Grandville - Lithographie sur la syphilis
Au fil des siècles,  Chroniques,  Croyances et moeurs,  Fin XIXème et XXème siècle,  Restauration,  Second Empire,  XVII et XVIIIème siècles

Syphilis : les ravages de la Belle endormie !

Syphilis ! à ce nom que, saisi de scrupule, 
Un vulgaire lecteur s'épouvante et recule,
Qu'il inflige à mon oeuvre un pudibond mépris,
Qu'importe ? je m'adresse à ces graves esprits
Dont l'oeil philosophique embrasse pour domaine
Tout ce qui touche au sort de la nature humaine,
Ceux qui n'ont pas l'orgueil de croire au-dessous d'eux
Ce que le monde appelle effrayant ou hideux,
Et qui, de l'ignorance affrontant l'anathème,
Sèment au champ public la vérité... quand même !

Cet extrait du poème en deux chants « Syphilis » de Barthélemy, publié à Paris en 1841, illustre bien la peur qu’inspire la syphilis à travers les siècles. S’intéresser à l’histoire de la syphilis, c’est se rendre compte que lorsque la maladie apparaît, les médecins sont confrontés à quelque chose de totalement inconnu. Les symptômes, analysés dans leur ensemble, ne semblent correspondre à rien et suscitent la perplexité. 

Sournoise syphilis…

La syphilis est déjà répandue en Europe sous l’Antiquité. Cependant de nombreux historiens sont d’accord pour dire qu’elle fait son grand retour (sous sa forme réellement épidémique) au XVe siècle. Deux causes sont alors possibles. Christophe Colomb, au retour de son premier voyage aux Amériques, aurait rapporté la syphilis comme formidable présent au« vieux continent» !

D’autres pensent que ce sont plutôt les guerres d’Italie qui expliquent une résurgence aussi violente. Les rois de France successifs ayant des prétentions à s’approprier certains duchés, comme ceux de Naples ou de Milan, ces guerres voient les armées françaises assiéger plusieurs grandes villes italiennes. La syphilis fait son apparition au sein des troupes avant de se répandre dans toute la péninsule, puis en France avec le retour des armées et enfin dans l’Europe entière. 

Entrée des soldats français à Naples le 22 février 1495 (Chronique figurative du XVe siècle par Melchiorre Ferraiolo)
Entrée des soldats français à Naples le 22 février 1495 (Chronique figurative du XVe siècle par Melchiorre Ferraiolo)

Détail assez cocasse, comme personne ne sait vraiment quel est l’élément déclencheur ni comment désigner cette nouvelle maladie, tout le monde se jette la pierre. À cette époque en France on appelle la syphilis le mal italien ou le mal de Naples. Les Italiens de leur côté préfèrent le terme mal français. Les Anglais aussi considèrent que la maladie vient de France car ils la surnomment French Pox. Quant aux Belges et aux Hollandais ils sont persuadés qu’il s’agit d’un mal espagnol !

Cette prolifération de noms montre bien la difficulté qu’ont les populations touchées, toutes classes sociales confondues, à définir cette nouvelle maladie qui tue à petit feu. Un patient ne sait pas toujours qu’il est atteint puisque la syphilis est capable de rester en sommeil dans un organisme durant plusieurs années ! Il infecte ainsi les autres avant de se rendre compte qu’il est lui-même atteint.

Imprévisible et sournoise, la syphilis se pare de surnoms cocasses : La Grande Simulatrice ou La Belle Endormie ! On l’appelle aussi la grosse vérole, à ne pas confondre avec la petite vérole ou variole, sujet d’un précédent article.

Pour couronner le tout, une fois la maladie déclarée, les symptômes suivent plusieurs étapes qui perturbent les diagnostics médicaux. Tout commence par une plaie, un chancre ou une éruption cutanée. Ensuite vient la fièvre, les maux de tête, l’intense fatigue… Au dernier stade, les symptômes se rapprochent de la lèpre et le patient finit parfois par sombrer dans la folie. Avouez qu’il y a quand même de quoi avoir peur ! Ce que l’on comprend en revanche assez rapidement, c’est que la syphilis est une maladie vénérienne.histoire de la syphilis

Dame Vérolle personnifie la syphilis

Dès le XVIe siècle, la figure de la femme est utilisée pour mettre en garde contre les ravages de la syphilis. Il ne s’agit pas uniquement de rappeler que c’est une maladie sexuellement transmissible. C’est aussi un moyen presque didactique d’informer les populations sur un mal qui n’épargne personne. L’illustration est alors le seul moyen de diffuser le savoir (relatif) que l’on a sur cette maladie. Il faut savoir transcender la langue !

