La comtesse de Béhague
Au fil des siècles,  Fêtes, arts et création,  Fin XIXème et XXème siècle

Martine de Béhague : muse et mécène de la Belle Époque

L’article long format de l’été est une invitation au voyage, depuis les lambris dorés d’un bijou parisien totalement méconnu, jusqu’aux confins du Nil et des canaux de Venise, en compagnie d’une femme extraordinaire, à la fois fantasque, élégante et discrète. Martine de Béhague, comtesse de Béarn, est l’une des personnalités les plus recherchées de la Belle Époque. Collectionneuse passionnée, mécène clairvoyante, voyageuse accomplie, aussi douée pour l’écriture que pour la musique et le théâtre, elle accueille dans sa somptueuse demeure de la rue Saint-Dominique des invités prestigieux mêlant la haute société avec les artistes, les hommes de lettres et les poètes.

Je me suis penchée sur le destin fascinant de cette femme qui fait briller de leurs derniers feux les valeurs chères à l’aristocratie française, hospitalité, libéralité et mécénat, tout en vivant à l’avant-garde de l’art et du progrès, pleinement ancrée dans les bouleversements de son temps. Martine de Béhague

« Tout Paris eût voulu l’épouser »

Mais qui est donc cette mystérieuse Martine de Béhague, qui traversa son époque avec autant de faste que de discrétion ? Née en 1870, deux ans après sa soeur Berthe, elle a pour mère Laure de Haber, fille du richissime banquier d’origine juive Samuel de Haber, et pour père le grand bibliophile Octave de Béhague.

Lui-même est le fils de la comtesse Victoire de Béhague, cette grand-mère paternelle décrite comme un modèle de la plus exquise distinction qui sera pour Martine un exemple à suivre. Considérée comme « l’une des reines du Paris mondain » du milieu du XIXe siècle, Victoire est réputée pour les soirées qu’elle organise au 24 rue Bosquet, au coeur d’un grand hôtel parisien de style Louis XV édifié par Hippolyte Destailleur, connu pour ses restaurations des châteaux de Malmaison et de Vaux-le-Vicomte. Dans les jardins couverts de massifs de roses, les bosquets sont illuminés de lanternes chinoises. Des invités triés sur le volet dansent à la douce lueur du soir puis se pressent dans les intérieurs décorés avec un faste subtil de cet édifice baptisé « le dansoir » !

Octave de Béhague, fils de Victoire et père de Martine, fait figure de gentlemen érudit à l’« esprit élevé et délicat » qui transmet à ses filles le goût de la littérature et des livres anciens. Tous les connaisseurs lui envient sa collection d’ouvrages, l’une des plus belles qui soit alors possible de voir.

En 1887, la soeur aînée de Martine, Berthe, épouse le marquis Jean de Ganay, très introduit dans le monde hippique et propriétaire de plusieurs haras. Berthe n’étant plus disponible sur le marché des jeunes filles à marier, sa cadette est mise sous le feu des projecteurs. Au bois de Boulogne où se montrent en brillants équipages les plus grands noms de la capitale, on ne se lasse pas d’admirer, « dans des voitures à poneys, la comtesse Jean de Ganay et sa jolie sœur Mlle Martine de Béhague. » Il est vrai qu’elle est charmante, cette Martine que l’on dépeint comme une poupée au teint de porcelaine et aux yeux noirs étincelants. Le journal Gil Blas commente en 1903 :

Lorsque Mlle de Béhague parvint à l’âge de 18 ans, tout Paris eût voulu l’épouser. Trente millions d’avenir, un minois ravissant, une famille agréable et considérée, que d’avantages à la clef ! Elle se nommait Martine, un joli nom qui fleurait le grand siècle ; elle était, disait-on, intelligente et instruite.


