Jeux d’hiver à la Cour : dangers des lacs gelés !

 

   Moyens de locomotion connus depuis bien longtemps des peuples d’Europe centrale et du Nord, patins à glace et traîneaux font fureur à la Cour de France au XVIIIème siècle. En une saison peu propice aux promenades et flâneries en tout genre, où même les lourds carrosses royaux sont impraticables sur les routes enneigées, ces nouvelles sources d’amusement ravissent les princes et leurs courtisans !

   La Cour découvre les joies du patinage et des courses de traîneaux sous Louis XIII. Mais c’est véritablement à la fin du règne de son fils Louis XIV que ces jeux d’hiver folkloriques connaissent une vogue sans précédent.

 

Nouveau château, nouvelles lubies

   A partir de la fin des années 1680, les vastes et longues allées de la nouvelle résidence royale de Versailles, qui offrent un cadre enchanteur été comme hiver, se prêtent à merveille à ce genre de divertissement. Le Grand Canal pris par les glaces se transforme en un spectaculaire terrain de jeu pour les courtisans qui glissent et tourbillonnent, s’amusant à réaliser d’incroyables figures acrobatiques.

   Les accidents ne manquent pas. La soirée du 31 décembre 1689, relatée par le marquis de Dangeau dans son Journal, en offre un exemple comique :

L’après-dînée le Roi alla à des traîneaux d’une façon nouvelle ; la glace était diminuée ; il arriva beaucoup d’accidents. Monsieur le prince (le prince de Condé) fut dans l’eau jusqu’au cou, et les princesses renversées.

   La famille royale au complet donne l’exemple. La Princesse Palatine écrit le 7 février 1709, à propos du jeune duc de Berry, petit-fils du Roi-Soleil, que l’un de ses plaisirs « consiste à aller patiner sur la glace ». Le marquis de Dangeau se souvient de la journée du 27 janvier 1706. Louis XIV, son fils Monseigneur le Grand Dauphin et ses petits-fils Bourgogne, Anjou et Berry, séjournent au château de Marly :

L’après-dînée il (le roi) vit glisser sur la glace messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry. Madame la duchesse de Bourgogne y vint et alla sur la glace dans un traîneau ; Monseigneur et toutes les princesses s’y amusèrent longtemps.

   Le Grand Dauphin raffole de ce genre de divertissement. Certains hivers, il sort en traîneau presque quotidiennement autour de Grand Canal ou vers la Ménagerie pour tirer les canards.

 

Claude Deruet, L'eau (détail) Représentation d'une fête royale illustrant les joies de la glace, pour une série de tableaux célébrant la gloire de la Monarchie commandée par Richelieu (Musée des Beaux-Arts d'Orléans)
Claude Deruet, L’eau (détail) Représentation d’une fête royale illustrant les joies de la glace, pour une série de tableaux célébrant la gloire de la Monarchie commandée par Richelieu (Musée des Beaux-Arts d’Orléans)

 

   La capitale devient aussi le théâtre de « courses débridées auxquelles assistent des milliers de curieux ». Les avenues des Champs-Élysées et du Cours-la-Reine, recouvertes de glace, se révèlent des pistes idéales ! Le duc de Bourbon est particulièrement friand de ces sorties remarquées dans la capitale. Le marquis de Dangeau raconte dans son Journal, décidément une précieuse source d’anecdotes, le 24 janvier 1716 : « Monsieur le Duc alla le soir en traîneau dans les rues de Paris ; il y a longtemps qu’on n’en y avait vu ».

   Magnifique spectacle que ces luxueux véhicules richement sculptés, garnis de soie tissée d’or et d’argent ou tapissés de velours, tirés par des chevaux ferrés de crampons et coiffés d’élégants panaches de plumes blanches ! La crinière et la queue tressées de rubans de soie, les bêtes sont harnachées de « grelots d’argent dont le joyeux tintement rompt le silence feutré de la neige ». Plantée sur la proue des traîneaux, une hampe en haut de laquelle claque un étendard permet de distinguer les différentes équipes.

