Le cauchemar d’Ingeburge, épouse bafouée de Philippe-Auguste

 

   Jusqu’à la fin du XIIème siècle, le statut d’épouse royale reste fragile. En France, de Charles le Chauve (823 – 877) à Philippe-Auguste (1165 – 1223), 17 Rois épousent 30 femmes. 10 sont répudiées. Une sur trois, c’est énorme ! Si parfois ces « divorces » relèvent d’une nécessité dynastique, ils sont bien plus souvent décidés selon le « bon plaisir du Roi ». Aucune affaire de répudiation ne causera un si grand scandale que celle d’Ingeburge de Danemark par le Roi de France Philippe-Auguste.

   Il ne s’agit pas de contester que Philippe-Auguste fût ce grand Roi conquérant qui parvint à préserver la puissance étatique de la France et à faire de son royaume un arbitre sur le plan international. Mais sa vie privée, comme celle de la plupart des grands monarques de l’Histoire (regardez Henri IV, Pierre le Grand, Louis XIV !) n’est pas exempte de scandales. L’affaire de son mariage avec la princesse Ingeburge du Danemark agitera le monde diplomatique et religieux pendant 20 ans !

 

L’aversion inexplicable de Philippe-Auguste

   Lorsque sa première femme, Isabelle de Hainaut, meurt en couches en 1190, Philippe-Auguste n’a pour seul héritier que le chétif prince Louis, à une époque où la mortalité infantile fait des ravages : l’avenir de sa lignée demeure incertaine.

   Après son retour de la 3ème croisade en 1191, le Roi se décide à contracter une nouvelle union avec une princesse étrangère née en 1175: la sœur du Roi Knud VI du Danemark, Ingeburge, dite aussi Ingeborg ou Isambour. Le Roi se réjouit à l’idée d’accueillir sa promise, d’autant que l’évêque de Hambourg l’a assuré qu’elle était, avec ses cheveux blonds et ses mains blanches, fort belle.

   Les ambassadeurs français partis négocier le mariage reviennent en France avec la princesse (qui apporte une dot considérable de 10 000 marcs d’argent) et un escouade de grands personnages danois. Elle arrive à Amiens le 14 août 1193, montée sur une haquenée blanche et suivie de ses demoiselles. Le Roi l’attend, monté sur son cheval de bataille et coiffé de son casque.

   Philippe-Auguste et Ingeburge, respectivement âgés de 28 et 18 ans, sont mariés le jour même, et le lendemain a lieu la cérémonie de couronnement de la jeune Reine, officiée par Guillaume de Champagne, archevêque de Reims. Soudain le Roi, au beau milieu de la cérémonie, se met à trembler. Il est pâle comme la mort et secoué de frissons. Le lendemain de sa nuit de noces, Philippe-Auguste annonce qu’il souhaite… répudier sa femme. C’est la consternation générale.

Gravure représentant Ingeburge de Danemark
Gravure représentant Ingeburge de Danemark

   Personne ne comprend cette subite aversion du Roi pour la princesse. Est-ce son ignorance du français ? Sa timidité ? A-t-il été trompé sur son apparence physique ? Tous les témoignages contemporains louent pourtant les grâces, la vertu, et l’incomparable beauté d’Ingeburge, notamment Étienne de Tournai, qui la fréquente beaucoup.

   Difficile de savoir ce qu’il a bien pu se passer. Quelques rumeurs affirment que la princesse est en réalité une sorcière et lui a jeté un sort… Le plus probable est que Philippe-Auguste ressent une répulsion physique et psychologique insurmontable pour sa nouvelle femme, le genre de phénomène irrépressible qui ne s’explique pas.

   Quoi qu’il en soit, dans toute l’histoire de France, le cas est unique : répudiée le lendemain de ses noces… Jamais une reine de France ne se verra rejetée aussi rapidement, et avec une si inébranlable résolution.

 

Le royaume en ébullition

Portrait imaginaire de Philippe-Auguste
Portrait imaginaire de Philippe-Auguste

   Aussitôt dit, aussitôt fait. Philippe-Auguste veut faire embarquer Ingeburge. Abasourdie, celle-ci refuse. Le Roi se conduit alors de façon tout à fait inexcusable. Il la fait enfermer en attendant la réunion d’une assemblée pour la prononciation du divorce.

   Les diplomates danois envoyés négocier le mariage en France avaient insisté sur une condition jugée indispensable : une promesse, signée de la main de Philippe-Auguste, qu’Ingeburge serait traitée en Reine. Le Roi de Danemark ne peut rester indifférent devant l’insulte faite à sa sœur : la situation est alarmante !

   Le 5 novembre 1193, Philippe-Auguste convoque au château de Compiègne les prélats et les barons de ses domaines pour demander l’annulation du mariage.