Courtisée et convoitée, Martine épouse en 1890, à l’âge de vingt ans, le lieutenant de cavalerie René de Béarn. Le mariage est un échec retentissant. Le couple se sépare bien vite, même si le divorce ne sera prononcé que trente ans plus tard, en 1920. Qu’à cela ne tienne, Martine n’a pas besoin d’un homme dans sa vie pour être heureuse. Reprenant son nom de jeune fille, elle s’adonne en toute liberté à trois passions dévorantes : le voyage, la collection d’oeuvres d’art et la musique.  Martine de Béhague

Martine de Béhague

Un goût éclectique et sûr

Dans sa « recherche constante et avisée du rare et du précieux », Martine de Béhague se constitue une collection d’une qualité remarquable. Les antiquaires défilent chez elle chaque jour pour lui présenter leurs pièces les plus intéressantes. Grâce à sa fortune inépuisable, elle collectionne des œuvres de toutes provenances et de toutes époques, multipliant les intermédiaires de confiance. Elle correspond régulièrement avec de hauts représentants du monde de l’art, comme le pittoresque numismate Wilhelm Froehner, habitué de ses dîners, qui l’aide à acquérir certaines médailles précieuses.

Fragonard, Watteau, Titien, Tiepolo, Léonard de Vinci, Rembrandt, Cressent, Auguste, Lebrun, Riesner… Les plus grands noms de la peinture, de l’orfèvrerie et de l’ébénisterie sont représentés chez elle. Martine continue aussi à enrichir la bibliothèque de son père. Elle confie au poète et philosophe Paul Valéry le soin de veiller sur ses trésors : des ouvrages ayant appartenu à Diane de Poitiers, une oraison manuscrite de Bossuet, des manuscrits de Balzac…

La boulimie artistique de la comtesse ne connaît aucune limite. Bien qu’elle sélectionne toujours avec un soin attentif, on raconte qu’elle achète un tableau par jour ! Il est vrai qu’elle ne manque aucune vente de quelque importance. Lors de la vente de la bibliothèque Beraldi qui s’ouvre en juin 1934, elle est dépeinte dans la presse comme l’une des spectatrices « les plus acharnées » ! Présente à la vente de la collection du duc de Trévise en mai 1938, on la surprend en grande discussion avec Lady Clark et le directeur de la National Gallery, « usant des mêmes gestes qu’un professionnel de la critique d’art » pour vanter les qualités d’un dessin de Corot. La duchesse Élisabeth de Clermont-Tonnerre évoque dans ses Mémoires les acquisitions de Martine de Béhague avec une pointe d’humour :

Elle entre dans un salon, va droit à l’objet de prix et devine la signature qui se cache sous le fauteuil. Alors ses yeux deviennent brillants et sa voix s’amplifie comme si elle lançait des enchères, elle est possédée par le démon du bibelot.

L’aube de l’impressionisme
La bibliothèque de l'hôtel de Béhague
La bibliothèque de l’hôtel de Béhague

Des collections qui attirent la convoitise… En décembre 1911 et en juin 1912, Martine informe le service de la Sûreté qu’elle a été victime de vols. Parmi les pièces dérobées ? Un porte-cigarettes en or massif enrichi de pierreries, divers bijoux, des livres provenant de la bibliothèque du duc de Choiseul et un ouvrage très précieux, Les Douces heures de Marie de Clèves, duchesse d’Orléans, manuscrit du XVe siècle sur parchemin enrichi de miniatures rares, d’une valeur de 30 000 francs. Après une minutieuse enquête, on découvre que le voleur n’est autre que Georges-Florentin Boireau, ancien valet de chambre de la comtesse ! Le manuscrit de Marie de Clèves est retrouvé chez un courtier qui allait l’expédier en Amérique pour un milliardaire de Buenos-Ayres…

Martine se pose aussi en mécène de nombreux artistes de son temps. Les impressionnistes Jean-Louis Forain et Claude Monet, dont elle visite même l’atelier à Giverny, les symbolistes Armand Point et surtout Carlos Schwabe qui exécute pour elle plusieurs aquarelles dont « La Vierge aux lys ». Dès sa première rencontre avec Martine en 1897, Schwabe est conquis. Il écrit à son ami Robert Brussel le 17 juillet : 

