Esplanade et entrée du château de Hautefort
Au fil des siècles,  Fêtes, arts et création

Le château de Hautefort : le Phénix du Périgord

Discordes familiales, abandons, pillages et incendies émaillent l’histoire tumultueuse du château de Hautefort, ce joyau qui domine le village du même nom au cœur du Périgord. Toujours, cependant, il renaît de ses cendres ! Transformé, embelli et sauvé par la population et la galaxie surprenante de personnages hauts en couleur qui se succèdent entre ses murs au fil des siècles, Hautefort a survécu ! Incursion dans l’un des plus beaux sites de toute la région dans votre récit de l’été !

C’est une merveille qui n’est connue que des archéologues et vaut, sans parler du prix des souvenirs qu’elle évoque, la peine d’une visite pour le seul attrait de son architecture et de son ampleur.

Le Monde Illustré (20 septembre 1899)

Guerriers héroïques et troubadours

Les premiers propriétaires notables du château de Hautefort, les Lastours du XIe siècle, donnent le ton pour toute la période médiévale ! Le château est alors une place forte qui fait partie de l’Aquitaine, ce « vaste pays coupé par de longues chaînes de montagnes, limité d’un côté par la barrière des Pyrénées, d’un autre côté par l’Océan, et enfin par le grand fleuve de la Loire. »

Le puissant Guy de Lastours, dit le Noir en référence à la couleur de ses cheveux, est réputé violent. Son jeu favori consiste à conquérir les seigneuries de ses voisins, tout en se rendant avec insolence ensuite aux festivités données par les victimes de son impulsivité guerrière ! L’un des descendants de Guy le Noir, Gouffier de Lastours, est l’un des 30 premiers chevaliers à entrer dans Jérusalem en 1099 aux côtés de Godefroy de Bouillon lors de la première croisade. Son courage et sa bravoure sont attestés par différentes chroniques !

La forteresse de Hautefort entre ensuite dans la maison de Born, qui perpétue cette ardeur belliqueuse. Bertrand de Born, né entre 1140 et 1150, est l’incarnation parfaite de cette noblesse méridionale à la fois extravagante, géniale et démesurément combattive : il en a tous les vices et toutes les vertus. Maître du sirvente, poème à caractère satirique s’attaquant aux mœurs, aux rois ou même au clergé, Bertrand déploie dans ses compositions la même énergie que sur le champ de bataille :

Bien me plaît le gai temps de Pâques,
Qui fait feuilles et fleurs venir,
Et me plaît d’entendre ramage,
Des oiseaux qui font retentir,
Leurs chants par le bocage ;
Et me plaît quand vois sur les prés,
Tentes et pavillons dressés,
Et j’ai grande allégresse,
Quand vois par la plaine rangés,
Chevaliers et chevaux armés.
Enluminure de Bertrand de Born dans le magnifique manuscrit du XIIe siècle “Chansonnier provençal” (BNF)

Esprit audacieux, il mit toujours dans ses sirventes comme dans ses actions une témérité, un emportement et une ardeur qui le placent au premier rang des poètes et des héros du douzième siècle. On le vit tour à tour du fond de son château de Hautefort troubler par ses vers les cours de France, d’Espagne, d’Angleterre, désunir les rois entre eux, tandis que par ses armes il combattait ses voisins, saccageait leurs châteaux, ou plus terrible encore, résistait aux troupes de Henri II [roi d’Angleterre] et de son fils Richard.

De Raynouard

Durant cette période de domination anglaise sur l’Aquitaine grâce au mariage d’Aliénor d’Aquitaine, divorcée du roi de France, avec Henri II Plantagenêt, Bertrand s’illustre comme un guerrier avide d’en découdre, motivé par son désir d’indépendance. Il est empêtré dans des querelles incessantes avec son frère Constantin. L’objet du litige ? La possession du château de Hautefort ! Les deux frères ont en effet épousé une Lastours. Ils règnent donc conjointement sur le fief de Hautefort. Une situation qui ne convient ni à l’un ni à l’autre et qui les met en conflit permanent. Bertrand et Constantin occupent le château tour à tour, contractant des alliances multiples et changeantes pour s’y maintenir ou en expulser l’autre. Ils s’écharpent ainsi pendant 10 ans pour s’accaparer Hautefort, forteresse réputée imprenable… donc précieuse et stratégique.

