Les mignons d’Henri III, bras armés du Roi

Huile sur bois du XVIème siècle représentant Henri III - Musée du château de Versailles
Huile sur bois du XVIème siècle représentant Henri III – Musée du château de Versailles

   Des fameux « mignons d’Henri III » subsiste l’image de beaux éphèbes enrubannés, froufroutants et parfumés. Des grands coquets délicats qui, dans le sillage du Roi leur maître, s’adonnent à la débauche et aux plaisirs.

Pourtant, sous leurs dehors élégants, les mignons sont de véritables spadassins, parfois fins politiques, d’une fidélité indéfectible. Quant à Henri III, de tous nos Rois, il est celui dont la réputation d’homosexualité est la moins justifiée, et fait partie de ceux dont la personnalité est la plus complexe.

Raffinement VS. Homosexualité

Henri est un homme qui porte une grande attention à sa tenue. Il prise l’élégance, une certaine forme de raffinement. Et raffiné ne veut pas forcément dire efféminé ! Certes, il fait pendre à ses oreilles de précieuses boucles, se pare de bijoux et agrémente ses toilettes de fraises et de collerettes : c’est la mode italienne, qu’adopte bon nombre de ses contemporains !

Oui, il favorise certains hommes, ceux que l’on appelle les « mignons ». Mais le terme mignon à l’époque signifie simplement « favoris » (on dit parfois « mignon de couchette » pour désigner un amant).

Qu’Henri III ait été entouré de favoris n’avait rien de surprenant. C’était une habitude, chez les souverains, de distinguer des hommes (presque toujours d’extraction modeste), et de les élever en leur accordant toute confiance et de les combler d’honneurs et de richesses.
   A partir de Philippe III le Hardi, la plupart des souverains ont leurs favoris. Seuls font exception les Rois Bourbons Louis XIV, Louis XV et Louis XVI…

 

   Ses conquêtes, il les cultive avec une relative discrétion. En effet, il éprouve aussi beaucoup d’affection pour son épouse légitime, la Reine Louise de Lorraine : ils forment un couple uni et particulièrement soudé.

   Henri encourage aussi les liaisons féminines de ses mignons, tout comme il leur recherche activement des épouses de haut rang (contrairement à Louis XIII, qui se montrera toujours réticent à partager la faveur de ses favoris avec une femme).

   Par goût du raffinement donc, mais aussi de l’ordre, Henri III est le premier souverain à mettre en pratique un véritable rituel de Cour : c’est la fameuse « Etiquette » qui prend forme, et que portera à son paroxysme Louis XIV. Henri III comprend qu’elle confère majesté à la personne royale et légitimité à son pouvoir. De quoi rester maître de sa Cour à défaut de l’être de son royaume, où les rivalités font rage !

   Conformément à cette Etiquette, « ceux qui le servent au plus près se doivent d’appartenir à la plus haute noblesse » : il va donc les combler de faveurs.

   Il est alors facile de ternir la réputation des favoris d’Henri III et, faisant d’une pierre deux coups, du Roi en personne. Les libéralités outrancières du Roi pour ses favoris sont utilisées contre lui.

 

Louise de Lorraine d'après un dessin de Jean Clouet
Louise de Lorraine d’après un dessin de Jean Clouet

La propagande monarchique fut de ce point de vue d’une redoutable efficacité : aux libelles diffamatoires produits par le parti protestant en lutte contre l’autorité royale s’ajoutent les attaques des ligueurs ultra-catholiques qui jugent trop modérée la politique religieuse menée par la Couronne.

   C’est que Henri III n’obéit pas qu’aux principes de l’Etiquette. De multiples raisons, fort diverses, le poussent à favoriser ces hommes aux détriments des autres… Quelles sont-elles ?

 

Un besoin de fusion

   Henri III est un souverain psychologiquement très perturbé. L’amour excessif que Catherine de Médicis manifeste à son égard depuis sa naissance est la principale cause de ce désordre.

Ce fils trop aimé de sa mère se sent mal aimé. La prédilection outrancière qu’elle lui voue l’a coupé de son entourage. Ses frères et sœurs le jalousent. Les autres le craignent, le flattent.

   Ce souverain aspire à être aimé pour lui-même, et il y met l’énergie du désespoir ! Certes, la tendre Louise de Lorraine l’aime avec sincérité, mais il a besoin d’une « symbiose spirituelle ». C’est ce qu’il recherche chez ses favoris, et c’est pourquoi il ne peut s’en passer : toute sa vie se tiendront à ses côtés entre deux et six mignons, l’un cédant la place à l’autre au gré de la politique et des affections du souverain.

   « Aimez-moi, aimez-moi autant que je vous aime ! ». C’est un cri du cœur…

Dessin de Louis de Maugiron vers 1577 (le portrait ne manque pas de rappeler son oeil perdu au combat)
Dessin de Louis de Maugiron vers 1577 (le portrait ne manque pas de rappeler son oeil perdu au combat)

 

  Pour les hommes qui acceptent de lui rendre l’inconditionnelle affection qu’il leur voue, « il bouleverse la hiérarchie nobiliaire, les comblent de faveurs, de présents, d’honneurs. » Henri III, pour eux, ne fait jamais les choses à moitié ! Ne confie-t-il pas à Villeroy dans un billet datant de mai 1579 : « Ce que j’aime, c’est avec extrémité » ?