Il faut que vous sachiez que Madame de Béarn est venue me voir, qu’elle est restée longtemps et qu’en partant elle m’a dit qu’elle espérait que nous serions bientôt amis. Elle est absolument admirable comme intelligence et bonté. Je suis encore sous son charme si pénétrant d’Art et de grâce. Je ne crois pas qu’il puisse exister une femme plus délicieuse – ah – elle m’a ravi mon âme d’artiste…

L’aube de l’Impressionisme


De son côté, le dandy Robert de Montesquiou, poète fantasque et critique d’art acerbe, se moque des goûts éclectiques de la comtesse, lui qui ne jure que par les reliques historiques. Il compose d’ailleurs un poème assez cruel à son encontre, satyre qui n’épargne pas non plus Carlos Schwabe et les autres artistes qu’elle soutient :

Dame Tartine avait des palais de frais beurre
Comme elle valait mieux !
Car la nôtre nous leurre
Avec ses faux chefs-d'oeuvre et ses vrais Bouveret.
Encore si tout cela se mangeait, on verrait
Mais les Schwabe et les Dampt ne sont pas comestibles
Hélas ! Elle a, du moins, su rendre compatibles
La prière et la danse, en logeant le Bon Dieu
Et Thespis à la même enseigne, en un beau lieu
Dont on ne sait s'il est le théâtre ou l'Eglise...

Ce beau lieu raillé par un Montesquiou sans doute jaloux de n’y avoir jamais mis les pieds est pourtant célébré comme l’une des plus spectaculaires réalisations de son temps. Henri de Régnier, se souvenant des « yeux clairvoyants » de sa chère comtesse, poursuit : « J’en connais peu de plus sensibles à la beauté, c’est pourquoi Martine est digne d’habiter un des plus beaux palais de notre ville ». Et en effet, c’est à Paris que la comtesse de Béarn se fait édifier une somptueuse demeure digne d’accueillir sa fabuleuse collection.  Martine de Béhague

Détail des boiseries rocailles du Salon doré de l'hôtel de Béhague
Détail des boiseries rocailles du Salon doré de l’hôtel de Béhague

La Byzance du VIIe arrondissement 

Dès l’année 1893, la jeune femme s’attèle au remaniement de l’ensemble architectural de l’avenue Bosquet hérité de sa grand-mère et de son père. Ce dernier avait fait édifier à l’ombre du grand hôtel de Victoire de Béhague un édifice aux proportions plus modestes pour y exposer ses collections d’ouvrages, de bronzes et de belles boiseries.

Confiant le chantier à Hippolyte Destailleur, fils de l’architecte employé par sa grand-mère, la comtesse de Béarn fait repenser, démolir, agrandir et reconstruire, pour intégrer les anciennes structures dans un palais plus grand, toujours de style Louis XV. Une aile entièrement nouvelle, encerclée d’un vaste jardin verdoyant, surgit ainsi de terre au 123 rue Saint-Dominique qui devient l’entrée principale.

Et quelle merveille ! Le vestibule donne sur un grand escalier aux somptueux marbres polychromes. Avec sa rampe en fer forgé et ses bronzes dorés, il est directement inspiré du célèbre escalier de la Reine au château de Versailles. En arrivant sur le palier, on découvre un immense bas-relief de marbre blanc mesurant quatre mètres de haut commandé par Martine à Jean Dampt, qui figure Le Temps emportant l’Amour… Allusion à sa vie conjugale ratée ?

En face se dresse un spectaculaire escalier avec une cage en boiseries du XVIIIe siècle qui mène à l’étage supérieur, dans les appartements privés de la maîtresse de lieux, aujourd’hui résidence de l’ambassadeur de Roumanie. Du temps de Martine de Béhague, les invités se contentent d’explorer les pièces extraordinaires du premier palier, qui allient avec goût, faste et raffinement.