Les deux frères se jettent avec enthousiasme dans les guerres fratricides qui déchirent la famille royale anglaise et ravagent l’Aquitaine. Constantin prend le parti d’Henri II Plantagenêt et de son fils Richard cœur de Lion, tandis que Bertrand s’allie au fils aîné, Henri le Jeune. On a accusé Bertrand d’avoir été le mauvais génie du prince. En tout cas, il fait tout ce qui est en son pouvoir pour envenimer la querelle. Coup de théâtre : Henri le Jeune meurt prématurément de la dysenterie le 11 juin 1183. Le 30 juin, Richard cœur de Lion met le siège devant Hautefort. 7 jours plus tard, les assiégés capitulent et la valse reprend : Hautefort est rendu à Constantin !

La mort du jeune Henri laisse Bertrand de Born anéanti. Il était devenu son frère d’armes, son ami même. La légende raconte que le guerrier troubadour se présente devant Henri II Plantagenêt « vaincu et repentant », pleurant la mort du prince. Ému aux larmes, le roi lui répond : « Ce n’est pas à tort ni sans raison que vous avez perdu le sens à cause de mon fils : il vous voulait plus de bien qu’à nul être au monde. Et moi, pour l’amour de lui, je vous rends votre liberté, vos biens et votre château, et vous rends mon amour et ma faveur. »

Bertrand de Born récupère ainsi son cher Hautefort, qui bénéficie alors de sa présence quasi permanente. Progressivement, Bertrand cesse toute intrigue politique et se retire sur ses vieux jours à l’abbaye de Dalon, en Dordogne.

Galerie d'honneur du château de Hautefort
Galerie d’honneur du château de Hautefort

De l’Avare de Molière à l’Aurore de la Cour

En 1237, l’arrière-petite-fille du troubadour épouse Aymar de Faye et leurs héritiers sont élevés au rang de vicomte de Hautefort. Après la période troublée de la guerre de Cent Ans, durant laquelle Hautefort est occupé par les Anglais, le château passe à la famille de Gontaut : elle prend les armes et le nom de Hautefort, fondant en ce début de XVe siècle la maison qui va perdurer jusqu’au XIXe !

Au XVIIe siècle, la reine mère et régente Marie de Médicis érige la terre de Hautefort en marquisat. Le premier marquis, François de Hautefort, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, commence à embellir le château. Le marquis et plus tard son petit-fils Jacques-François de Hautefort réinventent totalement le vaste quadrilatère de leurs ancêtres. Défendu par des tours crénelées et cerné de hautes murailles, protégé d’un pont levis encadré de deux tourelles, Hautefort a encore l’aspect d’une forteresse du Moyen-Âge. D’après les plans de deux architectes, le périgourdin Nicolas Rambourg et le parisien Jacques Maigret, les deux marquis transforment véritablement le fief en demeure d’agrément.

Ouvert au midi sur de splendides jardins en terrasses, le grand corps de logis à trois étages qui domine de ses quelque 100 mètres de haut un vaste horizon, lance en retour d’équerre deux pavillons carrés qui limitent une cour d’honneur et se terminent par de grosses tours circulaires. Coiffées de dômes à lanternons, elles rappellent celles de Chambord ou Valençay. Hautefort prend donc l’aspect d’un château de la Loire. Princier et classique, il détonne dans ce Périgord encore émaillé de châteaux forts !