   Dans la caisse s’installent les dames. Elles se laissent mener par les gentilshommes qui, mi-assis mi-debout sur la sellette à l’arrière, en redingote doublée d’hermine et bonnet fourré, les entourent de leurs bras et tiennent les rênes. Pour réchauffer les pieds, des petits chaussons en cuir de Russie fourrés d’hermine ! Certaines audacieuses conduisent elles-mêmes la machine infernale, à leurs risques et périls…

   Le marquis de Dangeau rapporte dans son Journal à la date du 21 janvier 1685 que la comtesse de Soissons, née Olympe Mancini, voulant conduire elle-même son traîneau, « comme cela se pratique à Amsterdam », est « emportée par le cheval qui la menait ». La pauvre femme en est quitte pour une blessure à la tête et un bras cassé…

 

Les courses folles de Louis XV

   L’engouement pour les courses de traîneaux atteint son apogée sous Louis XV. L’hiver qui suit la naissance du Dauphin en 1729 voit la Reine Marie Leszczynska parcourir Versailles, ses parcs et ses pièces d’eau « dans une conque marine d’or et d’opale que soutenaient des tritons et des amours couronnés de roses ».

   Rapidement, son époux la surpasse dans la pratique de cet exercice périlleux. Amateur de sensations fortes, le Roi est un formidable meneur, conduisant son traîneau à toute bride. Il est tellement épris de vitesse que les dames refusent parfois de monter avec lui ! Ainsi, le 3 janvier 1739, la duchesse d’Orléans prend prétexte de son âge (62 ans) pour décliner l’invitation du monarque. Elle préfère monter dans le traîneau du duc de Villeroy, réputé plus sage. Quant à Julie de Mailly, première maîtresse de Louis XV, elle ne prend pas le risque de refuser : elle éprouve alors la peur de sa vie et pense même « se trouver mal de la vitesse dont le Roi allait. » Le souverain a la complaisance d’aller plus doucement, mais les prochaines parties de traîneaux verront souvent Pauline de Vintimille, la sœur de la précédente, partager sa voiture folle (avant de partager son lit) en lieu et place de Julie. 

   Dames et gentilshommes se prennent de passion pour ce qui apparaît comme l’un des divertissement favoris du Roi, de sorte que chacun veut « son traîneau richement orné ». Louis XV et sa Cour font ainsi exécuter de splendides traîneaux d’apparat, dorés de façon très élaborée à la feuille d’or. Versailles en possède six dont la qualité d’exécution atteste leur origine royale. « Recourant à des créatures fantastiques ou des animaux exotiques, les traîneaux composent un bestiaire étrange et merveilleux. » L’un d’eux représente un impressionnant léopard prêt à bondir.

 

Traineau léopard (Musée des carrosses de Versailles)
Traineau léopard (Musée des carrosses de Versailles)

 

   Les courses se déroulent souvent de la même manière. Un Premier « marche en tête pour frayer le chemin », suivi du Roi, puis d’un traîneau conduisant les musiciens, enfin des traîneaux des courtisans. Cette joyeuse troupe, dont les attelages sont parés d’étendards et de banderoles, part de la grande terrasse puis descend les petites allées du jardin, contourne le Grand Canal, gagne la Ménagerie avant de revenir par Trianon et de terminer par un grand galop sur le Tapis vert en remontant vers le château. Les courses ont lieu l’après-midi, mais aussi les soirs de pleine lune où l’effet est encore plus féérique. Parfois, Louis XV rentre au château à une heure bien avancée : « Le Roi mena ensuite la compagnie à Trianon, où elle eut l’honneur de souper avec S.M. qui ne retourna à Versailles que vers les deux heures du matin », indique le Mercure de France à la date du 7 janvier 1732.

