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1925 : le mystérieux incendie du château de Randan

Vol d’objets précieux, mariage clandestin, consommation d’opium et mort suspecte… Aux XIXe et XXe siècles, les aventures du château de Randan, bijou de la famille d’Orléans, sont dignes d’un véritable feuilleton ! La saga se termine en apothéose avec un mystérieux incendie qui ouvre une enquête criminelle…

« Un palais de fées »

Le Domaine royal de Randan, planté de beaux bosquets d’arbres et d’arbustes odorants, est au XIXe siècle le paradis terrestre d’Adélaïde d’Orléans, sœur du roi Louis-Philippe. Le cadre idyllique du terrain, qui offre un panorama spectaculaire sur de larges et magnifiques horizons de plaines, de villages, de châteaux, d’étangs et de montagnes, subjugue la princesse. Elle fait édifier, au milieu d’un parc fort bien dessiné, un château composé d’un corps de logis avec deux pavillons carrés et flanqué de deux grosses tours.

La construction en briques roses et grises, les toits et les clochetons couverts en ardoises, les hautes cheminées, donnent à ce château un air du temps de Henri IV.

La Liberté – 14 août 1875

Sur les terrasses qui s’étalent au pied des murailles, rappelant par leur heureuse disposition les délicieux jardins d’Italie, les jets d’eau alternent avec les massifs de fleurs.

On dirait un palais de fées, transporté aux temps modernes, avec toutes ses merveilles.

 Le Gaulois – 12 octobre 1886

Adélaïde d’Orléans reste toute sa vie célibataire. À sa mort, la demeure de son cœur est léguée à l’un de ses neveux préférés, Antoine d’Orléans, duc de Montpensier. Malheureusement, la chute de la Monarchie de Juillet et l’exil de la famille royale empêchent le prince de profiter de son domaine, qui entre dans un long sommeil.

Vol au château !

En 1871, le Second Empire s’écroule et Antoine peut rentrer en France après 24 ans d’exil. Il reprend possession du Domaine de Randan et partage son temps entre son château français qu’il décore et meuble avec goût et la fastueuse Cour de Séville, où vit sa femme, sœur de la reine d’Espagne.

Antoine d’Orléans, neveu d’Adélaïde et duc de Montpensier – 1851 – Palais royal de Madrid

Pendant ses longues absences, le château reste ouvert au public, sous la surveillance de gardiens qui font visiter les pièces principales. Le 24 août 1884, un voleur s’introduit parmi les visiteurs et profite d’un instant d’inattention du guide pour s’éclipser et subtiliser des objets très précieux et des souvenirs historiques dans les pièces voisines avant de s’enfuir à toutes jambes. L’affaire fait les gros titres de la presse :

La glace d’une vitrine placée dans la salle d’armes avait été brisée et il avait été soustrait dans cette vitrine un casse-noisette et une paire de ciseaux dorés, un presse-papier en or enrichi de pierres précieuses et la monture également en or et pierres précieuses d’un narguilé. 

La Démocratie du Cher – 27 février 1885

Le filou emporte également le grand sceau de la reine Marie-Amélie, en or massif, orné de pierreries et de perles, d’une valeur de plus de 100 000 francs. Il tente aussi (sans succès !) d’attirer à lui un carnet en or inestimable, avec coins fleurdelisés en diamants, ayant aussi appartenu à la reine Marie-Amélie.

On part immédiatement à la recherche du voleur et l’on retrouve, dans une grange toute proche, sous un tas de fumier, le sceau de la reine Marie-Amélie ! Le malfrat s’est donc débarrassé des objets trop reconnaissables… Choqué, le duc de Montpensier décide de fermer complètement Randan aux curieux, et le domaine replonge dans le sommeil.

Renaissance avec la comtesse de Paris

Le château et son parc connaissent véritablement une seconde vie lorsqu’Isabelle, comtesse de Paris, fille aînée d’Antoine, en hérite en 1890. Veuve de son cousin Philippe d’Orléans, elle fait de Randan, qu’elle adore, sa résidence d’été. Chaque année, au retour des beaux jours, elle quitte son palais de Villamanrique, en Andalousie, pour s’installer pendant 6 mois en Auvergne. C’est donc à nouveau une femme qui prend la relève d’Adélaïde et entretient le domaine.