Vu sur la tour qui termine l'aile est et sur la terrasse qui surplombe les magnolias grimpants et le parterre des Hautefort, planté de 10 000 pieds de buis !
Vue sur la tour qui termine l’aile est et sur la terrasse qui surplombe les magnolias grimpants et le parterre des Hautefort, planté de 10 000 pieds de buis !

Les deux marquis traînent en revanche une réputation de pingrerie qui leur fait beaucoup de tort à la Cour ! Parlant de son beau-père le vieux marquis François de Hautefort, Renée du Bellay s’épouvante : « Si nous n’avons point de pain, il ne nous en donne pas… De 2 800 livres de rente, j’en ai 1 400. […] Il ne s’inquiète pas de quoi je vis… Si l’on m’emprunte, il n’y a plus moyen de subsister ; je n’en puis plus… »

Hélas ! Le fils de Renée, Jacques-François de Hautefort, semble prendre les travers de son grand-père. Austère et peu agréable, il passe pour « le plus vilain pingre du royaume ». Le sobriquet occitan de ce célibataire endurci illustre à lui seul cette réputation : « Pura-quand-dona », autrement dit… « Il pleure quand il donne ». On raconte que ce ladre sert de modèle à Molière pour son personnage d’Harpagon dans L’Avare ! Il répugne à ce point à desserrer les cordons de sa bourse que le Parlement de Bordeaux doit parfois intervenir pour l’obliger à payer ce qu’il doit. Querelles de bornage ou de coupes de bois l’opposent à ses voisins et de nombreuses traces de procès intentés contre lui subsistent dans les archives.

Pourtant, le marquis est aussi un militaire brillant et un conseiller écouté du roi Louis XIII. Il participe aux campagnes de son temps et le monarque l’en remercie en incorporant de nouvelles seigneuries au marquisat de Hautefort. Cette belle petite fortune permet à Jacques-François de poursuivre l’œuvre de son grand-père : continuer à embellir Hautefort et développer la région, notamment les fonderies d’Ans, ce qui en fera l’un des principaux fournisseurs des armées de Louis XIV. Il fonde aussi un hospice pour les pauvres à Hautefort… Est-il vraiment le grippe-sou que l’on dépeint alors ? Quoi qu’il en soit, Madame de Sévigné écrit à sa fille en octobre 1680, alors que Jacques-François vient de mourir : « M. d’Hautefort est mort. […] Il n’a jamais voulu prendre du remède anglais disant qu’il était trop cher ; on l’assurait pourtant qu’il en serait quitte pour quarante pistoles ; il dit en expirant : – C’est trop ! »

La petite sœur de Jacques-François s’illustre, elle, dans les intrigues de Cour. Marie de Hautefort quitte le château de sa famille à l’âge de 10 ans pour ne plus jamais y revenir. Elle devient d’abord fille d’honneur de Marie de Médicis. La jeune personne relate dans les lettres à sa mère et à son frère, parfois encore enfantines mais souvent empreintes d’une lucidité et d’une maturité étonnantes pour une jeune fille de 14 ans, les guerres entre Marie de Médicis, Louis XIII et Richelieu. Déjà, on ne parle que de sa beauté dans toute la capitale.

Marie, qui a attiré l’attention du roi au printemps 1630, passe au service d’Anne d’Autriche en tant que dame d’atours. C’est dans cet univers de jeux, de luxe et de coteries qu’elle s’épanouit. L’amitié que Louis XIII lui porte se transforme en une relation ambigüe. Un amour voué à l’échec mais qui, entrecoupé de disputes et de rabibochages incessants, durera 10 ans ! Cette passion platonique est d’autant plus puissante qu’elle est assujettissante pour le roi.

De Marie, il n’avait ni la prestance, ni le dynamisme, ni la fidélité, ni la sensibilité réelle, ni la générosité, ni le charme. Plus encore, il redoutait son ascendant qui l’attirait et en même temps lui faisait peur. Et il ne voulut jamais, ou ne put jamais, comprendre sa sensualité, très intellectualisée sans doute.