   Le Roi aime pratiquer les courses de traîneaux en compagnie de ses filles qui, intrépides, l’y suivent comme à la chasse. Le 20 mars 1751, le duc de Cröy rapporte :

A 3h je suivis le Roi à la course de traîneaux, dans les jardins. J’en menai, pour la première fois, un, ce qui est très amusant, quand on a des chevaux avec de bonnes bouches (…) Il y avait dix-huit traîneaux. Le Roi menait sa fille aînée (…) Derrière le Roi, Mme Adélaïde en menait, de très bonne grâce, un avec Mme Victoire. Un cocher menait ensuite les deux autres Mesdames. 

   Les chutes sont nombreuses, comme le relate le duc de Luynes le 5 janvier 1739 :

M. de Talleyrand mena Mme la Duchesse la jeune, et la versa même, en revenant, dessus le tapis de la grande allée du jardin qui va au Canal ; Mme la Duchesse se fit un peu mal au bras, mais cela ne l’empêcha pas de danser !

   Le mot de la fin revient au duc de Croÿ, qui dépeint à merveille l’enthousiasme de toute la Cour pour ces jeux d’hiver :

J’allai sur le canal qui était bien gelé, seul, en redingote, sans être connu et je m’y amusai deux heures très bien sur la glace à voir patiner. J’appris là que de bons patineurs faisaient deux fois la longueur du canal en six minutes (…). Je me fis pousser en traîneau d’un bout à l’autre. Ce coup d’œil du canal, ainsi couvert de monde et vu d’en haut est superbe. 

 

Marie-Antoinette vilipendée

Traîneau datant du début du XVIIIème siècle à la Cour de Vienne
Traîneau datant du début du XVIIIème siècle à la Cour de Vienne

 

   Les courses de traîneaux sous Louis XVI et Marie-Antoinette vont faire long feu. Pourtant, avant de monter sur le trône, la Dauphine est particulièrement friande de ce divertissement qui lui rappelle son enfance autrichienne. Pendant l’hiver rigoureux de 1772, elle multiplie les courses sur les lacs gelés en compagnie de son amie la princesse de Lamballe.

C’était un spectacle inattendu et presque féerique de les voir glisser sur la glace, blotties toutes deux sous des couvertures de fourrure, au point que tous les échotiers voulaient en rapporter l’anecdote.

   La Gazette de France fait mention de ces promenades hivernales, auxquelles se joignent bientôt les deux frères du Roi et leurs épouses. Le comte d’Artois devient le partenaire idéal de Marie-Antoinette. Elle part avec lui pour de longues promenades en traîneau, coiffée d’une extraordinaire parure de tête nommée « Quès aco », rehaussée de fourrures et de plumes.

   On redécouvre petit à petit, dans le dépôt des écuries, des traîneaux qui ont servi au Dauphin, père de Louis XVI et fils de Louis XV, dans sa jeunesse. La Reine en fait construire de plus modernes, imitée par les princes. Madame Campan raconte dans ses Mémoires :

Le bruit des sonnettes et des grelots dont les harnais des chevaux étaient garnis ; l’élégance et la blancheur de leurs panaches ; la variété des formes de ces espèces de voitures ; l’or dont elles étaient toutes rehaussées, rendaient ces parties agréables à l’œil. L’hiver leur fut très favorable, la neige étant restée près de six semaines sur la terre ; les courses dans le parc procurèrent un plaisir partagé par les spectateurs.

   Mais la Cour est tentée de conduire les courses jusqu’aux Champs-Élysées et de traverser les boulevards, comme cela se faisait du temps de Louis XIV et même de Louis XV. Le scandale n’est pas loin.

Le masque couvrant le visage des femmes, on ne manqua pas de dire que la Reine avait couru les rues de Paris en traîneau. Ce fut une affaire. Le public vit dans cette mode une prédilection pour les habitudes de Vienne.

   On ne pardonne décidément pas à cette pauvre Marie-Antoinette ses origines autrichiennes… Ces médisances ont pour effet de dégoûter définitivement la Reine des parties de traîneaux :

Quoique tous les traîneaux eussent été conservés, et que depuis cette époque il y ait eu plusieurs hivers favorables à ce genre d’amusements, elle ne voulut plus s’y livrer.

 

Le fatal fauteuil

Traîneau de l'Impératrice Joséphine

 

   Il faut ensuite attendre le Premier Empire pour voir les courses de traîneaux remises à la mode, mais sans commune mesure avec le XVIIIème siècle. Le 10 février 1803, celle qui n’est encore qu’épouse du Premier Consul mais qui va bientôt devenir l’Impératrice Joséphine, fait ressortir une dernière fois les traîneaux de Louis XV. Ils rejoindront ensuite le Musée des Voitures de Trianon inauguré en 1851.

   La belle créole s’en fait également confectionner à la mode Empire, et s’amuse beaucoup à ce divertissement. L’un de ses traîneaux, exposé à Lyon en 1894, est une vraie merveille, « d’un style empire très pur, doré, capitonné de velours vert et garni de sonnailles et de grelots cristallins. Un aigle surmonte l’avant du traîneau ; au-dessus des pieds de l’Impératrice, une déesse antique d’or se dresse, deux griffons, dorés aussi, semblant soutenir son siège. »

   Après son divorce avec Napoléon, Joséphine continue à se livrer aux plaisirs des lacs gelés. Installée avec toute sa suite dans son petit château de Navarre, que son ex-époux lui a offert en guise de compensation, elle fait venir ses traîneaux de Malmaison. Durant l’hiver précoce de 1810, les innombrables pièces d’eau du château se transforment en autant de patinoires.

   Les dames, qui redoutent d’attacher les patins directement à leurs pieds, optent pour un patinage assis, « c’est à dire que l’on prit des fauteuils que les patineurs faisaient voler sur la glace, de toute la rapidité de leurs élans. »

   Cette méthode de glisse va laisser un souvenir impérissable à Mlle d’Avrillon, première femme de chambre de l’Impératrice. Pourtant peu friande de ce genre de jeu, elle se laisse convaincre, le 9 janvier 1811, de s’asseoir dans le « fatal fauteuil ». Les messieurs insistent pour lui faire recommencer.

   Pendant cette seconde course, le fauteuil poussé par les gentilshommes rencontre le traîneau de Joséphine, dans laquelle se trouvent ses dames, qui en font l’essai. Laissons la parole à la principale intéressée, qui raconte sa mésaventure avec un style savoureux dans ses Mémoires :

Au lieu de s’arrêter, comme la prudence leur commandait de faire, mes conducteurs, pour éviter le choc, lancèrent le fauteuil dans un chemin qui n’était pas frayé, et extrêmement raboteux ; le fauteuil culbuta et je fis une chute épouvantable. J’eus les deux os de la jambe gauche brisée un peu au-dessus de la cheville, et tellement fracturés, que l’un de mes os perça ma peau et déchira mon bras. J’avais en outre une forte luxation du pied.

   L’infortunée doit rester alitée pendant près de deux mois… L’Impératrice se rend quotidiennement à son chevet pour surveiller son rétablissement. Bientôt sa fille, la Reine Hortense, et tous les courtisans imitent leur maîtresse. Ils rendent visite à la convalescente, qui n’est pas la première victime de ces courses endiablées !

 

Sources

♦ Fêtes & divertissements à la Cour, de Collectifs

♦ Versailles magazine n°23 (décembre 2016)

Journal du marquis de Dangeau (1638 – 1720)

Louis XV et la société du XVIIIème siècle (Volume 1-2), de Jean Baptiste Honor Capefigue

Journal du duc de Cröy (1718 – 1784)

Mémoires du duc de Luynes (1695 – 1758)

La Princesse de Lamballe, de Alain Vircondelet

Mémoires de Madame Campan, première femme de chambre de Marie-Antoinette

Marie-Antoinette , de Evelyne Lever

Mémoires de Mademoiselle Avrillion, première femme de chambre de l’Impératrice Joséphine

Bulletin officiel de l’Exposition de juin 1894 à Lyon

Une Réponse

  1. Merci pour ce nouvel article, c’est toujours intéressant de « voir » vivre ces rois, reines et autres nobles, qui étaient après tout des hommes et des femmes comme les autres!

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