D’un côté, on accède à la bibliothèque ovale édifiée par Octave de Béhague, écrin couvert de boiseries du XVIIIe siècle où sont exposés ses précieux ouvrages puis ceux de sa fille. De l’autre côté du premier palier s’étirent les grands appartements : le salon bleu décoré de tapisseries flamandes ; la salle de bal ou salon doré et ses lambris exceptionnels d’époque Louis XV qui s’intègrent dans un ensemble néo-rocaille ; puis la salle à manger dans le goût Grand Siècle qui décline sous un plafond en trompe-l’oeil une thématique aquatique.

Surgissant d’une double vasque en forme de conque, une sculpture de grotesque à la barbe ruisselante crache de l’eau servant à rafraîchir les boissons : c’est la fontaine de Neptune. Insérée dans le lambris et bordée de stalactites, l’une des pépites de la collection de Martine sublime ce thème marin : La Naissance de Vénus de François Boucher. La richissime propriétaire réussit en effet à s’approprier ce chef-d’œuvre réalisé par le peintre vers 1731 pour la coquette somme de 500 000 francs !

La pièce la plus étonnante de tout le palais reste le théâtre de la comtesse bâti au sous-sol de son hôtel, dans un style byzantin particulièrement original. Avec ses murs dorés et ses mosaïques scintillantes, il est alors le plus étonnant et le plus grand théâtre privé de Paris ! Cette construction d’une grande originalité vaut à l’hôtel de la rue Saint-Dominique le surnom de Byzance du VIIe arrondissement…

Il n’y a guère à Paris de plus belle salle que cette salle de spectacle de l’hôtel de la rue Saint-Dominique. Elle est de lignes pures et sévères, et cependant il y flotte une aimable atmosphère de grâce parisienne. Le rêve y prend doucement son élan.

Le Gaulois – 30 novembre 1922

Vue sur le (gigantesque !) tableau de Boucher dans la salle à manger de l'hôtel de Béhague
Vue sur le (gigantesque !) tableau de Boucher dans la salle à manger de l’hôtel de Béhague

Une vie d’art et d’eau fraîche

Salons, tapisseries, bibelots. Galerie, objets d’art. Là, un Fragonard de 800 000 francs ; là, un Boucher et des ivoires et des orfèvreries, de tout, pour des millions, et, au bout, sur ses fourrures sans prix, dans ce luxe, je la vois, la malheureuse !…

C’est le regard mesquin que le peintre Edgar Degas (connu pour son mauvais caractère) porte sur Martine et son train de vie qu’il juge vide de sens. C’est méconnaître la comtesse de Béarn, qui se souvient parfaitement des enseignements de sa grand-mère Victoire de Béhague : une foule est toujours ennuyeuse, fatigante à elle-même et à autrui. Martine sait choisir son monde et faire désirer ses invitations. À tel point que tout en étant l’une des plus courues de la capitale, la maison de la comtesse est aussi « l’une des moins accessibles du Tout-Paris aristocratique » !

Les habitués sont pourtant des personnalités très en vogue. Outre ses amis Henri de Régnier, Paul Valéry et Marcel Proust, dont elle est officiellement la muse inspiratrice, on peut côtoyer dans les salons de la rue Saint-Dominique le duc d’Albe, la duchesse d’Aoste, le prince de Suède, le peintre Léon Bonnat, le poète Paul Verlaine, la danseuse américaine Isadora Duncan, le sculpteur Auguste Rodin, l’actrice italienne Eleonora Duse, ainsi que la foule d’artistes, d’hommes et femmes de lettres qu’elle encourage et dont elle suit la carrière avec le regard attentif d’une mère.

Les soirées chez Martine de Béhague sont un émerveillement pour ces rares privilégiés. Henri de Régnier se souvient d’un dîner le 25 juin 1905. Il est frappé par « le demi-jour, la beauté du linge, la finesse des objets, les fleurs, le service silencieux des hauts laquais, en ce décor de palais champêtre ». À la nuit tombée, les lampes portent des reflets dorés sur les argenteries, les fruits et les vins tandis que la conversation se fait plus lente… Cette soirée hors du temps lui laisse le souvenir d’un instant de perfection.