Marie de Hautefort – Jacques Magnes
Copie d'un portrait de Marie de Hautefort par l'École française du XVIIe siècle (la copie est au château, l'original dans la famille de Bastard)
Copie d’un portrait de Marie de Hautefort par l’École française du XVIIe siècle (la copie est au château, l’original dans la famille de Bastard)

Louis XIII ne supporte pas l’attachement inconditionnel que voue Marie à sa maîtresse Anne d’Autriche. Il est jaloux de leur relation, lui qui est trop timide pour faire un pas vers sa coquette femme. Le monarque tente même de retourner la dame d’honneur contre son épouse : « Vous aimez une ingrate, vous verrez comme elle paiera vos services ! » Rien n’y fait. Marie forme avec Anne un duo à la fois soudé et persifleur. Marie de Hautefort, que l’on surnomme Aurore tant sa beauté éblouit, n’hésite pas en effet à se moquer des prétentions de Louis XIII, dénigrant son royal soupirant !

Dotée d’une forte personnalité, un peu tête brûlée, Marie trempe à plusieurs reprises dans des conspirations contre Richelieu, qu’elle déteste et qui le lui rend bien. Le cardinal, dont le réseau d’espions est très élaboré, parvient finalement à faire exiler la jeune femme de la Cour en 1637. Elle épouse alors le maréchal de Shomberg « qu’elle suit dans son gouvernement de Metz ».

Dans son testament et ses recommandations à son fils Louis XIV, Anne d’Autriche couche sur le papier une preuve éclatante de son amitié envers Marie de Hautefort :

Je vous ai recommandé beaucoup de choses, mais je vous avoue qu’après avoir fait réflexion sur mes devoirs, je ne trouve rien où je sois plus engagée par honneur, par conscience et par reconnaissance qu’à Madame de Schomberg, qui m’a servie avec une fidélité toute extraordinaire.

Marie de Hautefort – Jacques Magnes

Louis XIV lui-même voue à l’amie de sa mère un attachement profond et lui propose de nombreuses charges à la Cour, qu’elle déclinera toujours !

La Révolution : la population à la rescousse !

Alors que le Périgord, encore très pauvre et constellé de villages très éloignés les uns des autres, vit de loin les massacres révolutionnaires, la famille de Hautefort fait le choix malheureux de se rendre à Paris, pour une raison inconnue.

Le splendide manoir, privé de ses maîtres, ne pouvait manquer d’attirer l’attention des fougueux démolisseurs de l’époque ; mais l’indignation des habitants du bourg fit justice de leurs projets vandales.

Et oui ! Lorsque Louis XVI et sa famille sont arrêtés en pleine fuite à Varennes, des troubles éclatent un peu partout en France. On projette de ne laisser à Hautefort que des ruines…

La municipalité d’Excideuil s’étant portée de force à Hautefort pour procéder à l’œuvre de destruction, les habitants prirent les armes, firent fondre tous les ustensiles de cuivre pour faire des boulets, et braquèrent sur la garde nationale d’Excideuil cinq canons qui garnissaient la terrasse du château. Des démonstrations si énergiques arrêtèrent l’élan des sans-culottes qui se retirèrent sans avoir accompli leur dessein. Néanmoins, pour le préserver d’une nouvelle attaque, on le transforma en prison pendant la Terreur. 

Le château de Hautefort – Dominique Audrerie

La population vient de sauver le château ! Néanmoins privé de maîtres et de subsides, le château est transformé en prison pendant la Terreur, solution qui lui vaut d’être épargné par de nouvelles fureurs destructrices.