L’impressionnant générateur électrique du Domaine royal de Randan !

Sous l’égide d’Isabelle, les jardins reprennent l’aspect enchanteur qui faisaient leur renommée autrefois. Surtout, la comtesse de Paris suit avec attention les progrès techniques. Elle modernise considérablement le château. Dès 1909, elle fait installer un monumental générateur électrique, encore visible aujourd’hui. Le domaine devient le premier foyer d’électricité en Auvergne et bénéficie de l’eau courante. Pour l’électricité, le village de Randan attendra 30 ans de plus et les habitants n’auront pas accès à l’eau avant la fin de la Seconde Guerre mondiale !

Pendant la Première Guerre mondiale, la comtesse de Paris met le château et ses dépendances à la disposition du Service de Santé, et fait installer une quarantaine de lits pour accueillir les blessés.

Ma grand-mère la comtesse de Paris, aidée de religieuses et de personnes dévouées et bénévoles, s’occupait des blessés. Ma mère et elle, vêtues de blanc, une croix rouge au front, pansaient les soldats. Le dimanche, on distribuait des tartes aux pommes dont les sœurs nous faisaient profiter. Je jouais avec les convalescents dans le jardin.

Henri d’Orléans (1909 – 1999) dans Mémoires d’exil et de combats, 1979

Elle s’éteint finalement en 1919, léguant son « cher Randan » à son fils cadet, Ferdinand d’Orléans, dernier duc de Montpensier.

La comtesse de Paris (au centre, avec son chapeau et sa canne), surnommée “l’homme de la famille”, entourée des infirmières et des soldats au Domaine royal de Randan pendant la Première Guerre mondiale

Paradis… artificiels !

Sacré numéro que Ferdinand d’Orléans, explorateur et aviateur renommé ! Né au château d’Eu (fief des Orléans) le 9 novembre 1884, Ferdinand, titré duc de Montpensier, est le frère cadet de Pillippe, duc d’Orléans et prétendant à la couronne de France. Lieutenant de la marine espagnole, grand voyageur, navigateur et chasseur, le prince accomplit de longues croisières autour du monde, collectionnant les trophées de chasse exotiques et les objets précieux. Un jour, souhaitant coûte que coûte faire rentrer dans le château de Randan une pagode chinoise rapportée de ses explorations, il décide de la faire passer en pièces détachées par une fenêtre !

Ferdinand d’Orléans chez les Moïs (Indochine) vers 1910 – © Domaine royal de Randan

En 1921, le duc de Montpensier épouse tardivement la marquise Maria-Isabelle de Valdeterrazo et se retire dans son Domaine de Randan. Il ne profite guère de sa vie conjugale… Au fil des ans, Ferdinand s’est laissé happer par l’un des grands fléaux du XXe siècle : la dépendance à l’opium. En 1924, son état est tout à fait préoccupant. Le 30 janvier, bourré de drogues, il s’éteint à l’âge prématuré de 39 ans dans ses appartements du château de Randan. La presse s’en étonne :

Ferdinand d’Orléans était depuis quelque temps dans un assez mauvais état de santé. Mais rien cependant ne pouvait faire prévoir une fin aussi proche. Il mourut subitement, hier matin, à 10 heures.

Le Matin – 31 janvier 1924

Immédiatement, sa mort paraît suspecte. On soupçonne sa femme et la famille espagnole de cette-dernière d’avoir profité de sa faiblesse pour lui faire modifier son testament : alors que le mariage n’est pas heureux, tous les biens du prince reviennent à sa veuve ! L’objectif atteint, ils auraient ensuite hâté la mort de Ferdinand. Le secrétaire particulier du duc de Montpensier, M. Louis de Joantho, dresse à posteriori un portrait peu flatteur de la duchesse, de sa mère et de ses proches, décrits comme des charognards :

Il montra le duc tout de suite dominé par sa femme et sa belle-mère, la marquise de Valdeterrasso, chambré par elles, soumis à la tyrannie de leur cupidité.

Aux écoutes – 9 juin 1928)
Façade principale du château de Randan au XXe siècle, avant l’incendie

Quoi qu’il en soit, le Domaine de Randan revient en effet à sa veuve, libre de faire du château ce que bon lui semble. Maria-Isabelle de Valdeterrazo, duchesse de Montpensier, réside justement au château lorsqu’un terrible incendie se déclare au matin du 25 juillet 1925….