   Nous l’avons vu, les précédents en matière de répudiation ne manquent pas. Rien n’est plus facile pour un monarque : il suffit d’invoquer le motif de consanguinité, qui bien souvent accompagne les mariages princiers. Aucune consanguinité entre Philippe-Auguste et Ingeburge, mais le désir du Roi est si violent qu’il invente une lointaine parenté entre Ingeburge et sa défunte femme Isabelle de Hainaut.

   Comme aucun évêque ne veut prendre le risque de déclencher les foudres du Roi, le mariage est déclaré nul.

 

   Bien évidemment, la pauvre Ingeburge qui ne parle pas un mot de français ne comprend rien à la scène qui se déroule devant elle. Un interprète lui communique simplement la sentence. Le Roi fait enfermer la jeune femme dévastée dans l’abbaye de Cisoing, au diocèse de Tournai. L’évêque Étienne de Tournai déclare au cardinal de Champagne dans une longue missive :

Il y a dans notre pays une pierre précieuse que les hommes foulent aux pieds, que les anges honorent, et digne du trésor royal ; je parle de la Reine, renfermée à Cisoing comme dans une prison, et qu’on accable de douleur et de misère.

   Malgré cette lettre, qui égrène les qualités de la Reine et s’offusque de sa situation, celle-ci n’évolue en rien. Cependant, Ingeburge ne compte pas en rester là. Appuyant les démarches de son frère qui envoie des émissaires au Pape, elle mande elle-même à Rome Étienne de Tournai, qui a pris fait et cause pour elle.

 

Les molles exhortations de Célestin III

   Ingeburge écrit en personne à Célestin III, alors sur le trône de Saint-Pierre :

Le Roi de France, mon époux, m’abandonne, sans avoir rien à me reprocher, si ce n’est de perfides imputations imaginées par la malice et le mensonge… 

   Touché, le Pape prend la défense d’Ingeburge. Il considère qu’en prononçant la dissolution du mariage, les prélats français ont usurpé le droit du pontife : l’annulation du mariage est cassée, les prélats complaisants réprimandés. Mais la lettre qu’il envoie au Roi en 1195 transpire la lâcheté et la mollesse, et n’impressionne guère le souverain français.

   Le 7 mai 1196, voilà que Philippe-Auguste aggrave sa situation en épousant Agnès de Méranie, fille d’un prince d’Empire et descendante de Charlemagne. Le comble : elle est bien, contrairement à Ingeburge, sa parente à un degré prohibé !

Innocent III lui fit le reproche de cette bigamie en lui enjoignant, sous peine de sanction, de répudier Agnès et de sortir Ingeburge de son couvent pour lui redonner sa place officielle à la Cour.

   Mais les prières et les lamentations de l’épouse légitime ne sont pas suffisantes pour insuffler à un Pape malade et vieillissant l’énergie nécessaire pour affronter le puissant Roi de France. Ingeburge s’installe dans un quotidien morose qu’elle supporte avec courage : elle lit beaucoup, prie encore davantage et noircit du courrier à destination de Rome. Tenace, elle est prête à tout pour retrouver sa place qui est légitimement la sienne auprès du Roi.

   Deux ans après l’union de Philippe-Auguste et d’Agnès de Méranie, un nouveau Pape succède à Célestin III. Le changement est de taille : Innocent III, jeune et énergique, prend l’affaire très au sérieux.

 

Innocent III frappe le royaume d’interdit

   Innocent III écrit, presque aussitôt après son élection, à l’évêque de Paris :

Je suis étonné qu’un Roi de France, successeur de tant de monarques zélés pour la cause de l’église, se conduise de cette manière avec son épouse et la toute-puissance pontificale : comment puis-je qualifier cette indifférence qui le porte à refuser à une jeune femme si bien faite, le devoir conjugal ? Et à une reine pleine de majesté les honneurs qui sont dus à la haute dignité des monarques ?

   Il adresse ensuite une lettre à Eudes de Sully, cousin du Roi et personnage influent, le priant de convaincre Philippe-Auguste de « tâcher à réadmettre la reine à la plénitude de sa grâce royale et la traiter avec affection matrimoniale », sous peine de subir les foudres de l’Eglise.

   Innocent III attend durant 3 mois les effets de cette lettre… Peine perdue. Le 17 mai 1198, il s’adresse au Roi dans une longue lettre lui intimant de se séparer d’Agnès et de redonner à Ingeburge sa place d’épouse et de Reine :

L'actrice Marie Dorval dans le rôle d'Agnès de Méranie, par Hippolyte Lazerges
L’actrice Marie Dorval dans le rôle d’Agnès de Méranie, par Hippolyte Lazerges

Si vous refusiez de pourvoir à votre réputation et à votre honneur, d’obéir à nos avertissements et à nos ordres, nous sévirions contre vous, quoi qu’il pût nous en coûter, et nous appesantirions d’autant plus sur vous le bras de notre autorité spirituelle, que nous portons à Votre Majesté une plus sincère affection.