Vue sur le corps de logis du château de Hautefort depuis la cour intérieure
Vue sur le corps de logis du château de Hautefort depuis la cour intérieure

Pendant ce temps, l’avenir du vicomte Abraham-Frédéric de Hautefort, de son frère Armand-Charles, et de la vicomtesse de Hautefort s’obscurcit subitement. Ils sont arrêtés à Paris (probablement en 1793) et aussitôt incarcérés. C’est l’échafaud qui les attend. Au début du mois de juillet 1794, tentant le tout pour le tout, la vicomtesse de Hautefort imagine un stratagème pour sauver son beau-frère. Elle clame qu’il y a eu erreur au moment de l’enregistrement des listes. Ils ne sont pas 3 Hautefort mais bien 2 : son mari et elle-même. Pour justifier son argument, elle met en avant sa propre ascendance Hautefort. Assurément, on l’a enregistrée 2 fois par erreur ! Joli et ingénieux mensonge qui sauve la vie d’Armand-Charles : il échappe à la guillotine et retrouve la liberté après le 9-Thermidor.

Les Damas : le cœur bon et l’âme vaillante  

Nouveau siècle, nouveaux personnages. Les Damas ont laissé à Hautefort un souvenir impérissable. La carrière du premier d’entre eux, le baron Maxence de Damas, donne le tournis : militaire en Russie sous l’empire, il s’attache au duc d’Angoulême comme gentilhomme d’honneur après le retour de Louis XVIII, est fait successivement pair de France, ministre de la guerre puis des affaires étrangères. Marque de la faveur royale, c’est Louis XVIII qui signe en 1818 son contrat de mariage avec Sigismonde de Hautefort. Ardent royaliste et familier du roi Charles X, le baron de Damas exerce ensuite la charge de gouverneur du duc de Bordeaux, qui deviendra le fameux comte de Chambord. D’une fidélité à toute épreuve et d’une « vertu incorruptible à l’air des cours », il reste au service des rois détrônés contre vents et marées. Lamartine salue cette constance :

À cette époque, on le peignait comme un homme borné parce qu’il était modeste, rétrograde parce qu’il était modéré, clérical parce qu’il était religieux. Rien n’était plus injuste et plus faux. Sans prétention comme sans jactance, sans ambition comme sans faiblesse, c’était un homme de raison et de devoir, ne recherchant aucun poste élevé. Sa conscience et son humilité lui faisaient craindre de ne pas l’occuper dignement pour son roi et pour son pays, mais lui défendaient de refuser quand le roi et le pays lui donnaient la consigne de s’y dévouer.

Le baron de Damas suit Charles X en exil sans la moindre hésitation. Ce n’est qu’en 1834 qu’il retrouve Hautefort et son épouse. Petite anecdote : en 1836 naît au château de Hautefort Eugène Le Roy, auteur de Jacquou le Croquant ! Son père Jean-Pierre Le Roy est valet de chambre du baron de Damas. Retiré de la vie publique, le baron s’occupe d’agriculture, remeuble le château laissé longtemps inhabité et s’occupe du bien-être de la population.

Le baron de Damas par George Dowe - Hermitage
Le baron de Damas par George Dowe – Hermitage

Autant les marquis de Hautefort étaient pingres, autant les barons de Damas sont dispendieux, généreux… et populaires. Ils prêtent et donnent à foison, au risque de s’endetter, comme l’illustre la fondation d’une banque populaire par le baron :

L’inaction pesait sans doute au vieux soldat, car il prit une part active aux intérêts administratifs de sa contrée, qu’il représenta comme conseiller général et à laquelle il fut utile en inaugurant à Périgueux, en 1848, un système alors tout nouveau de banque populaire. Seulement, il avait une drôle de manière de comprendre la banque, et ce seul fait donne la mesure de son caractère. Sa maison de crédit fournissait de l’argent à tout le petit monde, boutiquiers, ouvriers, cultivateurs, n’importe, et cela sur parole, sans aucune reconnaissance écrite et sous la seule garantie de la parole donnée. Cela s’appelait le prêt d’honneur. Les bonnes gens promettaient toujours, mais ils ne rendaient pas de même.

