Le feu d'artifice de la Place Royale
Conte de fée..?,  Fêtes, arts et création,  XVII et XVIIIème siècles

Feu d’artifice mortel : l’union maudite de Louis XVI et Marie-Antoinette ?

 

   Le 16 mai 1770, Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine épouse le dauphin Louis-Auguste de Bourbon à Versailles, résidence royale officielle depuis Louis XIV.

   Certes très (trop) jeunes et de caractères diamétralement opposés, ils portent pourtant l’espoir de la dynastie, et du peuple tout entier.

 

Des festivités à Versailles… et à Paris

   Les festivités organisées à Versailles sont un véritable enchantement. Pièces de théâtre, opéras, menuets, bals masqués, banquets et feux d’artifice ponctuent les journées qui suivent l’arrivée de la dauphine. Une soirée marque particulièrement le duc de Croÿ, témoin privilégié de cette époque : l’illumination du Grand Canal. Des lampions dessinent le parterre et ornent les grands ifs de chaque côté du Canal, des pyramides décorent le Tapis Vert. De splendides barques illuminées de lanternes et tendues de baldaquins voguent paisiblement sur l’eau, traçant dans l’eau des sillons de lumière.

   Ce soir-là, le peuple de Paris se presse dans les bosquets éclairés, tandis que les courtisans contemplent ce spectacle depuis la terrasse. La jeune Marie-Antoinette, surexcitée, veut descendre admirer les jardins et déambuler avec la foule. A la grande surprise du duc de Croÿ, elle se voit refuser l’autorisation…

Marie-Antoinette en 1770 par un peintre anonyme
Marie-Antoinette en 1770 par un peintre anonyme

   Qu’à cela ne tienne, la jeune fille compte bien se rattraper le 30 mai, date retenue pour tirer le feu de Paris. Si Versailles est bien le siège du gouvernement et du pouvoir, Paris reste la capitale de la France. Afin que le peuple puisse participer aux réjouissances royales, la ville a droit à son propre spectacle populaire. Les bombes sont installées entre la statue du roi qui orne la vaste place Louis XV, actuelle place de la Concorde, et la rue Royale. Toute la place et les maisons aux alentours sont illuminées, les remparts du Nord sont ornés de deux cordons de lanternes et des lampions brillent dans les arbres comme des vers luisants.

   Le décor du feu, largement décrit dans la Gazette, représente bien entendu le Temple de l’Hymen, posé « sur un soubassement décoré de cascades, de fontaines et de groupes de figures allégoriques ». La face principale est formée par six colonnes portant un fronton dans lequel est représenté l’emblème de la France et de l’Empire, ainsi que les chiffres unis du dauphin et de la dauphine. Cette face ornée de guirlandes donne sur les colonnades où des loges ont été dressées pour la Cour et les personnes de haute distinction invitées par la ville.

   L’orchestre s’installe. Vers 7h du soir, on commence à faire couler les fontaines de vin et à distribuer du pain et de la viande au peuple. Le feu est tiré à 9h. Le duc de Croÿ est relativement déçu du spectacle, qu’il qualifie d’ « assez beau, sans rien de rare ». Le peuple n’a ensuite qu’une solution pour regagner les faubourgs illuminés, repasser par la rue Royale, dans laquelle il s’établit fatalement « une double colonne montante et descendante des curieux quittant les boulevards pour voir le feu d’artifice, et de ceux qui remontaient de la place Louis XV vers les boulevards. »

 

Le drame à travers les yeux du duc de Croÿ

   Suivons les pérégrinations du duc de Croÿ, très surpris par l’extraordinaire affluence du peuple qui veut sortir en même temps. Il voit avec effroi ce flot qui arrive. Fort heureusement, son carrosse se trouve dans les premiers stationnés vers la sortie. Avec ses six compagnons, il monte à l’intérieur. D’autres, comme le duc de Sully, sautent derrière pour échapper à la foule. Ils se dépêchent ensuite de se rendre dans les faubourgs pour aller souper chez la princesse de Tingry. Le repas terminé, les compères mettent à nouveau le nez dehors, décidés à rentrer chez eux. Le duc de Croÿ raconte alors la scène surréaliste qui s’offre à eux :

Après souper, à minuit, nous fûmes bien étonnés de trouver devant la porte les mêmes carrosses que nous avions vus en entrant, et tout également engorgés, sans pouvoir remuer. Nous avançâmes un peu, à pied, aux nouvelles, et nous trouvâmes le peuple dans une consternation qui faisait trembler. Chacun ne parlait que des monceaux de morts qu’il avait vus. Je crus que c’était exagération, mais, le lendemain, je fis vérifier cela à la police. Il y avait de rassemblés cent trente-deux corps morts, dont quatre-vingt-trois femmes et quarante-neuf hommes. (…) On ne transporta, d’abord, que vingt-six blessés, mais beaucoup d’autres se traînèrent et moururent le jour d’après, de sorte qu’on n’entendait parler que comme des suites d’un combat.