Gare à ceux qui se montrent indignes de son affection. Un exemple ? A François d’Espinay, seigneur de Saint-Luc, Henri III achète le château de Rozoy-en-Brie en 1579, le fait gouverneur de Brouage, lui offre le commandement du régiment de Picardie… puis brusquement c’est la disgrâce. Trop avide de faveurs, pas assez discret sur les secrets d’Etat… l’hostilité que le Roi lui voue le tient à l’écart de la Cour jusqu’à l’avènement d’Henri IV.

   Henri III pleure toujours avec sincérité la mort de ses mignons. Lorsque Louis Du Gast, qu’il a favorisé bien avant de monter sur le trône, meurt assassiné, il est inconsolable. A la mort, en avril 1578, de Louis de Maugiron et Jacques de Quélus lors d’un duel qui les opposent aux hommes du duc de Guise, le chagrin du Roi tourne au mysticisme. Il conserve leur chevelure en relique et expose leurs corps sur un lit de parade ! Ses ennemis, eux, n’ont qu’un seul regret :

Entraigues et ses compagnons

Ont bien étrillé les mignons :

Chacun dit que c’est bien dommage

Qu’il n’y en est mort davantage.

   On le voit, cette relation passionnelle avec ses favoris, qui n’implique pas qu’ils soient ses amants, n’estpas comprise de ses contemporains, et encore moins acceptée. Sa réputation en pâtira énormément…

 

Une projection améliorée de lui-même

   On oublie souvent qu’Henri III n’a jamais joui d’une santé robuste. Bien au contraire : fièvres, migraines insoutenables, troubles intestinaux, éruptions cutanées, œdèmes, goutte, otites graves dont l’une lui fait perdre l’ouïe d’une oreille, et surtout syphilis et tuberculose. Mais il fait tout pour camoufler ces faiblesses : il est Roi, il ne peut se montrer malade… Le soin porté au maquillage, le temps passé à choisir sa toilette du jour et ses atours est aussi pour lui une façon de camoufler ce qui le ronge de l’intérieur et fait des ravages.

   S’il ne s’adonne pas aux activités physiques intenses et guerrières, ce n’est pas par répugnance (il aime beaucoup monter à cheval, le fait avec grande élégance, chasse parfois et s’adonne de temps à autre au jeu de paume) mais par incapacité physique ! Un effort prolongé l’épuise très vite.

Il répugne aux exercices violents comme la chasse et la guerre tout simplement parce qu’il n’a pas les ressources physiques nécessaires. Il préfère les activités de l’esprit, parce qu’il est intelligent, certes, mais aussi parce qu’il les supporte mieux.

   Lorsque l’on recense les orgies dénoncées habituellement sous le règne d’Henri, on s’aperçoit qu’elles sont finalement peu nombreuses. C’est qu’en réalité, le Roi est de bien trop faible constitution pour soutenir le rythme de vie qu’on lui suppose !

   Si sa santé est défaillante, celle de ses favoris ne l’est pas. Ils sont la vigueur qui lui fait défaut. « Ils ont la santé et la force », et Henri se plait à exister à travers eux, à vivre par procuration.

Le Bal des noces du duc de Joyeuse (1581), école française, considérée à l'époque comme une orgie de divertissements - Musée du Louvre
Le Bal des noces du duc de Joyeuse (1581), école française, considérée à l’époque comme une orgie de divertissements – Musée du Louvre

 

Une nécessité politique

Les intrigues de cour sont moins superficielles, l’octroi des grâces moins frivole que l’opinion ne l’imagine. Au temps où le pouvoir monarchique doit compter avec les factions nobiliaires, user de tels moyen est aussi faire œuvre de politique.

   Pour protéger son autorité et sa couronne, Henri ne peut compter sur sa famille : son frère, le duc d’Alençon, est le plus prompt à monter des complots contre lui, soutenu par sa sœur Marguerite, épouse d’Henri de Navarre (le futur Henri IV). Aucune entente entre les frères et sœurs, malgré les efforts entrepris par Catherine de Médicis pour réconcilier ses enfants.

 Alors Henri IIIs’entoure d’hommes sûrs, de sa génération, issus de familles nouvelles, qu’il sait dévoués à sa cause. Les mignons valent plus que leur légende ! Fidèles à leur maître, ils sont ses gardes, ses conseillers politiques et même ses agents d’exécution.

Le Guast, Saint-Luc, Caylus, Villequier, d’O sont en fait des hommes de guerre redoutables, fines lames indispensables à la sécurité royale.