   Comme Philippe-Auguste fait encore la sourde oreille, le pape, en janvier 1200, frappe d’interdit les territoires royaux. Terrible sanction : l’interdit est une véritable calamité publique. La population se voit privée des sacrements et des offices, à une époque où l’on est croyant et superstitieux jusqu’à la moelle. Le son des cloches, qui rythme la vie des gens, ne retentit plus en France. Conditions pour obtenir la levée de sanctions ? Toujours les mêmes : se séparer d’Agnès, réintégrer Ingeburge dans ses droits.

   Philippe-Auguste s’étouffe de colère : « J’aimerais mieux perdre la moitié de mes domaines, que de me séparer d’Agnès ; elle m’est unie par la chair ». Scandaleuse obstination ! Mais voilà qu’après avoir donné naissance à deux enfants, Agnès de Méranie rend son âme à Dieu en juillet 1201. Sa mort arrange les affaires du Pape et d’Ingeburge, et épargne à Philippe-Auguste l’embarras, voire le ridicule, d’une bigamie. L’interdit est levé.

 

L’obstination d’une Reine

Innocent III représenté vers 1219 sur une fresque du monastère de Subiaco en Italie, par un artiste inconnu (détail)
Innocent III représenté vers 1219 sur une fresque du monastère de Subiaco en Italie, par un artiste inconnu (détail)

   Philippe-Auguste a retenu la leçon : il ne se remarie pas… et se contente de concubines. Il fait plusieurs tentatives de rapprochement avec Ingeburge, sans succès. Il ne parvient pas à surmonter sa répulsion ! Ingeburge écrit à Innocent III en 1203, dans l’unique lettre qui nous soit parvenue :

Voici la consolation que j’espère obtenir de vous : mes clercs et moi avons insisté que si, poussée par les menaces et la terreur, je proposais par faiblesse féminine, quelque solution qui porterait tort à mes droits matrimoniaux, ceci ne serait pas accepté au préjudice dudit mariage. Certainement pas par vous, qui êtes le vengeur des confessions forcées.

   La déclaration déterminée d’Ingeburge, qui affirme que son mariage a été consommé, finit par l’emporter sur la suite « d’arguments interchangeables » utilisés par Philippe-Auguste : consanguinité, sorcellerie, profession monastique choisie… La Reine clame son droit avec tant d’obstination depuis tant d’années qu’enfin, en 1213, Philippe-Auguste lui rend sa place à la Cour de France.

Il avait épuisé pour la répudier tous les artifices de droit civil et de droit canonique, toutes les manœuvres d’intimidation, les menaces, les appels et les délais.

   Le monarque semble peu à peu se faire à l’idée (il était temps !), et sa répulsion s’évanouit dans les dernières années de sa vie : dans son testament, il l’appelle même sa carissima uxor, autrement dit, son épouse très chère. Mystères de l’âme humaine !

   Ingeburge restera Reine jusqu’à sa mort, survenue bien après celle de Philippe-Auguste, en 1236. Pour la distinguer de Blanche de Castille, qui la respecte beaucoup et lui présente ses enfants, on la surnomme la Reine d’Orléans, l’une de ses résidences préférées. Un sacré caractère, cette Ingeburge, et beaucoup de courage ! Comme la plupart des personnalités féminines du Moyen-Âge…

 

Sources

♦ Les relations de la papauté et du royaume de France durant le Moyen-Âge, de Jacques Laugery

♦ La France, les femmes et le pouvoir, de Eliane Viennot

 Histoire de France au Moyen-Âge : depuis Philippe-Auguste jusqu’à  la fin du règne de Louis XI, Volumes 1-2, de Jean Raymond

♦ Ingeburge de Danemark, reine de France, 1193-1236, de Hercule Géraud

♦ Des rumeurs au scandale : étude phénoménologique de la répudiation d’Ingeburge du Danemark, de Jérôme Devard

 Mariage et sexualité au Moyen Âge : accord ou crise ? de Michel Rouche

♦ La Reine Blanche, de Régine Pernoud

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4 Réponses

  1. Daniel Sueur

    Depuis hier, rien de nouveau et toujours pas d’explication sur les circonstances fâcheuses de la nuit de noces!

  2. Mariek Moussy

    Etonnante histoire, qu’a bien-t-il pu se passer? une enquète à suivre! … je suis prête à la mener! merci pétillante Plume!

    • Plume d'histoire

      Merci à vous 🙂 Je pense que nous ne saurons jamais le fin mot de l’histoire !

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