À la Renaissance, on voit la syphilis comme un châtiment divin et l’épisode biblique du déluge est beaucoup utilisé pour illustrer la violence de l’irruption de l’épidémie. On oppose aussi une Vénus-Vérole, coupable et débauchée, à la Vierge Marie salvatrice !histoire de la syphilis

Gravure insérée dans un ouvrage intitulé « Le triomphe de très haute et puissante Dame Verolle, reine du puit d'amours » imprimé en 1539
Gravure insérée dans un ouvrage intitulé « Le triomphe de très haute et puissante Dame Verolle, reine du puit d’amours » imprimé en 1539

Un imaginaire féminin bien spécifique se développe et des préjugés transpirent dans le discours de certains médecins et chirurgiens qui s’attachent pourtant à analyser objectivement les symptômes et à traiter hommes et femmes de façon égalitaire face à la maladie !

Sous leur plume, la prostituée, la sage-femme et la nourrice deviennent les symboles d’un vrai péril social ! Les prostituées sont les premières dans la ligne de mire des règlements et des arrêts qui sont publiés tout au long de l’Ancien Régime.

Louis XIV prend particulièrement en grippe les « filles à soldats », ces groupes de débauchées qui suivent les armées en campagne. Lors de mes recherches approfondies sur la prostitution pour les membres du Cabinet Secret, j’ai découvert que sous le règne du roi-soleil, les filles qui tiennent compagnie aux militaires français encourent des peines d’une rare violence : le nez et les oreilles coupés ! Et il ne s’agit pas d’un simple avertissement. Les peines sont scrupuleusement appliquées.

Jusqu’au XXe siècle, on met en cause les prostituées sans jamais se soucier des hommes qui les fréquentent… et qui transmettent eux aussi la maladie. La caricature de Grandville qui illustre cet article, très révélatrice, représente une prostituée charmant des passants. Derrière son masque, elle n’est en fait qu’un monstrueux squelette symbolisant la syphilis.histoire de la syphilis

La Syphilis - Lithographie de Grandville
La Syphilis – Lithographie de Grandville

La grande obsession des XIX et XXe siècles ? Légiférer sur la prostitution, réellement endémique à Paris. Pour éviter que les clients ne contractent la maladie, la police surveille beaucoup les prostituées, les soumettant à des visites médicales régulières. Hélas ! Proxénètes et mères maquerelles préparent minutieusement leurs filles, maquillant ingénieusement les parties génitales ou les parties du visage couvertes de plaies… Elles peuvent ainsi revenir travailler sans problème !

Ces milliers de femmes contaminées en se prostituant, s’en occupe-t-on ? Et bien… on les arrête plus qu’on ne les soigne. Par exemple, l’hôpital-prison pour femmes de Saint-Lazare accueille au XIXe siècle à la fois des criminelles et des prostituées malades, comme si leur statut respectif était tout à fait similaire. Quelques sursauts d’indignation se font tout de même entendre à la fin du XIXe siècle. En 1890 le journal républicain Le Rappel écrit :

Souvent plus malheureuses que coupables, souvent aussi plus exploitées qu’exploitantes, elles n’en ont que plus de droits à recevoir les soins que nécessite leur état et à être rapidement guéries d’affections dont la propagation est un danger constant […]. Ce qu’il faut à ces dernières, c’est un hôpital et non une prison.

Le Rappel – 22 août 1890

Le grand mal de la Cour

Revenons un peu en arrière, sous l’Ancien régime. Les maris débauchés qui prolifèrent dans les villes transmettent la maladie à leurs épouses. Quelques exemples parmi tant d’autres ?

Le duc de Vendôme est l’un des plus grands libertins du XVIIIe siècle. Il a beau descendre du roi Henri IV par la main gauche, fils de sa favorite Gabrielle d’Estrées, il se comporte à la Cour comme un vrai sauvage. Évidemment, bien ancré dans son siècle, il fréquente tous les bordels de la capitale et contracte la syphilis.

Il est aussi réputé à l’époque pour être le plus sale de tous les courtisans, ce qui n’arrange rien ! L’hygiène à la Cour n’est pas irréprochable… Mais tout de même, le duc de Vendôme va un peu loin. Il utilise par exemple le même bassin pour faire ses besoins et se raser la barbe. La chaise percée se transforme en bassine à quelques secondes d’intervalle et cela ne lui pose aucun problème !

D’autres seigneurs transmettent de façon certaine la syphilis à leur épouse. Au mois de juin, j’ai conté aux membres du Cabinet Secret de Plume d’histoire les mésaventures des fantasques Mazarinettes. Au cours de mes recherches, j’ai découvert de nombreuses anecdotes aussi terribles que géniales sur cette famille turbulente.