Henri de Saint-Sulpice, fait baron en septembre 1575, est nommé capitaine des Cents chevau-légers de la garde en janvier 1576. François d’O devient vite l’indispensable conseiller financier d’Henri III. Après une disgrâce momentanée liée à sa jalousie à l’égard de d’Epernon et de Joyeuse, il est l’un des rares témoins des derniers instants d’Henri III avant de servir loyalement Henri IV. Jacques de Caylus est réputé pour être un guerrier redoutable. Louis de Maugiron, jeune homme d’une grande bravoure et d’un grand courage, perd un oeil au combat. Quant à Saint-Luc, Brantôme le qualifie de « très brave, vaillant et bon capitaine » et le futur Henri IV, qui le considère comme un brillant soldat, le reprendra à son service.

   Mais les plus dévoués à la cause d’Henri III, les plus importants mignons de son règne, furent les ducs d’Epernon et de Joyeuse.

 

Les « archimignons »

   Dans la dernière moitié de son règne, Henri III s’entoure de deux hommes dont l’ascension va être prodigieuse. Ils raflent toutes les faveurs, ont les oreilles du maître, à qui ils vouent une indéfectible loyauté. A tel point qu’ils sont surnommés les archimignons. Qui sont-ils ? Jean-Louis de Nogaret de La Valette, futur duc d’Epernon, et Anne de Batarnay d’Arques, bientôt duc de Joyeuse.

En face des Bourbons et des Guises qui, tels des chasseurs guettant leur proie, attendaient avec impatience le moment de s’emparer de la couronne, il fallait au dernier Valois des défendeurs dévoués corps et âme. Ce furent les ducs d’Epernon et de Joyeuse.

   La Maison de Lorraine détient des charges importantes, réparties entre ses différents membres : les plus influents sont les trois frères Guises, le duc de Mercœur, les deux frères d’Aumale et les Nemours. Henri III va combler les deux archimignons de faveurs, s’appliquant à faire glisser les charges les plus importantes du royaume des mains de ses ennemis pour les remettre à ces hommes dont il est sûr.

 

La Valette, duc d'Epernon
La Valette, duc d’Epernon

La Valette est issu de seigneurs gascons, qui ont combattu durant les guerres d’Italie. Tête politique, grand militaire, personnalité un peu revêche et cassante mais loyale, il se dévoue corps et âme à Henri III. Sa carrière est fulgurante : colonel général de l’infanterie en 1581, il est fait duc d’Epernon en 1581, Chevalier du Saint-Esprit en 1583, gouverneur de Metz la même année, puis gouverneur de Boulogne-sur-Mer en 1585, colonel général de l’infanterie et gouverneur de Provence en 1586. Pour ne citer que les titres les plus illustres !

   Il se voit confier de multiples missions diplomatiques par Henri III, dont plusieurs rencontres avec le grand rival du Roi, le Bourbon Henri de Navarre, qui ne sont malheureusement pas couronnées de succès.

 

Dessin d'Anne d'Arques, duc de Joyeuse - école française (BNF)
Dessin d’Anne d’Arques, duc de Joyeuse – école française (BNF)

 

D’Arques le surpasse, s’il est possible, en faveurs accumulées. Guerrier accompli, il est de caractère plus aimable que d’Epernon. Bel homme, il épouse toutes les vues d’Henri III et se montre digne de sa confiance.

   Gouverneur du mont Saint-Michel en 1579, d’abord vicomte de Joyeuse, il devient duc en 1581, Grand Amiral de France en 1582, Chevalier du Saint-Esprit en 1583, gouverneur de Normandie la même année (charge normalement réservé au Dauphin mais en l’absence d’héritier du trône…) et Gouverneur du Havre en 1584.

   Surtout, Henri III fait entrer son précieux duc de Joyeuse dans la famille royale : il lui donne en mariage la demi-sœur de la Reine Louise : Marguerite de Vaudémont. Il écrit, au début de l’année 1581, à la comtesse du Bouchage :

Ma cousine (…). Je ne veux vous céder l’honneur que j’ai procuré et résolu de faire à votre fils que je tiens pour mien, Arques qui est d’épouser ma belle-sœur, sœur de ma femme, Mademoiselle de Vaudémont. Si je l’eusse pu faire mon fils, je l’eusse fait, mais je le fais mon frère.

Le traité de Nemours, signée avec La Ligue le 7 juillet 1585, marque la dernière période du règne d’Henri III et le déclin de la faveur des archimignons. Epernon est disgracié et Joyeuse est tué à la bataille de Coutras en 1587.

Si admissible et avisée qu’elle ait pu être, la politique faisant de La Valette et de Joyeuse les instruments privilégiés du roi contre les Grands manquait de deux soutiens essentiels : la présence d’un dauphin et le soutien de l’opinion publique, la popularité en un mot.

Sources

♦ Le goût des rois, de Jean-François Solnon

♦ Henri III, roi shakespearien, de Pierre Chevalier

♦ Histoire point de vue magazine, Ces princes qui aiment les hommes

Le Larousse des Rois de France

♦ La Cour de France, de Jean-François Solnon

 Les Reines de France au temps des Valois, tome 2 : Les années sanglantes, de Simone Bertière

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2 Réponses

  1. Encore un article passionnant, qui éclaire utilement l’image déformée que la tradition a conservée du roi Henri III. Merci !

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