Le drame

Un formidable incendie détruit le château de Randan

Le Petit Parisien – 26 juillet 1925

Le reliquaire des Orléans est aujourd’hui en cendres 

L’Intransigeant – 27 juillet 1925

L’incendie du château de Randan est un véritable désastre

Le Phare de la Loire – 26 juillet 1925

Un château anéanti par le feu avec d’immenses richesses

L’Ouest-Éclair – 26 juillet 1925

L’incendie du château de Randan a fait plus de 20 millions de dégâts

La Petite Gironde – 30 juillet 1925

Le château de Randan aurait-il été incendié par une main criminelle ?

Le Siècle – 31 juillet 1925

La presse est en émoi. Le majestueux château des Orléans vient d’être ravagé par les flammes. Que s’est-il passé ?

La duchesse de Montpensier s’est installée à Randan en villégiature depuis 2 jours avec sa famille. La veille, dans la journée, elle fait visiter à ses proches les différentes pièces du château, qui n’ont pas été ouvertes depuis la mort du duc de Montpensier. Elle s’arrête assez longuement, avec sa cousine, dans le boudoir chinois où le duc avait amassé ses objets précieux rapportés de ses expéditions en Orient. Maria-Isabelle et sa famille passent une partie de la soirée à jouer aux cartes, puis, vers une heure du matin, ils vont se coucher.

Vers 4 heures, ils furent réveillés par des cris de : « Au secours ! au feu ! » poussés par les domestiques couchant dans les étages supérieurs. L’alarme fut immédiatement donnée, et l’on constata que le feu avait pris dans le boudoir […] qui était entièrement embrasé.

Le Petit Journal – 26 juillet 1925

Quand les pompiers de Randan arrivent sur les lieux, l’aile droite flambe déjà. Le maire demande le renfort des communes voisines de Vichy et de Clermont-Ferrand, qui lance sa pompe automobile, et les pompiers des usines Michelin et de Gannat. Deux pompiers blessés dans l’intervention doivent être transportés d’urgence à l’hôpital.

On apercevait nettement, de Clermont-Ferrand, à 40 kilomètres, une immense colonne de fumée qui s’étendait au-dessus de la Limagne.

L’écho de Paris – 26 juillet 1925
Photo carte postale prise peu après incendie du 25 juillet 1925 – © Amis du Domaine royal de Randan

Les dégâts sont considérables. Dans la fournaise, le clocheton central s’effondre puis toute la toiture « avec un bruit infernal ». La population, émue, afflue de toutes parts pour essayer de porter secours.

Cette magnifique résidence, actuellement domaine de la maison de Montpensier, était chère à toute la noblesse française. Aujourd’hui de ce château plein de souvenirs, il ne reste que quatre murs, qui dressent ver le ciel des pignons noircis et branlants.

Le Petit Parisien – 26 juillet 1925

D’inestimables richesses sont détruites. La bibliothèque (celle de Louis-Philippe) et une superbe collection de dentelles qui valait à elle seule plusieurs millions de francs, partent en fumée. L’intégralité du musée chinois se désintègre : des soieries, une collection de 200 à 300 bouddhas en or et en argent ciselé, une série de meubles chinois, annamites et japonais ainsi que des spécimens de tout ce que l’Extrême-Orient a produit de plus spectaculaire (céramiques, émaux, laques) sont ravagés par les flammes. De fabuleux tableaux sont réduits en cendres : une réplique du portrait de la princesse Palatine par Rigaud, un portrait de la princesse de Bourbon-Conti par Lancret, des bustes et des statues de tous les princes et princesses des maisons d’Orléans et de Bourbon depuis Louis XIV, mais également des Ingres, des Winterhalter ou encore des dessins de Goya…

Heureusement, la collection de chasse, unique en Europe, du duc de Montpensier, installée dans les halls du rez-de-chaussée, est sauvée. On récupère de justesses quelques tapisseries des Gobelins et d’Aubusson. Le reste est anéanti ! 25 à 30 millions d’objets et de reliques de la maison de France viennent de partir en fumée…

Un incendie criminel ?

