

La maladie semble faire des ravages chez les plus jeunes. Grégoire de Tours perd deux de ses enfants et nous apprend que le roi Chilpéric et son épouse Frédégonde font également le deuil de deux garçons, Dagobert et Clodobert. L’évêque fait encore mention de la variole dans ses chroniques en 582 :

Il y eut cette année une grande mortalité parmi le peuple : diverses maladies très dangereuses, et accompagnées de pustules et d’ampoules, causèrent la mort d’une grande quantité de gens.

Histoire des Francs, Livre VI
Miniature montrant François d'Assise et d'autres religieux semblant s'occuper de malades atteints de lèpre ou plus vraisemblablement de petite vérole - La Franceschina (1474)
Miniature montrant François d’Assise et d’autres religieux semblant s’occuper de malades atteints de lèpre ou plus vraisemblablement de petite vérole – La Franceschina (1474)

La petite vérole reste ensuite en sommeil pendant de nombreuses années, jusqu’à faire une réapparition spectaculaire au XIIe siècle : les Croisés infestés en Terre-Sainte diffusent la maladie dans leurs pays respectifs au retour des missions sacrées. La « variola » ou « vérole » infeste l’intégralité de l’Europe au XVe siècle puis se répand en Amérique, traversant l’Atlantique dans les navires des grands explorateurs…

L’ instrument de mort du XVIIIe siècle

L’Encyclopédie consacre plusieurs paragraphes à la petite vérole désormais redoutée :

Cette étrange maladie, qui est aujourd’hui répandue dans tout le monde connu, et qui saisit tôt ou tard toutes sortes de personnes, sans avoir égard au climat, à l’âge, au sexe, ni au tempérament du malade. Soit que les ravages de cette maladie procèdent de la violence qui lui est propre, ou des mauvaises méthodes dont on se sert pour la traiter, elle ne cède point à la peste par les désastres qu’elle cause.

On craint « comme la peste » cette variole qui fait des ravages. Surnommée la « mort rouge », elle est d’ailleurs 2 fois plus meurtrière en France au XVIIIe que la peste au siècle précédent ! En ce siècle des Lumières, la variole demeure même le premier facteur de mortalité en France : elle tue chaque année 50 000 à 80 000 personnes…

En temps normal, la variole (ou petite vérole) est responsable de près de 10% de la mortalité, mais on peut atteindre 30 à 60% en phase épidémique.

La famille en France à l’époque moderne : XVIe-XVIIIe siècle

L’épidémie de 1716 fait 14 000 morts rien qu’à Paris. Le nombre de décès s’élève à 23 000 dans la capitale durant celle de 1723 ! Et le sort des varioleux dans le peuple fait frémir.  Si l’on tient à l’écart des malades toute personne qui n’a encore jamais contracté la variole, personne n’applique à cette époque le principe de quarantaine. Les maisons de charité et les hôpitaux en période d’épidémie, partout en Europe, ressemblent à d’immondes mouroirs. Le médecin écossais William Buchan s’en émeut :

Il n’est pas rare de trouver deux ou trois enfants couchés dans le même lit, si couverts de boutons que leurs peaux se trouvent collées ensemble !

petite-verole
Pierre Jacques Bergeron – Ouvrage manuel pratique de vaccine a l’usage des jeunes médecins – Résultats de la petite vérole (1821)

Le 24 avril 1754, l’explorateur et scientifique français Charles de La Condamine lit à l’assemblée publique de l’Académie royale des sciences son Mémoire sur la petite vérole. Son discours s’ouvre en des termes peu rassurants :

Une maladie affreuse et cruelle, dont nous portons le germe dans notre sang, détruit, mutile, ou défigure un quart du genre humain. Fléau de l’ancien monde, elle a plus dévasté le nouveau que le fer de ses conquérants : c’est un instrument de mort, qui frappe sans distinction d’âge, de sexe, de rang, ni de climat. Peu de familles échappent au tribut fatal qu’elle exige.

En effet, si la petite vérole frappe beaucoup les enfants en milieu populaire à cause d’une promiscuité accrue, elle n’épargne pas le milieu nobiliaire et s’attaque alors aussi bien aux enfants qu’aux adultes, faisant des ravages dans les familles princières européennes.