La Liberté – 27 avril 1887

À l’image de son grand-père, le comte Maxence de Damas possède des convictions politiques « fermes comme les rocs d’Hautefort, vingt fois frappés de la foudre et jamais ébranlés. » Il partage les jeux du duc de Bordeaux… puis l’exil du comte de Chambord. À Frohsdorf, en Autriche où s’installe le prétendant au trône, le comte de Damas prend la direction des écuries. Chaque jour, il note la sortie des hommes et des chevaux sur des feuilles spéciales rigoureusement tenues comme un grand livre et s’assure que son maître dispose des chevaux les plus sûrs et les plus « parfaitement mis ». Il fait avec lui le voyage en Orient et devient assurément l’un de ses plus proches amis.

Il dépense d’ailleurs des sommes faramineuses pour le retour d’ « Henri V ». Installé à Hautefort qu’il adore, le comte réussit à sauver les apparences malgré ses finances en détresse. Un visiteur relève en 1881 :

Partout, dans les appartements, se retrouve ce cachet de grandeur qui est la marque de tout l’édifice. Hélas ! Le budget d’un souverain pourrait seul décorer, comme le faudrait, ces vastes et belles salles. Mais ce qui ne fait point défaut, au milieu d’une installation élégante, c’est le goût des châtelains qui se révèle dans un agencement dénotant des habitudes luxueuses et délicates.

Le « règne » de « Monsieur Maxence » laisse le souvenir d’une période faste pour le château de Hautefort et la population des environs.

Le vieux repaire de Bertrand de Born, transformé de siècle en siècle et devenu une sorte de palais, ne vit jamais compagnie aussi nombreuse et aussi souvent renouvelée. À Hautefort, [le comte] était familier et affable avec tous ; et le dernier des paysans n’éprouvait aucune contrainte à converser avec lui. C’était pourtant un homme qui était fait pour en imposer, mais son regard respirait tant de douceur et sa main était si largement ouverte pour les pauvres et les nécessiteux, qu’il se conciliait, sans y prendre garde, les esprits les plus ombrageux et les natures les plus rebelles.

L'une des chambres du château (les murs sont recouverts de cuir de Cordoue)
L’une des chambres du château (les murs sont recouverts de cuir de Cordoue)

Le Figaro du 6 août 1881 rappelle ses innombrables qualités :

D’une éducation exquise, apanage des gens de race, l’aimable châtelain joint aux aspirations et aux goûts d’une nature élevée, les généreux sentiments d’un cœur ouvert à toutes les compassions, à toutes les sollicitudes. Ce que le comte de Damas a semé de bien sur son passage, les pauvres et les malheureux le racontent pour lui qui n’en dit rien. Du reste, la bienfaisance est de tradition chez les Damas. Le cœur bon et l’âme vaillante, voilà les qualités les plus précieuses de cette famille illustre où l’honneur a toujours marché de pair avec la charité. 

Cette existence consacrée à la politique, aux dons et aux fêtes devient de plus en plus difficile à assumer. Maxence, victime de sa trop grande générosité, est entraîné par un ami dans des spéculations qui lui font faire des pertes considérables. Il n’a jamais su gérer sa fortune. Le château doit être vendu en 1890. Hautefort change donc réellement de mains après être resté, grâce aux femmes, dans la même famille pendant plus de 700 ans !

Le temps des périls

Le château est racheté par M. Bertrand Artigues, un ingénieur des travaux publics enrichi dans l’affaire du creusement du canal de Panama. Décrit comme un homme « vaillant et habile » (L’évènement du 6 septembre 1892) Bertrand Artigues s’intéresse beaucoup au passé de Hautefort, notamment à la vie de Bertrand de Born. En souvenir du guerrier troubadour, il fait apposer une plaque commémorative dans le château. Ce grand passionné d’art dramatique qui fait construire à Hautefort un petit théâtre aujourd’hui disparu, entretient l’intérieur du château avec goût :

Il y a là des salles de toute beauté, notamment un salon avec deux cheminées gigantesques qui ne dépareraient pas le Louvre.