En grande amatrice de théâtre, la comtesse ne dédaigne pas de temps à autre une soirée plus étudiée. Henri de Régnier déclare ainsi à son épouse en 1929 : « J’ai accepté chez Martine le « dîner royal ». Ces réceptions majestueuses et comiques m’amusent. » Cette manière de recevoir, faite de délicatesse et de retenue, dans un décor au luxe généralement dépourvu de toute forme de pompe, est en totale adéquation avec le caractère secret de Martine, d’une politesse chaleureuse et généreuse. Le fond de la personnalité de la comtesse est ainsi décrit par le journal Gil Blas le 17 avril 1903 :

Son charme a quelque chose de discret, de réservé à dessein ; elle ne se livre pas tout entière.

En certaines occasions cependant, les portes de l’hôtel de la rue Saint-Dominique s’ouvrent au plus grand nombre… C’est alors le fameux théâtre privé aux allures de temple byzantin que les invités découvrent avec ravissement. Cette salle de spectacle où se donnent ordinairement des soirées musicales réservées à « la crème des crèmes » est exceptionnellement accessible lors des évènements de charité organisés plusieurs fois par an par la comtesse.  Martine de Béhague

Théâtre de l'hôtel de Béhague
Théâtre de l’hôtel de Béhague

Musique !

Martine aime profondément la musique. Elle l’apprend avec application en compagnie du compositeur-organiste Charles Widor, dont elle est très proche. Très douée et dotée d’une bonne oreille, la jeune femme est rapidement capable de jouer elle-même de l’orgue, instrument particulièrement difficile. À partir de 1892, elle fréquente le festival de Bayreuth, festival d’opéra fondé en 1876 par Richard Wagner et qui existe toujours. À l’Opéra Garnier de Paris, on l’aperçoit très souvent perchée dans la loge qu’elle partage avec sa soeur la marquise de Ganay, à proximité d’autres fameux amateurs d’intermèdes lyriques comme Gustave de Rothschild, la princesse Amédée de Broglie ou Boni de Castellane.

Cependant, le propre théâtre privé de Martine de Béhague fait bientôt de l’ombre à l’Opéra ! Le tout-Paris musical et mondain voudrait se réunir aux concerts qu’elle organise dans cette spectaculaire salle de six cents places à l’atmosphère orientale. La comtesse élabore elle-même les programmes de ces fêtes merveilleuses qui font honneur à son goût musical remarquablement développé. Les plus grands interprètes viennent s’y produire, de Artur Rubinstein à Reynaldo Hahn. Les répertoires les plus variés s’y succèdent : Xavier de Courville y monte des œuvres de l’indémodable Lulli tandis que Saint-Saëns interprète au piano le Concerto en ut de Mozart. Ses représentations théâtrales aussi sont convoitées : on joue par exemple dans les années 1903, en présence de 500 personnes, la Mégère apprivoisée de Shakespeare. Le 20 mars 1903, la presse exulte :

Temple byzantin. Les initiés appellent ainsi la salle de spectacle récemment adjointe par la comtesse de Béarn à son hôtel de l’avenue Bosquet. Elle a, du temple, la splendeur et le mystère. Blottie dans un jardin merveilleux, elle ne s’est jamais entrebâillée que pour des concerts, à de très rares fidèles. La philanthropie, qui fait des miracles, va l’ouvrir à tous dans une occasion peut être unique. Il s’y prépare, en effet, une fête artistique sensationnelle au bénéfice de l’Union mutualiste des Femmes de France. Les amis de Mme de Béarn savent avec quel goût elle recherche, non seulement l’inédit, mais la perfection des œuvres qu’elle fait interpréter. C’est le Manfred de Schumann, exécuté par les soixante musiciens de l’orchestre Widor, qu’elle a choisi cette fois. En intermèdes, des tableaux vivants personnifieront l’art aux diverses époques : égyptienne, byzantine, renaissance, italienne, etc… Beaucoup d’étrangers ont inscrit cette fête parmi les attractions les plus intéressantes de leur séjour à Paris.

Gil Blas

Au cours de l’année 1905, Martine de Béhague confie à Mariano Fortuny la rénovation de ce théâtre privé. Cet inventeur de génie cumule d’innombrables talents. À la fois couturier, photographe, architecte, sculpteur et scénographe, il découvre le rôle de la lumière dans la réalisation scénique. La comtesse met à sa disposition sa salle byzantine pour réaliser ses premières tentatives d’éclairage coloré par réflexion sur une grande voûte de textile, invention rapidement concluante qui permet de créer de magnifiques ciels sans alourdir la scène de décors. Des expérimentations qui laissent à certains journalistes des étoiles dans les yeux :

Je revois encore ces essais, si curieux, si hardis et si beaux, qui eurent lieu chez la comtesse de Béarn, toujours prête à encourager les nouveautés et les beautés de l’art. Les projections de Fortuny étaient déjà merveilleuses, nuages colorés et changeants d’un horizon marin.

Le Figaro – 18 septembre 1933

La salle munie de tous ses équipements dernier cri est inaugurée en 1906 et les soirées musicales s’enchaînent alors à un rythme effréné, en faveur de multiples organismes de bien public comme la Société des Femmes pauvres tuberculeuses de Paris ou la Croix-Rouge albanaise. La fête de gala somptueuse donnée le 20 mai 1921 au profit de la Société des Amis de l’enfance marque durablement les esprits.

Il serait difficile d’imaginer une assistance plus nombreuse et plus élégante que celle qui se trouvait réunie dans la jolie salle byzantine de la comtesse de Béhague.

Excelsior – 22 mai 1921

On applaudit tout d’abord la marquise de Vesins, une cantatrice mondaine douée d’une très jolie voix, puis Mlle Lily Laskine, une harpiste de talent qui obtient un très vif succès en interprétant un concerto pour harpe et orchestre de Handel. Mais le clou de cette manifestation artistique est le ballet-féerie Les Ailes d’un rêve, de Jean-Louis Vaudoyer, interprêté à ravir par une troupe d’élite. De charmantes jeunes femmes et jeunes filles appartenant à la haute société parisienne se costument en Fées de la forêt, en Libellules, en Papillons et en Scarabés d’Égypte !

La salle byzantine connaît une autre de ses innombrables heures de gloire en juin 1928. Lors d’un concert très intime, les 60 musiciens de l’orchestre de la Philharmonie de Budapest exécutent le concerto le plus brillant de Mozart, puis « une valse d’un rythme, d’une élégance, d’un charme entraînants » du maître Erno de Dohnanyi et enfin « une rapsodie de Liszt qui fut une révélation pour ceux qui ne connaissaient pas la puissance d’un orchestre hongrois » :

Le public, qui comptait toute l’élite de la société parisienne, a témoigné de son admiration et de son enthousiasme pour une manifestation d’art musical d’une forme aussi parfaite.

Le Gaulois – 12 juin 1928
Soirée à l'hôtel de béhague

Du Nirvana à la « Polynésie »

Martine de Béhague apprécie d’autant mieux sa fabuleuse résidence parisienne qu’elle peut s’en échapper à l’envi. Voyageuse infatigable, elle parcourt le monde sur ses yachts, à l’occasion de longues croisières qu’elle entreprend en compagnie de ses plus proches amis, tels Henri de Régnier et son épouse Marie ou Paul Valéry. 

Son premier yacht baptisé le Lotus blanc ressemble à une sorte de maison flottante meublée avec une élégante simplicité. À l’avant, un abri pour la sieste, un grand salon, la chambre à coucher de la comtesse et celle de sa femme de chambre. À l’arrière, les indispensables chambres d’amis et, plus loin encore, les cuisines isolées du reste du bateau. Aux murs, quelques photographies de famille qu’un panneau mobile dissimule ou dévoile, et bien sûr quelques tableaux et une bibliothèque. Le Lotus blanc est remplacé après quelques années par un yacht d’une toute autre envergure ! 

Au début de l’année 1904, Martine de Béhague supervise la construction d’un nouveau bateau, à Glasgow, sur les plans de l’architecte Watson. Dans les journaux, on assure que c’est « l’œuvre la plus réussie qui soit sortie du crayon de l’éminent architecte naval. » De l’esprit de Martine également, puisque c’est elle qui donne toutes les indications pour la décoration intérieure et le mobilier. Le yacht qui répond au nom évocateur de Nirvana est l’un des plus modernes, des mieux équipés et des plus élégants de son époque :

Dans le deck-house, en avant de la cheminée, se trouve un vestibule, donnant accès dans un vaste salon, dont l’entourage est en bois de satin, puis un bel escalier qui conduit à une salle à manger de 14 couverts et au fumoir. L’appartement particulier de la comtesse de Béarn, qui vient après, se compose d’un boudoir et de trois cabines, avec cabinets de toilette et salles de bains. À l’avant, 4 cabines complètes pour les invités, avec escalier spécial pour communiquer sur le pont. Toutes les boiseries sont en bois dur, avec panneaux blancs émaillés ; l’ameublement est sobre, mais d’un goût exquis, rien de clinquant. À l’arrière, les cabinets des officiers et leur mess, fort simples, mais très confortables. Les machines à hélices à triple expansion actionnent deux hélices et développent une force de 2 000 chevaux. La vitesse aux essais a été 15 nœuds 8. La vapeur est fournie par une seule chaudière, ce qui est assez rare dans des yachts de ce tonnage.

Le Figaro – 2 février 1904

La vie à bord du Nirvana semble à ses amis comme un rêve éveillé. Tandis que le navire vogue sur les océans du globe, faisant escale à Venise, à Naples, à Damas, à Split, à Constantinople, en Égypte et même en Chine où la comtesse est reçue dans la Cité interdite par l’impératrice Tseu-Hi, la joyeuse compagnie se détend. Henri de Régnier note dans ses Cahiers comme son fils semble épanoui, dorloté par Martine :

Il est ravi, heureux et raisonnable. Il adore son bateau. Il est très populaire à bord. Mme de Béarn lui a fait faire des costumes marins avec des pantalons longs. Il porte le béret du Nirvana. Il est beau. On nous gâte.

La comtesse veille à ce que ses proches ne manquent de rien. Tandis que la petite troupe profite du paysage ou se prélasse sur la chaise longue où chacun aime s’étendre pour rêvasser, Martine se lève, un sourire sur les lèvres. « De son élégante et gracieuse sveltesse », toujours flanquée de son chien pékinois, elle se dirige vers la chambre des cartes « pour y décider, avec le Commandant, de la prochaine escale. »

Martine dispose aussi de demeures bien ancrées dans le sol, véritables bijoux du patrimoine français. Elle passe de nombreuses journées dans le château familial de Courances, intégralement remanié par son grand-père le baron de Haber dans un style Louis XIII ravissant, un trésor dont a hérité Berthe. Même si Martine est très proche de sa soeur et de ses neveux, Courances est désormais la maison de campagne des Ganay, où s’épanouit leur nombreuse descendance.

La comtesse de Béarn veut son endroit rien qu’à elle. Elle choisit la presqu’île de Giens près de Hyères, dans le sud de la France au climat si favorable à sa santé fragile, pour édifier une villa baptisée « Polynésie ». C’est elle qui dessine les plans, en collaboration avec l’architecte René Darde. Les jardins de cette demeure aux allures de paradis terrestre sont un véritable enchantement. Représentatif des « jardins méditerranéens » très en vogue après les années 1920, il s’organise autour de terrasses, de patios et de pergolas entremêlés d’escaliers qui descendent vers la mer. La « Polynésie » est une retraite paisible encore plus fermée que l’hôtel de la rue Saint-Dominique, réservée à un tout petit nombre de privilégiés. Marie-Laure de Noailles se souvient :

La conversation roulait sur la politique et les grandes ventes. De temps en temps, l’un des invités se délassait en regardant par un téléscope le paysage wagnérien. Valéry se laissait aller avec le général [de Berkheim] à des plaisanteries grivoises. Madame de Béhague, demi-couchée sur un divan inconfortable, parlait avec amour des dernières fouilles de Sakkara…

Si la presse parisienne vante ordinairement le style élégant de Martine de Béarn, qui « s’habille avec infiniment de goût », la comtesse se laisse aller dans la torpeur exotique de sa « Polynésie » à quelques sages fantaisies : elle arbore « des pyjamas aux étoffes précieuses et bigarrées, recouverts d’une tunique retombant sur des pantoufles dorées. » Ses descendants se souviennent aussi qu’elle adore faire des entrées spectaculaires dans son hôtel parisien en arborant des perruques imposantes et très colorées !

Martine restaure aussi à grands frais le château de Fleury-en-Bière, près de Fontainebleau. Elle assure l’entretien et l’aménagement de cette vaste et spectaculaire construction Renaissance aux façades de brique de 1910 à 1930. Est-ce les alentours de son château de Fleury ou les jardins de sa villa du sud qui lui inspirent quelques strophes d’un poème intitulé Les Pins dont voici un extrait : Martine de Béhague

 
Tous ces sapins, si noirs dans nos jardins si roses,
Alors que tout riait, nous les trouvions moroses ;
Et voici maintenant que ces êtres à part,
Contre le froid nous font de leurs corps un rempart.
Près de nous l’épaisseur de leur sombre verdure
Est comme une amitié sévère, mais qui dure.
Le poète et homme de lettres Henri de Régnier, grand ami de la comtesse de Béhague
Le poète et homme de lettres Henri de Régnier, grand ami de la comtesse de Béhague

Des merveilles aux quatre coins du monde 

Demeurée sans enfants, Martine de Béhague fait de son neveu Hubert de Ganay son légataire universel. Lorsqu’elle s’éteint à l’âge de soixante-neuf ans en 1939, il devient l’heureux propriétaire de sa collection d’art, redécouverte en 1987 lors de la vente provenant de la succession du marquis de Ganay chez Sotheby’s. Depuis, des pièces exceptionnelles ayant été minutieusement choisies par la comtesse de Béarn refont régulièrement surface dans les maisons de vente !

En 2018 par exemple, un lot est particulièrement disputé lors d’une vente Christie’s : un magnifique collier composé de 28 perles naturelles que la comtesse aurait glanées une par une au fil des ses croisières à travers le monde…

L’hôtel de la rue Saint-Dominique est acheté par le royaume de Roumanie pour y transférer son ambassade. Après l’effritement du bloc communiste, il est entièrement restauré puis classé monument historique en 2003. Les visiteurs peuvent aujourd’hui venir admirer certaines pièces intactes de ce bijou architectural, inchangées depuis Martine de Béhague, à l’occasion des Journées du Patrimoine !

Des spectacles et des concerts sont donnés dans le Temple byzantin tandis que le Salon doré sert de décor à des défilés de mode, des conférences, des expositions et des tournages de films : « La Môme » d’Olivier Dahan en 2007.

Si l’âme de son illustre propriétaire, qui habitait chaque mur du palais, a disparu en même temps que ses oeuvres, l’hôtel de la rue Saint-Dominique reste à jamais attaché au nom et au souvenir de Martine de Béhague, l’une des plus riches collectionneuses et l’une des plus intelligentes mécènes d’avant guerre.   Martine de Béhague

Merci à l’Ambassade de Roumanie pour la visite exclusive de l’hôtel de Béhague ! Une vidéo inédite du lieu attend les abonnés du Cabinet Secret dans le bonus du mois de juillet 😍 Martine de Béhague

Sources 

♦ Henri de Régnier de Patrick Besnier (2015)


♦ L’hôtel de Béhague, chef-d’œuvre éclectique (Gazette Drouot) 


♦ Escales en Méditerranée – À bord du Nirvana par Henri de Régnier – 1931


♦ Carlos Schwabe – Symboliste et visionnaire de Jean-David Jumeau-Lafond (1994)


♦ L’appel des chimères : les collections de la Comtesse de Béhague par Laure Murat dans L’Objet d’Art (1988)

♦ Visite privée exclusive de l’hôtel de Béhague (Ambassade de Roumanie)

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