Les causes du sinistre suscitent tout de suite beaucoup de questionnements. Elles demeurent bien mystérieuses…

Il est établi de façon formelle que le feu n’a pu être allumé par un court-circuit, car depuis la mort du duc de Montpensier, le courant électrique avait été coupé. On ne devait le rétablir que le jour même de l’incendie, pour la villégiature estivale de la duchesse. Les magistrats du parquet de Riom mènent l’enquête avec acharnement pendant plusieurs mois. La duchesse affirme au procureur que sa cousine ainsi qu’elle-même ne fument pas. Une cigarette mal éteinte n’a donc pas pu mettre le feu. En outre, leur visite du boudoir chinois s’est déroulée en plein jour. Aucune lampe n’a été approchée des tentures.

Maria-Isabelle est persuadée qu’il s’agit d’un acte de malveillance, sans pouvoir diriger des soupçons précis sur qui que ce soit. La jeune femme admet avoir laissé la fenêtre du boudoir chinois ouverte après sa visite en compagnie de sa cousine… Quelqu’un s’est-il s’introduit pendant la nuit ? C’est bien de là que le feu est parti !

La duchesse avance une preuve qui, selon elle, est irréfutable : les fenêtres du salon chinois, au lieu d’être comme les autres couvertes de suie et de fumée sont au contraire « comme corrodées et offrent des traces à reflets métalliques. » Des produits chimiques ont été employés par une main criminelle, c’est certain ! Les dépôts sont longuement examinés :

De cet examen, il résulte que ces traces sont dues à la fumée et aux émanations dégagées par les métaux précieux existant dans le salon chinois et qui, on le sait, ont fondu dans la fournaise. 

L’Écho de Paris – 8 août 1925

Ensuite, la duchesse affirme avoir entendu des pas dans la galerie menant aux cuisines, après son dîner. Mais cela ne prouve rien… L’affaire piétine et il faut bien conclure à un accident.

Bientôt, une nouvelle rumeur enfle : la duchesse de Montpensier n’aurait-elle pas elle-même mis le feu à son château dans l’espoir de soutirer le maximum d’argent à son assurance ? Dans la légende populaire, l’Espagnole est tenue pour responsable. N’a-t-elle pas aucune conscience de la transmission du patrimoine ? On sait qu’elle payait les notes de ses médecins avec des tableaux de maîtres…

L’incroyable musée de la chasse de Randan, qui présente la grande collection d’animaux naturalisés de Ferdinand d’Orléans. Un cours d’histoire naturelle unique puisque plusieurs espèces n’existent plus aujourd’hui !

Quoi qu’il en soit, l’escroquerie fait chou blanc car… le château n’est pas assuré ! Maria-Isabelle ne fera jamais réparer la demeure. Elle s’installe à côté, dans la maison de l’inspection. Les Orléans espèrent bien, le moment venu, récupérer le château de leurs ancêtres. En 1958, alors que la duchesse rend son âme à Dieu, ils découvrent avec horreur qu’elle a épousé en cachette son secrétaire et confident, José de Huarte… Le Domaine royal de Randan échappe donc aux Orléans, offusqués de ce mariage clandestin. Le neveu de José de Huarte hérite de tout. Il commence à vendre des parcelles du parc. En 1999, il met en vente aux enchères le reste des collections du château. À 24h de la vente fatidique, le Conseil général d’Auvergne préempte la collection, qui est sauvée de la dispersion et rapatriée à Randan. Juste à temps !

En 2003, le Conseil devient propriétaire de tout le domaine et œuvre depuis à une spectaculaire renaissance du site, qui se visite ! Le Musée de la chasse présente les extraordinaires trophées de Ferdinand d’Orléans, tandis que des pièces exceptionnelles, comme le piano de la princesse Adélaïde, sont exposées dans un bâtiment dédié. Quant au château, il est sauvé de la ruine, au prix de travaux titanesques de consolidation et de mise hors d’eau. Sa silhouette romantique se dresse donc toujours au milieu des montagnes. Tout est bien qui finit bien ! Ne manquez pas la visite de ce domaine fabuleux !

Sources

♦ Visite du Domaine pendant toute une journée en compagnie du Conseil Régional !

♦ L’abondante presse de l’époque

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