L’Évènement – 6 septembre 1892

Il semble en revanche ne pas se soucier assez de l’entretien extérieur… En février 1897, une catastrophe qui aurait pu tourner au drame alarme la presse :

Une partie des remparts du magnifique château d’Hautefort vient de s’écrouler ce matin, ensevelissant sous ses décombres deux maisons et faisant éprouver des dégâts sérieux aux constructions environnantes. Il n’y a pas eu d’accidents de personnes, grâce aux mesures de précautions prises, dès la première heure, par M. Artigue, le propriétaire, et par les autorités civiles et militaires. […] Qu’on se figure un mur de soutènement de 35 mètres de hauteur, dominant à pic la principale place de l’endroit, s’effondrant tout à coup sur une longueur de 40 mètres. Heureusement, les dégâts sont purement matériels.

La Gironde – 5 février 1897
Façade nord du château de Hautefort - Belle vue sur les murailles !
Façade nord du château de Hautefort – Belle vue sur les murailles !

La mort de Bertrand Artigues en 1908 est une grande perte pour le château. Ses héritiers vendent la propriété à des marchands de bien. Non seulement ces derniers n’entretiennent pas le château, mais encore choisissent-ils de le vider de son mobilier d’origine avant de disperser les terres. L’Écho de Paris du 24 novembre 1926 mentionne l’une des ventes :

Le 28 novembre commencera la série des ventes de l’important mobilier et des collections du château historique d’Hautefort, en Dordogne. Indépendamment de l’ensemble de meubles anciens du XVIe au XIXe, nous devons signaler : les 12 magnifiques tapisseries de Haute Époque et du XVIIIe parmi lesquelles : « Le Mariage d’Anne de Bretagne », « Le Jugement dernier », « Moïse sauvé des eaux », 4 Aubussons ravissantes, dont le « Mandarin Galant », l’ « Oiseleur », de magnifiques verdures, etc. Une collection de tableaux anciens et modernes, gravures, dessins, aquarelles, de céramique, bronzes, tapis d’Orient, argenterie, tentures.

La baronne de Bastard : l’ange gardien

L’année 1929 est à marquer d’une pierre blanche : après des années d’abandon, le château de Hautefort est racheté par le baron et la baronne de Bastard. Élevé en Sarladais, le baron de Bastard communique vite sa passion à son épouse. Ensemble, ils réalisent un travail considérable de sauvegarde et de restauration de cette somptueuse demeure.

La Seconde Guerre mondiale interrompt les travaux. Bien avisé, le Secrétariat des Beaux-Arts choisit le château de Hautefort, dans ce Sud-Ouest de la France dont les Allemands n’ont que faire, pour entreposer des merveilles inestimables du patrimoine français : vitraux des églises et cathédrales de Strasbourg, Mulhouse, Colmar ou encore des fonds de manuscrits et d’incunables provenant de la bibliothèque humaniste de Sélestat !

Les travaux reprennent en 1940 et le couple s’attache à l’aménagement des jardins à la française dans la décennie 1950. Le décès foudroyant du baron suspend momentanément les travaux… Déterminée, la baronne de Bastard décide de poursuivre seule l’œuvre inachevée. Elle y met une ardeur saluée par tous les habitants des environs et gagne son surnom : « notre baronne ». À partir de 1959, le château remeublé et ses jardins sont progressivement ouverts à la visite et la baronne peut elle-même s’y installer en 1966.

