Lien du sang : le drame de Louis XIV et Marie-Thérèse

 

    L’accouchement est, pour toutes ces Reines et ces princesses destinées à assurer la continuité de la dynastie, un exercice périlleux mettant en danger la vie de la mère et de son enfant. Au Moyen-Âge, une femme sur quatre meurt en couches. Les progrès de l’obstétrique permettent de diminuer les risques : les spécialistes nommés « accoucheurs » entourant la royale patiente utilisent des instruments facilitant la délivrance. Mais l’accouchement reste une épreuve physiquement et psychologiquement éprouvante jusqu’au XXème siècle. Si le taux de mortalité infantile élevé est souvent la cause de la disparition prématurée de leurs enfants, les couples royaux sont souvent victimes des effets mal connus de la consanguinité… 

Louis XIV et Marie-Thérèse avec le Dauphin en 1662, par Joseph Werner
Louis XIV et Marie-Thérèse avec le Dauphin en 1662, par Joseph Werner

 

L’égale du Soleil

   Après m’être penchée sur les grossesses malheureuses d’Anne de Bretagne, voici le tour de Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV. Le Roi-Soleil, que l’on accuse souvent avec raison d’avoir mené la vie dure à son épouse Marie-Thérèse de Habsbourg en lui imposant la présence de ses maîtresses, lui témoigna pourtant jusqu’à la fin de sa vie un profond respect et une grande tendresse.

   Seule Marie-Thérèse, en tant que fille du Roi d’Espagne Philippe III de Habsbourg, est son égale devant Dieu et dans la hiérarchie des têtes couronnées.

Seule la Reine peut donner au Roi une lignée légitime, seule elle peut inscrire sa personne dans la continuité dynastique. Et il lui en est reconnaissant.

   Elle a ainsi le bonheur de voir Louis XIV rejoindre son lit toutes les nuits. Pas seulement parce qu’il souhaite une descendance, mais aussi parce qu’il l’estime. Loin d’être sotte et de se morfondre en permanence sur les infidélités de son époux, elle tient exactement le rôle qu’il attend d’elle, celui d’une souveraine pieuse, digne et obéissante. Il lui doit le respect dû à son rang. Gare aux courtisans qui se permettent des impertinences ! Ils se font vertement réprimandés.

   Rien ne traduit mieux ce lien particulier, finalement très puissant, entre le Roi-Soleil et sa femme, que les naissances royales. Le monarque manifeste une grande sollicitude à l’égard de son épouse pendant ses grossesses et lors de ses accouchements. Époux inquiet, il la soutient dans ces épreuves à répétions et partage son chagrin lors de la disparition prématurée de leurs enfants.

 

« La Reine est accouchée d’un garçon ! »

Marie-Thérèse et le Dauphin, par Simon Renard de Saint-André (détail d'un tableau où la Reine est représentée avec sa belle-mère Anne d'Autriche) Collection du château de Versailles
Marie-Thérèse et le Dauphin, par Simon Renard de Saint-André (détail d’un tableau où la Reine est représentée avec sa belle-mère Anne d’Autriche) Collection du château de Versailles

   La première fois que Marie-Thérèse tombe enceinte, quelques mois après son mariage en 1660, elle met toutes les chances de son côté. Bien au fait des risques qu’elle encourt (sa propre mère est morte des suites d’une fausse couche), la Reine suspend toute activité et ne se déplace plus qu’en chaise à porteur. Elle prendra ces mêmes précautions à chaque nouvelle grossesse.

   Le jour de l’accouchement, qui survient le 1er novembre 1661, elle souffre tant que le Roi ne quitte pas son chevet, lui tenant la main avec tendresse. Il lui souffle des paroles rassurantes et insiste pour que le reste de la Cour se tienne en retrait. Les douleurs semblent interminables… Louis XIV en vient à « implorer la protection divine ».

   Lorsque Marie-Thérèse est enfin délivrée, elle est aux anges d’apprendre qu’il s’agit d’un mâle. Louis XIV se précipite à la fenêtre et hurle aux courtisans massés dans la cour de l’Ovale : « La Reine est accouchée d’un garçon ! ». Il a eu très peur pour la Reine, qui a bien failli mourir… Mme de Motteville témoigne :

Tant qu’elle fut dans ses grands maux, le Roi parut si affligé et si sensiblement pénétré de douleur qu’il ne laissa nul lieu de douter que l’amour qu’il avait pour elle ne fut plus avant dans son cœur que tous les autres.

   Louis XIV assistera ensuite son épouse dans tous ses accouchements.