Le duc de Croÿ par Théophile Vauchelet - Commandé par Louis-Philippe en 1835
Le duc de Croÿ par Théophile Vauchelet – Commandé par Louis-Philippe en 1835

 

Que s’est-il passé ?

   A cette époque, Paris est en pleine effervescence. Le baron Haussmann et son urbanisme ordonné n’étant pas encore passés par là, la ville s’est développée de façon anarchique autour de quelques rares grands axes. Aucune cohérence d’ensemble dans l’agencement de ces ruelles sinueuses et étroites, des petits passages qui sont de véritables coupe-gorges…

   La fameuse rue Royale, notamment, est loin d’être achevée. Elle est jalonnée de trous, de véritables fossés creusés pour les fondations que l’on n’a pas pris la peine de couvrir. Après le feu, le peuple médiocrement content du spectacle s’empresse de gagner les boulevards par la seule sortie possible, la rue Royale, espace rétréci qui n’est pas fait pour accueillir un flot aussi important. La pression de la masse est telle qu’il se crée « un appui prodigieux sur un point ». A cet endroit précis, des carrosses pris dans la foule bouchent l’issue vers un passage plus large. Pour ne rien arranger, les largeurs sont truffées d’ornières et d’amas de pierres causés par les travaux en cours. Fatalement, ces conditions dangereuses entrainent une catastrophe :

Les premiers qui tombèrent dans les ornières furent piétinés et étouffés d’abord par les autres. L’effort qu’on faisait pour les retirer arrêta tout, et la grande masse de la foule continuant, sans le savoir, de pousser, l’effort fut tel que les hommes, par la pression, étouffèrent trois chevaux tués raide, et s’étouffèrent les uns les autres au point que des portes cochèrent d’à côté en furent enfoncés, de sorte qu’il y eut des morts qui étaient emportés par la pression, et qui, quoique morts, furent portés loin sans tomber. 

   Scènes terribles. Les cris se mêlent aux hurlements, la peur gagne les esprits, devant les monceaux de morts et de mourants. Les plus chanceux perdent la respiration quelques instants. Au total, environ trois-cents personnes décèdent pendant et après l’incident… Marie-Antoinette, qui était en route pour se joindre à la fête, retourne en larmes à Versailles à l’annonce de cette nouvelle douloureuse.

 

Ambiance morose à Versailles, désolation à Paris

Le dauphin en 1769 par Van Loo
Le dauphin en 1769 par Van Loo

   Au palais, plus personne ne songe à faire la fête… Le dauphin se sent responsable. Il souhaite employer les 6 000 livres que son grand-père le roi lui accorde chaque mois pour ses « menus-plaisirs » à soutenir les Parisiens. Il les envoie à Monsieur de Sartine, Lieutenant-Général de Police, avec une note de sa main lui ordonnant de distribuer cette somme. « J’ai appris le malheur arrivé à mon occasion ; j’en suis pénétré. On m’a apporté ce que le roi m’envoie tous les mois pour mes menus plaisirs ; je ne peux disposer que de cela, je vous l’envoie ; secourez les plus malheureux » Louis-Auguste. La dauphine, également dévastée, suit son exemple.

   Paris est sonnée. La désolation règne.

Ceux qui n’avaient personne à regretter s’attristaient de telles prémices d’une union dont les liens, au lieu d’être tissés de fleurs, étaient arrosés de sang, et inspiraient de noirs pressentiments. Il semblait que la puissante voix de la destinée prononçât un sinistre oracle.

   Affreux présage en effet. Nous savons aujourd’hui quels évènements dramatiques auront effectivement lieu vingt ans plus tard sur cette même place : La décapitation de ce couple alors si jeune et plein d’espoir, en l’honneur de qui le feu d’artifice catastrophe du 30 mai fut tiré ! Troublante coïncidence. Même les plus sceptiques avoueront que cette histoire commençait bien mal…

 

Sources

 Journal du duc de Croÿ – Tome 3

♦ Louis XV et la société du XVIIIème siècle – Jean-Baptiste Capefigue

♦ La Gazette du 4 juin 1770

 

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