Les « têtes précieuses » ne sont pas épargnées

Charles de La Condamine précise dans son Mémoire sur la petite vérole :

C’est surtout dans les villes, et dans les Cours les plus brillantes qu’on la voit exercer ses ravages. Plus les têtes qu’elle menace sont élevées, ou précieuses, plus il semble que les armes qu’elle emploie sont redoutables.

Louis XIV en personne est atteint de la variole à l’âge de 9 ans. Le 11 novembre 1647, le jeune roi ressent « une soudaine et violente douleur des reins et de toute la partie inférieure de l’épine du dos. » La reine mère Anne d’Autriche, terriblement inquiète, fait immédiatement appeler le sieur Vaultier, premier médecin, qui diagnostique aussitôt la petite vérole. Le jour suivant la fièvre se manifeste et des pustules marbrent le visage et plusieurs parties du corps. C’est le premier désagrément de santé de Louis XIV (qui en connaîtra beaucoup) consigné par ses médecins dans un étonnant Journal de la santé du roi Louis XIV :

Quoique pour lors la maladie fût connue, elle donna néanmoins beaucoup d’alarmes à toute la Cour, par l’appréhension que l’on avait d’un mauvais succès, parce que la cause était bien maligne.

Journal de la santé du roi Louis XIV – Année 1647
Henri Testelin Louis XIV dizaine dannees chateau de versailles
Louis XIV âgé d’une dizaine d’année par Henri Testelin – Château de Versailles

Le troisième puis le quatrième jour de maladie, le souverain délire et les meilleurs médecins de Paris se relaient à son chevet. Le sieur Vallot, qui succède à Vaultier comme premier médecin, suggère bien évidemment la saignée, que l’on pratique alors allègrement pour soigner toutes les pathologies. Heureusement, la forte constitution du roi a raison des tortures médicales et il mène avec courage son combat contre la maladie : après un pic de fièvre et une éruption de pustules qui fait craindre pour sa vie, le mal semble disparaître progressivement. La fièvre tombe définitivement le dix-huitième jour de la maladie : le roi est hors de danger ! Pendant toute la durée de la maladie, les soins et les inquiétudes de la reine mère « ont surpassé l’imagination » : Anne d’Autriche a veillé son fils jour et nuit, à tel point qu’elle tombe à son tour dans un état fiévreux inquiétant. Heureusement, l’alarme ne dure guère.

Si la maladie n’a pas eu raison du jeune Louis XIV, elle emportera en 1711 son fils Louis de France, dit le Grand Dauphin, le seul de ses enfants avec son épouse Marie-Thérèse qui atteindra l’âge adulte… Elle sera aussi la cause de la mort de son arrière-petit-fils devenu Louis XV.

Aucune grande famille française ne semble épargnée par la maladie. On ne compte plus les ducs, marquis, comtes et princes qui sont terrassés, contaminant aussi leurs sœurs, leurs épouses et leurs mères. Le prince de Conti en 1685, le marquis de Grignan en 1705, Madame de Sévigné en 1711, le duc d’Aumont et le comte de Bissy pendant l’épidémie de 1723, le prince de Soubise et sa femme en 1724…

Les remèdes employés pour combattre la maladie sont totalement inefficaces, voire hâtent le trépas : gavage de bouillons chauds, de vins et de liqueurs qui aggravent la fièvre, décoctions populaires imprégnées sur des linges au mépris de toute hygiène…

« Si vous voulez conserver la beauté de vos enfants… »

On estime qu’à cette époque environ 80% de la population française contracte la petite vérole avant l’âge adulte. Si, bien sûr, tous ne meurent pas de ce fléau redoutable, le nombre de ceux qui restent marqués à vie est très élevé : Robespierre par exemple avait le visage grêlé de petite vérole !