 

 

Les conséquences d’un mariage consanguin

   Marie-Thérèse a rempli son devoir dynastique et ne doute pas que cet enfant sera suivi par d’autres. En effet, de nombreux princes et princesses viennent à intervalles réguliers consolider la dynastie : Anne-Elisabeth en 1662, Marie-Anne en 1664, Marie-Thérèse en 1667, Philippe-Charles l’année suivante et enfin Louis-François en 1672.

   Au total donc, trois fils et trois filles. Mais le Dauphin, baptisé Monseigneur, est le seul parmi l’abondante progéniture du couple qui survit à l’enfance.

   Anne-Elisabeth, Marie-Anne, Philippe-Charles et Louis-François ne vivent que quelques mois. Seule Marie-Thérèse, adorée par ses parents et surnommée la petite Madame, passe sa première année, et décède à l’âge de cinq ans le 1er mars 1672, dans les bras de sa mère.

   Cette mort laisse le couple effondré. Louis XIV ne mange plus (ce qui, pour un glouton pareil, est un signe de dépression profonde) et ne dort plus. Le deuil le rapproche de sa femme.

   La foi profonde de la Reine, inculquée dans sa jeunesse, l’aide à surmonter les épreuves. Le monarque a plus de mal à s’en remettre. Il s’afflige de la mort de chacun de ses enfants, qu’ils soient filles ou garçons. 

Marie-Thérèse de Bourbon, dite la petite Madame, par Jean Nocret (Collection du musée du Prado, Madrid)
Marie-Thérèse de Bourbon, dite la petite Madame, par Jean Nocret (Collection du musée du Prado, Madrid)

   On le voit même interroger ses médecins, tenter de comprendre pourquoi sa progéniture illégitime est beaucoup plus résistante que ses enfants dynastes… 

   La mortalité infantile, fléau du temps, n’est pas la seule cause de ces décès : les effets désastreux de la consanguinité ne sont pas encore bien compris. Le Roi et la Reine sont en effet doubles cousins germains… L’Eglise préfère brandir ces catastrophes dynastiques comme autant de châtiments divins, en représailles de la vie libertine que mène Louis XIV !

   Le monarque se console en s’attachant à ses enfants naturels issus de ses amours avec La Vallière et surtout avec la marquise de Montespan. Marie-Thérèse, elle, n’a que ses larmes pour pleurer, et Dieu pour prier.

 

La douloureuse naissance de Marie-Anne (qui n’était pas noire !)

   Après le premier accouchement difficile de la Reine, deux autres naissances mettent sa vie en péril.

   La plus célèbre l’est non pas car Marie-Thérèse a failli y laisser sa vie, mais parce que la légende s’en est emparée : on a longtemps prétendu que la Reine avait donné naissance à une petite fille noire issue de sa liaison avec son nain Nabo ! Pour éviter le scandale, la petite aurait été subtilisée à la naissance et remplacée par une autre enfant, puis cloîtrée dans un couvent. Balivernes.

   Dès le départ, cette naissance s’annonce mal. Depuis le début mois de novembre, la Reine est fiévreuse, son dos et ses jambes la font terriblement souffrir. Le 16 novembre 1664, elle ressent d’affreuses douleurs : l’enfant est prématuré.

   L’accouchement est un calvaire. La Reine paraît à la dernière extrémité, les médecins insistent pour faire entrer un prêtre afin de lui administrer les derniers sacrements. Marie-Thérèse refuse obstinément pendant plus de 2 heures « disant qu’elle voulait bien communier, mais non pas pour mourir » ! Il n’y a que le Roi capable de lui faire entendre raison.

   Le travail continue, toujours aussi douloureux. Affolé, Louis XIV demande à ce que l’on sauve sa femme plutôt que l’enfant à naître. 

Marie-Therèse et le Dauphin vers 1663, par Charles Beaubrun
Marie-Therèse et le Dauphin vers 1663, par Charles Beaubrun

   Croyant hâter le dénouement, les médecins veulent forcer la Reine à prendre de l’émétique, violent traitement destiné à faire vomir : effet désastreux sur une femme en plein accouchement ! Marie-Thérèse, qui a « une peur affreuse » de ce remède (elle a bien raison), refuse en pleurant. Mais les médecins, d’une ignorance dramatique, s’acharnent et finissent par le lui faire avaler.