Anne-Marie Martinozzi - Anonyme - Versailles
Anne-Marie Martinozzi – Anonyme – Versailles

En 1654, le prince de Conti épouse l’une des nièces du cardinal Mazarin, la jolie Anne-Marie Martinozzi. Il s’agit d’ailleurs de la seule blonde parmi les nièces de Mazarin : toutes les autres sont des brunes ténébreuses typiquement italiennes ! Le prince de Conti apporte en cadeau de noces à Anne-Marie, en même temps que le rang de princesse, une syphilis contractée en enterrant sa vie de garçon. Un présent fort peu sympathique pour commencer une vie de couple… D’ailleurs les deux jeunes gens ont une vie très brève, donnant naissance à plusieurs enfants qui ne survivent pas.histoire de la syphilis

Paradis… syphilitiques ! 

Impossible de vous proposer un article sur l’histoire de la syphilis sans citer Manet, Flaubert, Baudelaire ou encore Maupassant, tous atteints de la syphilis, ce grand mal du XIXe siècle…

Le célèbre Maupassant, écrivain de génie mais personnage abject, contracte la syphilis à l’âge de 27 ans. Est-ce vraiment étonnant ? Le jeune homme est réputé pour son appétit sexuel insatiable. Et il consomme de tout. De la bonne petite bourgeoise mariée comme de la prostituée. Surtout, il éprouve une grande fascination pour les bordels et se vante de pouvoir accomplir jusqu’à 20 étreintes en une seule nuit. On raconte d’ailleurs qu’il n’hésite pas à faire constater ses performances par un huissier ! Maupassant exprime cette fringale sexuelle dans la nouvelle « Lui ? » dont voici un extrait :

Plus que jamais, je me sens incapable d’aimer une femme parce que j’aimerai toujours trop toutes les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et mille… tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de ces êtres charmants et sans importance.

Maupassant par Nadar
Maupassant par Nadar

Considérant les femmes comme un plaisir comestible et délicieux sans éprouver le moindre respect pour elles, Maupassant écrit en mars 1877 une lettre aberrante à son ami Robert Pinchon. Il vient d’apprendre qu’il est atteint de la syphilis : 

Tu ne devineras jamais la merveilleuse découverte que mon médecin vient de faire en moi – jamais, non jamais – Comme mes poils tout à fait tombés ne repoussaient pas, j’ai pris mon médecin au collet et je lui ai dit : « Bougre tu vas trouver ce que j’ai, ou je te casse » – Il m’a répondu « La Vérole » – J’avoue que je ne m’y attendais pas, j’ai été très turlupiné enfin j’ai dit « Quel remède ? » Il m’a répondu « Mercure & Iodure de Potassium ». Bref depuis 5 semaines je prends 4 centigrammes de Mercure et trente-cinq centigrammes d’iodure de Potassium par jour et je m’en trouve fort bien. Je finirai par faire du Mercure ma nourriture ordinaire – Mes cheveux commencent à repartir, mes sourcils s’indiquent par une légère ligne plus foncée au dessus des yeux – Mes poils du cul broussaillent, mon cœur va pas mal et mon estomac mieux.

J’ai la vérole ! enfin ! la vraie !! pas la méprisable chaudepisse, pas l’ecclésiastique christalline, pas les bourgeoises crêtes de coq ou les légumineux choux fleurs – non – non, la grande vérole, la vérole majestueuse et simple ; l’élégante syphilis.

J’ai la Vérole, sans l’ennuyeuse garniture de chancres, sans les putrides bubons, sans les laideurs extérieures – (Je n’aurai de chancres au nez que plus tard) et j’en suis fier morbleu et je méprise par dessus tout les bourgeois. Alleluia j’ai la vérole, par conséquent je n’ai plus peur de l’attraper, et je baise les putains des rues, les roulures des bornes et après les avoir baisées je leur dis « J’ai la Vérole ». Et elles ont peur, et moi je ris, ce qui me prouve que je leur suis bien supérieur.