Marie-Anne de Bavière, dauphine de France, des mouches sur le visage (elles servaient souvent à camoufler les traces de petite vérole) - Estampe (Gallica)
Marie-Anne de Bavière, dauphine de France, des mouches sur le visage (elles servaient souvent à camoufler les traces de petite vérole) – Estampe (Gallica)

Au sein de l’aristocratie, ce monde où le paraître fait l’ascension sociale de chacun, la variole est redoutée de tous les courtisans. Il n’y a que la princesse Palatine, qui se moque de son physique ingrat, pour ne pas s’émouvoir d’être enlaidie par les cicatrices que lui laisse la petite vérole… Dans les familles royales européennes, on craint les ravages de la maladie sur le visage des princesses car elles deviennent alors impossibles à marier. L’impératrice-reine Marie-Thérèse de Habsbourg-Lorraine envisage de faire épouser au roi Louis XV l’une de ses filles, Marie-Élisabeth, réputée pour sa beauté. Ses espoirs sont réduits à néant lorsque l’archiduchesse de 25 ans contracte la variole : défigurée, elle n’aura d’autre chemin à prendre que celui de la religion… Certains médecins, comme le français Jean-Jacques Paulet, croient détenir la solution pour prévenir ce genre de désagréments physiques :

Si vous voulez conserver la beauté de vos enfants […] ouvrez les pustules lorsqu’elles sont pleines et mures, avec la pointe d’une aiguille d’or ou d’argent, qu’on plonge au milieu ou au bas de la pustule, et essuyez avec du coton ou du linge ; parce que le pus qui en sort est d’une nature rongeante. Ouvrez ainsi toutes les pustules du visage, et essuyez bien proprement.

Histoire de la petite vérole avec les moyens d’en préserver les enfants – Jean-Jacques Paulet

Lorsque la maladie laisse des stigmates, on s’efforce de les atténuer avec des onguents spécifiques à base d’huile d’amande, de blanc d’œufs ou de mixtures douteuses mélangeant de la « graisse d’homme mort » à du jus de scorpion… Si rien n’y fait, on les camoufle en appliquant autant de « mouches » sur le visage que nécessaire !

L’inoculation : « couper la variole »

Très répandue parmi les peuples orientaux, la pratique de l’inoculation consiste à greffer dans un organisme sain un germe prélevé sur une personne atteinte de petite vérole dans le but de pousser l’individu à fabriquer naturellement des anticorps. La méthode est particulièrement efficace sur les enfants : après une fièvre bénigne, il se retrouve définitivement à l’abri du mal car la variole ne s’attrape qu’une seule fois.

Pourquoi ce procédé est-il très utilisé dans l’Empire Ottoman dès le XVIe siècle ? L’une des raisons est que les Turcs, grands consommateurs de beautés qu’ils achètent par dizaines pour garnir leurs harems, se procurent des Circassiennes et des Géorgiennes en prenant bien garde qu’elles ne soient pas gâtées par la petite vérole. Les acheteurs et vendeurs prennent donc grand soin de leur marchandise et accueillent à bras ouverts la pratique de l’inoculation !

L’inoculation est introduite en Europe par Lady Montague, épouse de l’ambassadeur de Grande-Bretagne auprès de l’Empire ottoman. En 1717, elle découvre que ce procédé préserve la population des ravages de la maladie et s’en ouvre longuement dans sa correspondance :

Chaque année, des milliers de personnes subissent cette opération, et l’ambassadeur français dit plaisamment qu’on prend ici la petite vérole en guise de divertissement, comme en d’autres pays on prend les eaux. Il n’y a pas d’exemple que quelqu’un en est mort, et vous pouvez croire que je suis bien convaincue de l’innocuité de cette expérience, puisque mon intention est de l’essayer sur mon cher petit enfant.

Lady Montagu décide en effet de faire inoculer son fils âgé de 6 ans. L’intervention pratiquée par son chirurgien est un succès. Étrangement, cette pratique qui se démocratise dès lors dans toute l’Europe parvient difficilement à vaincre les préventions en France. La voix du scientifique Charles de La Condamine, apôtre de l’inoculation, s’élève seule contre tous :

Celui qui n’aura point en lui le germe de la petite vérole en sera donc quitte pour une opération moins douloureuse qu’une saignée ; et, moyennant une incision ou une piqûre légère, il se verra délivré pour toujours des inquiétudes et des terreurs continuelles où vivent ceux qui n’ont pas eu cette maladie. Il sera sûr, après cette épreuve, de n’être pour jamais exempt de la contagion.

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Lady Mary Wortley Montagu avec son fils Edward par Jean-Baptiste Vanmour (c’est elle qui introduit l’inoculation en Europe)

Les rois Bourbon demeurent farouchement opposés à cette pratique. Louis XV refuse toute sa vie de se faire inoculer. Le monarque finit par attraper la petite vérole à l’âge de 64 ans et son décès marque considérablement les esprits car l’agonie est longue et terrible. Le roi souffre, le corps couvert de pustules… Des boutons se logent même dans la gorge, l’empêchant de respirer ! Il s’éteint le 10 mai 1774 et l’on expédie les derniers hommages tant l’on craint la contagion.

La mort atroce de son grand-père marque le jeune Louis XVI. Pour ne pas commettre la même erreur, il décide de se faire inoculer sans attendre avec ses deux frères. Cette annonce étonne tout le monde car le prince ne faisait pas mystère de son opposition à ce genre de pratiques. Le duc de Croÿ en témoigne dans son Journal le 13 juin :

On s’y attendait d’autant moins qu’on savait le roi y être absolument opposé. Il avait dit, par devant, qu’il aimerait mieux mourir.

Journal du duc de Croÿ

Menée le 18 juin 1774, l’inoculation du roi et de ses frères les comtes de Provence et d’Artois est finalement un succès ! (Pour en savoir plus sur l’inoculation de Louis XVI, intégrez ma communauté de mordus d’histoire et recevez en cadeau le tout premier Podcast Plume d’histoire !)

Au XIXe siècle, une nouvelle méthode préventive beaucoup plus sûre fait son apparition : la vaccination, inventée par l’anglais Edward Jenner. Ce procédé éradique définitivement en Europe le fléau de la petite vérole !

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Sources

Fléaux des temps jadis de Augustin Cabanès

Histoire des Francs de Grégoire de Tours

Journal inédit du duc de Cröy

Journal de la santé du roi Louis XIV de l’année 1647 à l’année 1711

Mémoire sur l’inoculation de la petite vérole de Charles de La Condamine

1774 : la variole, les nobles et les princes de Pierre Darmon

Histoire de la petite vérole, avec les moyens d’en préserver les enfants de Jean-Jacques Paulet

20 Comments

  • xavierem

    Merci pour votre article qui nous permet, en effet de relativiser sur la pandémie de coronavirus que nous traversons actuellement. Quelles que soient les tragédies sanitaires que l’humanité a connu et grâce aux progrès considérables de la médecine, le mot final a toujours été le même: nous avons vaincu!

    Petite précision: le vaccin antivariolique mis au point par Jenner date de 1796.

    Cordialement

  • Daniel

    Toujours intéressant! La médecine du temps était bien incapable de traiter de genre de fléau.
    Ce qui est quand même étonnant, c’est que personne ne pensait à l’éloignement des personnes (sinon au confinement) alors que les lépreux étaient bien traités de cette manière.

    • Plume d'histoire

      En fait très souvent on ordonnait (dans les Cours princières) aux personnes n’ayant jamais été contaminée de rester à l’écart du ou des malades, mais ce n’était pas une règle très appliquée…

  • BILLEMONT

    Vous, vous n’ écrivez pas l’ histoire, d’ abord vous la vivez, et ensuite vous l’ écrivez. De façon claire et nette.
    Bonne continuation.

  • BRUSSON

    Bonjour et merci.Très belle leçon d’histoire où on se rend compte de la chance que nous avons actuellement d’avoir une médecine de pointe qui a éradiqué toutes les maladies par le vaccin. Nos ancêtres n’avaient pas cette chance et mourraient en grand nombre à cause de cela. Sujet très intéressant. Continuez à nous captivez et à nous informer. Bonne continuation.

    • Plume d'histoire

      Bonjour et merci à vous pour ce commentaire 🙂 Oui notre situation est certes grave, mais cela n’a rien à voir avec ce qu’on connu nos ancêtres !

  • Nicole Yvonnet

    finalement, on en sait si peu sur notre Histoire… L’article que je viens de découvrir m’a beaucoup intéressée. Merci à vous de partager vos connaissances.

    • Plume d'histoire

      Merci chère Nicole ! J’ai moi-même beaucoup appris en faisant des recherches pour rédiger cet article

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