Les sublimes parterres à la française du château de Hautefort depuis l'aile est
Les sublimes parterres à la française du château de Hautefort depuis l’aile est

Tout laisse à penser que le château de Hautefort est définitivement hors de danger, prêt à profiter de sa résurrection. Hélas ! Dans la nuit du 30 au 31 août 1968, la demeure est ravagée par les flammes. Lors d’une réception donnée par la baronne, deux adolescentes s’éclipsent dans les combles pour fumer en toute discrétion. Elles abandonnent leurs mégots mal éteints dans des bacs de sciure et retournent profiter de la fête… La catastrophe se déclare au petit jour. Les pompiers, réactifs, n’arrivent malheureusement pas à atteindre les charpentes en feu avec leurs lances à incendie. Le spectacle est cauchemardesque. Le corps de bâtiment central est à ciel ouvert ! Il ne reste plus rien, à l’exception des deux ailes.

N’importe quel propriétaire, après cet épisode dramatique, aurait jeté l’éponge. Pas la baronne de Bastard. Retroussant ses manches, elle décide de tout recommencer ! Pour rendre au château sa splendeur de naguère, il faut fouiller les archives et recouper les souvenirs… La baronne reçoit des témoignages de sympathie de la France entière, en signe d’encouragement. Enfin, une nouvelle campagne de restauration commence en 1969.

Le château de Hautefort, qu’un incendie avait détruit en août 1968, va être remis en état. Déjà, une somme de 1.430.000 francs a été recueillie pour en commencer la restauration. Cet argent provient du ministère des Affaires culturelles, ainsi que de dons reçus par la baronne de Bastard, propriétaire du château. Mais il manque encore près de 5 millions pour assurer sa remise en état complète.

L’Intransigeant – 12 novembre 1969

Si le visiteur ébloui peut aujourd’hui arpenter les somptueux jardins, admirer les façades et les tours harmonieuses qui se détachent sur le ciel bleu, dévorer du regard les intérieurs de cette demeure entretenue avec goût, il le doit assurément à la courageuse baronne de Bastard qui a donné sa vie au château de Hautefort.

Art, patrimoine et biodiversité : la symbiose

À sa mort, la baronne lègue le fruit de ses durs labeurs à une fondation, lui confiant la mission de continuer l’œuvre de restauration et d’ouvrir le château à la visite. Aujourd’hui propriétaire du domaine, la Fondation du château de Hautefort a doublé le nombre de pièces ouvertes au public et continue l’œuvre d’entretien.

Et la Fondation comprend et s’adapte avec joie aux nouveaux enjeux du XXIe siècle ! Ainsi, Hautefort est le premier château éco-labéllisé de France : un bonheur de découvrir le potager expérimental de plantes et légumes anciens ! Le chef jardinier offre aux passionnés des visites guidées orientées « jardin » et « biodiversité ».

Quel plaisir de voir croître tomates, topiaires, plantes précieuses et colorées dans les parterres réinventés chaque année par les jardiniers ! Au total, ce sont plus de 3 hectares de parterres de buis et de dentelles fleuries dont l’aménagement date des années 1850. Tout comme le parc à l’anglaise sur la colline, qui accueille les curieux avec son immense cèdre du Liban…

Sachant parfaitement jongler entre préservation du patrimoine et ouverture sur le XXIe siècle, le château présente actuellement une belle exposition de photographies de l’artiste Pierrot Men dans la tour de Bretagne, la plus ancienne du château, épargnée par l’incendie. Venez admirer les clichés esthétiques et saisissants de réalisme de ce photographe malgache amoureux de Madagascar, perchés sur les magnifiques charpentes intactes du XVIIe siècle !

Un site incontournable en Dordogne, que je recommande fortement ! Souvenez-vous, lorsque vous arpenterez les jardins et grimperez l’escalier d’honneur, de la multitude de personnages pittoresques qui vous ont précédé…

Merci au château de Hautefort pour cette fantastique journée de visite privée !

Sources

♦ Une journée de visite privée avec le château !

♦ L’abondante presse de l’époque au fil des siècles

Marie de Hautefort de Jacques Magne

Du rôle historique de Bertrand de Born de Léon Clédat

Aliénor d’Aquitaine de Régine Pernoud

Lettres de Madame de Sévigné – VII. 1680-1685

12 Comments

Laissez un commentaire !

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :