Ferdinand IV de Naples, un souverain… pas très royal !

 

   Ferdinand IV de Naples, puis Ferdinand Ier des Deux-Siciles (1751 – 1825) restera pour ses sujets le bien-aimé Re Nasone (Roi Gros Nez…) ou Re Lazzaroni. Sa popularité auprès de ce petit peuple napolitain, les lazzaroni, ne se démentira jamais, et lui permettra de remonter sur le trône des Deux-Siciles après l’ouragan Bonaparte !

   Mais qu’avait donc le Roi Ferdinand de si particulier pour s’attacher durablement l’affection de ses sujets les plus humbles ?

 

Un peuple insouciant

   Les Napolitains sont un peuple expressif : ils aiment parler et rire bruyamment, gesticuler, dire ce qu’ils pensent et laisser libre cours à leurs passions. Ils sont excessifs aussi, passant d’un extrême à l’autre, d’une fidélité à une autre, en un rien de temps. Ils vivent au jour le jour, sans se poser de questions.

   La population est composée d’un clergé très influant, immensément riche mais dépravé, une noblesse qui, comme dans tous les pays d’Europe, tire sa lumière du Roi autour duquel elle gravite, et une bourgeoisie opulente composée de médecins, savants, gens de lettres et avocats.

   Restent les lazzaroni, le bas peuple, le plus nombreux. Ce sont des gens pauvres mais joyeux et insouciants, qui se contentent de peu et qui restent profondément attachés à certaines valeurs : la famille, la religion et leur Re lazzarone, Ferdinand, « le seul à les traiter sur le même pied que ses courtisans ».

 

Ferdinand IV

   Ferdinand de Bourbon est un descendant de Louis XIV. Son père, qui règne depuis 1734 sur le royaume de Naples sous le nom de Charles VII, est appelé à ceindre la couronne d’Espagne en 1759, sous le nom de Charles III.

   Ferdinand a alors 8 ans, et succède à son père qui lui abandonne le royaume de Naples. Son éducation a été quelque peu négligée par ses parents : il n’a reçu aucune formation politique ni intellectuelle. Irrésolu, un peu fainéant, il ne supporte ni la lecture ni l’écriture.

   Un Conseil de régence prend les décisions à la place de cet « enfant couronné ». Charles III d’Espagne continue de régner sur Naples par l’intermédiaire du Chef du Conseil, Tanucci, qui fait la pluie et le beau temps pendant que Ferdinand enchaîne les exercices physiques, seule préoccupation de son gouverneur débauché.

   Grand et mince, blond aux yeux bleus, plutôt bel homme si ce n’est ce nez particulièrement imposant qui lui vaut son surnom de Re Nasone, Ferdinand IV dégage une bonhomie de caractère qui n’est pas sans rappeler son ancêtre Henri IV.

   Il développe paresse et indolence, et se rapproche de son peuple qui aime le voir s’adonner à des plaisirs simples et rustiques : l’équitation, la chasse et la pêche.

   C’est un homme insouciant qui, s’il ne manque pas de jugeote, n’aime pas gouverner. Le pouvoir, son épouse Marie-Caroline de Habsbourg-Lorraine se chargera de l’exercer, après avoir pris la mesure du personnage.

Ferdinand à l'âge de 9 ans, peint par Anton Raphael Mengs en 1760
Ferdinand IV à l’âge de 9 ans, peint par Anton Raphael Mengs en 1760

 

 

Un « gros balourd » de mari

Marie-Caroline, Reine de Naples, peinte par Elisabeth Vigée Lebrun au XVIIIème siècle (Musée Condé, Chantilly, droits réservés)
Marie-Caroline, Reine de Naples, peinte par Elisabeth Vigée Lebrun au XVIIIème siècle (Musée Condé, Chantilly, droits réservés)

   Marie-Caroline, sœur de la Reine de France Marie-Antoinette, épouse Ferdinand en 1768. Digne fille de la grande Marie-Thérèse, c’est une femme intelligente, impulsive, lettrée et raffinée. Ayant de l’ambition pour deux, elle ne va pas tarder à prendre en main la politique du royaume.

   Durant les premières années de cohabitation avec son mari, Marie-Caroline se montre quelque peu rebutée par les manières vulgaires de Ferdinand.

Ferdinand est d’un caractère ingénu ; il a les mœurs d’un particulier et rarement la dignité de son rang.

   Le lendemain même de leur nuit de noces, Ferdinand clame à qui veut l’entendre que sa femme « transpire comme un porc » ! Verrait-on pareille indécence dans les autres Cours d’Europe ? Certes non.

   Marie-Caroline a tôt fait de dénicher un surnom approprié à son mari : il sera pour elle son « gros balourd » !

   Au théâtre de San Carlo, Ferdinand se fait apporter son repas dans sa loge. Ce sont des macaronis, plat typique national, qu’il mange au milieu des applaudissements à la manière de Polichinelle, le « patron des mangeurs de macaroni », c’est-à-dire avec les doigts…

   Parfois la Reine, n’y tenant plus, se lève et sort avec toutes ses dames, laissant là son époux se donner en spectacle.

   Cependant, le Roi lazzarone, contrairement à la légende, est loin d’être un imbécile. Il saura tout de même se maintenir sur le trône pendant 55 ans ! Et Marie-Caroline, bien qu’elle tienne fermement les rênes du pouvoir, devra composer avec son époux, aux réactions instables et aux prises de décisions parfois soudaines. Ferdinand IV aime aussi le théâtre et contribuera au renouveau du genre dans sa capitale.

 

Excentricités de Cour

   Ferdinand ne supporte pas les solennités ennuyantes et guindées, les grands divertissements de Cour codifiés. On le voit souvent briser le silence de ses hurlements, ou égayer la salle de ses gesticulations. Il s’adonne avec joie au travestissement, et dispute avec plaisir parties de billard et de saute-mouton…

D’une culture limitée au strict minimum (…), ce roi frustre et truculent aimait les jeux burlesques et les farces épicées.

   L’Empereur d’Autriche Joseph II, frère de Marie-Caroline, gardera un souvenir impérissable de son séjour à Naples en 1769. Lors d’une partie de colin-maillard, Ferdinand n’hésite à pas à gratifier les femmes de la Cour de « claques sur les fesses » et de « coups de poings ». Elles se jettent à terre pour y échapper et tout le monde s’esclaffe. Sauf la Reine et son frère, médusés par le comportement du souverain !

Triviaux, ses goûts lui dictent souvent des comportements indignes d’un monarque.

   Au grand bal donné en son honneur, l’Empereur d’Autriche se retrouve à trainer derrière lui le Roi de Naples, qui s’accroche à son beau-frère en passant les bras autour de son cou, et se laisse ainsi pendre de tout son poids…

   La Cour de Naples est, sur les questions les plus triviales de la vie quotidienne, la moins pudique d’Europe. On parle de tout avec naturel et familiarité. Ferdinand IV, lorsqu’il veut signifier à ses courtisans qu’il va quitter la table pour se soulager, l’annonce en ces termes : « J’ai bien mangé ; il me faut à présent une bonne déventrée ». Qui dit mieux ?

   Les « heureux élus » accompagnent alors le Roi et le divertissent pendant qu’il satisfait ses besoins. Durant son séjour à Naples, l’Empereur Joseph II (témoin décidément irremplaçable) a droit à cette séance de la chaise percée :

Il ne nous a épargné aucun détail, et il voulait aller jusqu’à nous montrer le tout. Et puis voilà que, sans barguigner, le pantalon à terre, ce puant vase à la main, il se mit à courir derrière deux de ses gentilshommes, qui s’esquivèrent.

 

Les Liparotes

   Très tôt, Ferdinand IV forme un régiment de soldats, une sorte de garde rapprochée qu’il fait manœuvrer pour son bon plaisir, en uniforme vert agrémenté du ruban noir de la Croix de Malte.

   Ces Liparotes (car natifs des îles Lipari) doivent se soumettre à des exercices selon les envies du Roi. Gare à ceux qui ne respectent pas les ordres : Ferdinand n’hésite pas à leur arracher leurs manchettes ! Mais ce qu’il préfère, c’est les passer en revue.

   Un jour, la revue a lieu dans les plaines de Portici, au pied du Vésuve. La mise en scène spectaculaire a été relatée par de nombreux témoins. Sous deux tentes magnifiques, on fait étalage de vin et de nourriture :

   Le Roi occupe une tente, vêtu d’une jaquette et d’une culotte de toile blanche, coiffé du bonnet de coton traditionnel. Dans une ceinture de soie rouge, il a passé son couteau de cuisine. Les seigneurs de la Cour, vêtus de même, se tiennent prêts à obéir au maître et à servir les soldats.

   Sous la seconde tente, Marie-Caroline elle aussi joue le jeu, vêtue en cabaretière : une jupe de soie bleu ciel et un casaquin noir et or, un collier de corail autour du cou. Ses cheveux blonds non poudrés sont retenus par une résille d’azur. Ses dames d’honneur sont travesties en soubrettes.

   Ferdinand confie même à ses Liparotes les vicissitudes de sa vie intime (au grand dam de la Reine Marie-Caroline !), et recherche avidement leurs conseils.

Ferdinand peint en 1818 par Vincenzo Camuccini (Palais royal de Naples)
Ferdinand peint en 1818 par Vincenzo Camuccini (Palais royal de Naples)

 

Grand chasseur

   Outre le nez imposant, Ferdinand a aussi hérité des Bourbons la passion de la chasse. Robuste et endurant, excellent tireur, il ne se lasse jamais de courir le cerf ou le sanglier.

   Il peut passer des semaines entières à chasser dans les divers propriétés de son royaume, et son tableau de chasse est impressionnant : des milliers de gibiers abattus, surtout des sangliers. Mais il aime aussi tirer les canards lorsqu’il se réfugie dans son pavillon de chasse construit sur l’ilot du lac Fusaro, ou chasser le faisan sur l’île de Procida, une terre sauvage qui regorge aussi de petit gibier.

   Le lendemain même de son mariage, à l’aube, il part à la chasse ! Au début de l’année 1804, Ferdinand se livre à son activité favorite et tire exactement 2 450 pièces.

   Lorsqu’il est déchu de son trône de Naples par les troupes napoléoniennes, il trouve refuge dans l’autre partie de son royaume, la Sicile. Il ne tarde pas à s’y adonner à la chasse presque quotidiennement, refusant de prendre la moindre décision ou de recevoir les ambassadeurs étrangers, ne souhaitant être dérangé sous aucun prétexte, malgré les récriminations de Marie-Caroline qui s’afflige de le voir privilégier la chasse à la reconquête de son trône.

   William Hamilton, qui l’accompagne un jour à l’une de ses chasses qui dure 8 jours, fait les comptes des trophées du monarque : un millier de daims, une centaine de sangliers, trois loups et de nombreux renards… ils n’en sont qu’à la moitié du séjour ! Une occupation que l’anglais qualifie de « carnage plus que de sport véritable ».

   Comble du raffinement, Ferdinand IV aime ensuite découper lui-même les morceaux, qu’il offre à ceux qui composent sa suite !

 

Partager avec son peuple

   Le souverain, qui s’exprime souvent en patois napolitain, est un homme très facile à aborder. Il n’est pas rare de le voir danser les tarentelles, ensemble de danses traditionnelles, ou se pencher par la fenêtre de son carrosse pour discuter avec ses bons lazzaroni. Le plus souvent, il parcourt les rues de la ville à cheval, sans escorte, ou même à pied.

   Une de ses activités favorites est la pêche. Accompagné de quelques fidèles, il s’installe dans une barque et vogue sur les eaux du golfe de Naples, rapporte ensuite ses prises du jour dans le vieux port de Santa Lucia, où il se mêle aux lazzaroni pour vendre ses produits.

   Transformé en maraicher, il empoigne et agite son poisson en interpellant les passants pour le vendre au meilleur prix ! Les lazzaroni sont ravis de pouvoir traiter le Roi comme l’un des leurs, et échanger avec lui quantité d’insultes qui, loin d’offusquer sa royale personne, le font rire aux éclats.

   Ferdinand ne manque jamais une occasion de se gaver de friture en compagnie des matelots. Il lui arrive même de disputer des courses en barque avec les pêcheurs des environs ! Il vend sur le marché ses propres huitres, qu’il cultive dans le lac de Fusaro.

   C’est cette simplicité voire cette vulgarité de mœurs, et ce goût pour les activités authentiques, qui vaudront à Ferdinand IV une grande popularité jusqu’à la fin de sa vie, en 1825.

 

Sources

♦ Memoires secrets et critiques des Cours, des gouvernements, et des moeurs des principaux États de l’Italie , de Giuseppe Gorani

♦ Histoire du Royaume de Naples, depuis Charles VII jusqu’à Ferdinand IV, 1734 à 1825 , de Pietro Colletta

 Marie-Caroline, reine de Naples , de Amable de Fournoux

♦ Les 6 oeuvres d’Alexandre Dumas

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