Quoi qu’il en soit, à l’été 1891, Guy de Maupassant écrit à son ami le peintre Louis-Édouard Fournier : « Personne ne me reconnaît plus, c’est un fait… Je souffre de plus en plus d’horribles migraines […] Les mots les plus simples me manquent. Si j’ai besoin du mot ciel ou du mot maison, ils disparaissent subitement de mon cerveau. Je suis fini. »

La maladie vient de gagner le cerveau de l’auteur. Elle paralyse son œil droit et le rend complètement fou. Maupassant meurt à l’âge de 43 ans en 1893 après un long coma qui fait suite à de nombreuses crises d’épilepsie. histoire de la syphilis

Une vie entière sous mercure

Ce n’est qu’au milieu du XXe siècle que la syphilis sera soignée correctement avec de la pénicilline. Le traitement au mercure évoqué par Maupassant dans sa lettre est le seul qui existe à l’époque. Un remède qui envoie le patient dans la tombe plus sûrement que la syphilis elle-même…

Pendant plus de 400 ans, ce terrible mercure obsède tant les médecins qu’un dicton apparaît au XIXe siècle :« Une nuit dans les bras de Vénus mène à une vie entière sous Mercure.»

Affiche de mise en garde contre la syphilis
Affiche de mise en garde contre la syphilis

Le« traitement» prend des formes diverses et variées. On donne des pilules au patient, on lui fait prendre des bains au mercure, on prescrit des inhalations et des emplâtres. Il existe même des fumigations ! Le malade est assis ou debout dans une cabine. À ses pieds, on installe un réchaud plein de braises et par un trou on jette quelques tablettes de parfums mercuriels. Imaginez un peu l’intoxication…

Le but recherché est de « saturer » le corps de mercure pour être certain que la maladie est partie. Sauf que, non seulement la maladie n’est pas éradiquée, mais c’est tout le reste qui part en quenouille !

Chute des dents, chute des cheveux… Autant de signes que l’on attend pour clamer que la cure a été un succès et que le traitement est terminé ! Autrement dit, le corps du malade se désintègre complètement… et son cerveau avec. Charles de Sévigné, fils de la célèbre épistolière et jeune homme dont on ne parle jamais, est atteint par la syphilis et décide de suivre un traitement au mercure. Au fil des lettres de sa mère, les effets sur sa santé s’accentuent. On peut suivre année après année les différents stades de la maladie, l’incompréhension des proches, la fatigue et l’abattement.histoire de la syphilis

Affiche New-yotkaire des années 1940 mettant en garde contre les effets de la syphilis sur les enfants (nous savons aujourd'hui que la maladie ne se transmet pas aux enfants)
Affiche New-yotkaire des années 1940 mettant en garde contre les effets de la syphilis sur les enfants (transmise par la mère infectée)

Cerise sur le gâteau, si les symptômes de la maladie semblent avoir disparu dans un premier temps, ce n’est qu’un leurre. Elle refait surface à plus ou moins longue échéance, au stade suivant. La bactérie, qui s’est sentie attaquée (et pour cause) reste en sommeil et reprend du poil de la bête quelques années plus tard.

Que le malade décide de suivre un traitement ou non, c’est de toute façon la mort qui l’attend au bout du chemin. D’ailleurs, de nombreux syphilitiques préfèrent mourir de la maladie plutôt que de subir ce traitement horrible.

Aujourd’hui, des remèdes à la fois sans danger pour la santé et efficaces sont administrés aux patients souffrant de la syphilis : des antibiotiques. Une maladie qui existe donc encore mais qui se soigne très bien !histoire de la syphilis

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Sources

Discours moral et tableaux cliniques : la pluralité des figures féminines dans les textes médicaux sur la syphilis au XVIe siècle

The prostitute whose pox inspired feminists

La syphilis, « danger social » et hantise de la Belle Époque

Les amours intoxiquées de Charles : mercure et syphilis dans la Correspondance de Madame de Sévigné

Histoire du traitement de la syphilis par le mercure : 5 siècles d’incertitudes et de toxicité

8 Comments

  • Marc

    D’avoir si longuement dépeint le cas de Maupassant, il me revient une de ses nouvelles où la femme d’un officier du Second Empire contracte la vérole après avoir été violée par un Prussien.

    De retour de la guerre son mari la répudie. C’est sans compter qu’elle a été plus patriotique et plus valeureuse que son mari en transmettant la maladie à d’autres soldats ennemis…

  • Andrei Alexandrovitch

    Très intéressant article. Je serais curieuse de connaître quelles étaient les répercussions de cette maladie sur les enfants ? Hélas… Merci beaucoup.

  • dansejazz

    bonjour et infiniment merci pour cet envoi que je viens de parcourir à l’instant ayant du retard dans la lecture de mes mails! Et comme à chaque fois, un article fort intéressant et bien documenté!! Par contre, j’adorais Maupassant et bien maintenant je le juge comme un être qui a eu un talent littéraire certain, mais quel « triste sire »!! Il devait être puant de vanité..Comme quoi j’aurai au moins appris cela…L’intérêt de cet article m’a fait passer un très bon moment MERCI à vous « Plume d’Histoire » cordialement Chantal PESTRE

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