   Plus morte que vive, la souveraine donne naissance à une petite Marie-Anne. Le nouveau-né et sa mère sont dans un état inquiétant. Le bébé, qui semble suffoqué, a le teint violacé et une peau un peu foncée (ressemblant d’ailleurs en cela à son père, très brun de poil et de peau) qui étonnera les courtisans et donnera naissance à la légende de l’enfant noir.

   Histoire invraisemblable, d’autant plus impossible que l’on voit mal la très catholique Marie-Thérèse avoir des rapports charnels avec un autre homme que son mari, à la barbe de tout le monde, et encore moins avec son nain Nabo, les nains étant alors considérés comme de véritables animaux de compagnie. Et comment diable aurait-on pu subtiliser un enfant sous les yeux de toute la Cour qui assiste à la naissance ?

   L’état de la Reine est alarmant : elle est victime d’une crise de convulsions qui fait craindre que sa dernière heure ne soit venue. C’est finalement la petite Marie-Anne qui décède, le 26 décembre, elle aussi secouée de convulsions. La Reine se remet très difficilement de cette naissance éprouvante : elle se plaint de fortes fièvres pendant de longues semaines.

 

Louis XIV accoucheur

   A la fin de l’année 1666, on attend cette fois-ci avec impatience la délivrance de la Reine. Tout le monde à la Cour s’impatiente, Marie-Thérèse en étant à plus de neuf mois de grossesse.

   A nouveau, le jour de la naissance est très douloureux. Louis XIV en personne se métamorphose en accoucheur : il assiste le médecin Félix, qui l’a chargé d’immobiliser les genoux de la Reine pendant le travail. La pauvre femme souffre tant qu’elle se contorsionne vivement, et le Roi a du mal à s’acquitter de sa mission ! Il persévère, souhaitant s’occuper personnellement de cette tâche que les courtisans jugent ingrate.

   Marie-Thérèse donne enfin le jour, le 2 janvier 1667, à Marie-Thérèse, la fameuse petite Madame qui causera un si vif chagrin le jour de sa disparition 5 ans plus tard.

   L’attitude de Louis XIV en ces instants cruciaux traduit l’un des traits les plus touchants de sa personnalité complexe. Si dur et si intransigeant avec ses proches au quotidien, capable de les sacrifier froidement à sa politique, il s’engage personnellement et physiquement pour eux dès qu’ils sont en danger. Marie-Thérèse, en tant qu’épouse légitime, est en haut de sa liste.

 

 

Sources

 

♦ Dictionnaire amoureux des Reines, de Evelyne Lever

♦ Les Reines de France au temps des Bourbons, de Simone Bertière : Les femmes du Roi-Soleil

♦ Marie-Thérèse d’Autriche : Épouse de Louis XIV, de Joëlle Chevé

♦ Louis XIV et la famille royale, de Christian Bouyer

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3 Réponses

  1. Bravo encore une fois pour votre article. J’ai beaucoup aimé. L’article fait réfléchir au combien l’accouchement était difficile jusqu’au XXè siècle et permet je l’espère aux hommes de se poser des questions sur leur attitudes qui pour d’autres n’ont pas évolué.

    • Plume d'histoire

      Un calvaire, surtout pour les Reines qui étaient culpabilisées si elles ne donnaient pas naissance à des héritiers mâles !

  2. Ce que je retrouve dans différents articles, est que je retrouve l’amour que porte leur mère souvent aux petits princes, je prends exemple d’Aliénor d’Aquitaine qui aimait énormément Richard Coeur de Lion, Frédégonde qui portait une admiration toute particulière à ses fils notamment Clotaire II, Dagobert et Chlodobert, il y a aussi Catherine de Médicis qui aimait beaucoup ses garçons surtout s’Alexandre Edouard de France, nommé plus tard Henri III. Hors royauté, George Sand adoré son fils Maurice plus que tout par rapport à sa fille Solange. Mais je repense au mari, roi etc qui je remarque aimé leurs filles ou belles filles, je pense la à Mary Stuart, reine d’Ecosse. Henri II l’a disait être la plus belle fille que je connaisse et lui porté plus d’admiration que ses fils ou ses filles. Chilpéric aimé sa seul fille Rigonthe. Mais dans tout cela, les mères pensaient à la vie de leurs enfants et protèges beaucoup leurs enfants. Ceci se ressent notamment pendant la Renaissance et ensuite jusqu’à Napoléon, moins pendant le Moyen-Age ou les héritiers qui soit frères, cousins, pères se tuaient. Lorsque la reine était stérile et donc pas d’héritier, l’époux se chargeait de la répudier, plutôt cruel. Puisque les naissances sont des moments très critiques pour les femmes à ses époques.

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